II. Croyance d'une autre vie et de V immortalité de
dame.
Une autre croyance également perpétuée par l’enseignement et la tradition se montre au milieu des obscurités de la philosophie et des superstitions populaires, c’est la croyance d’une autre vie et de l’immortalité de l’âme. Faudra-t-il aller chercher péniblement dans les histoires les preuves de cette tradition? « La croyance de l’immortalité de l’âme et d’un état futur, dit le docte Leland % remonte jusqu’au premier âge du monde. Nous avons sur cela toutes les preuves dont un objet de cette nature peut être susceptible. C’est un fait qui n’est pas contesté par ceux même qui d’ailleurs ne paroissent pas fort convaincus de la vérité du dogme en lui -même. Le lord Bolingbroke avoue que « la doctrine de l’immortalité de l’âme, et d’un état » futur de récompense et de châtiment, paroît se per-
1 Nouvelle Démonst, evang. pari, ni, cliap. u.
» dre dans les ténèbres de l’antiquité; elle précède » tout ce que nous avons de certain. Dès que nous » commençons à débrouiller le chaos de l’histoire » ancienne, nous trouvons cette croyance établie de » la manière la plus solide dans l’esprit des premières » nations que nous connoissons x. » « Elle se trouve, continue Leland, chez les barbares et chez les peuples les plus policés. Les Scythes, les Indiens, les Gaulois, les Germains et les Bretons, aussi bien que les Grecs et les Romains, croyoient que les âmes étoient immortelles, et que les hommes passoient de cette vie à une autre, quoique leurs idées sur la vie future fussent bien obscures 1 2. Lorsque les voyageurs européens ont découvert l’Amérique, à peine ont-ils trouvé quelque nation qui n’eût pas l’idée d’un état à venir. »
Bossuet, qui, après avoir fortifié son génie dans toutes les études sérieuses, ne daignoit pas s’abaisser aux preuves philosophiques des vérités que son esprit voyoit d’un seul coup d’œil dans tout leur éclat, dit de même avec une haute autorité : « Les histoires anciennes et modernes font foi que cette idée de vie immortelle se trouve confusément dans toutes les nations qui ne sont pas tout-à-fait brutes 3; » et parce que des philosophes ont autrefois présenté cette notion sous un jour plus pur et avec des conséquences que le vulgaire ne pouvoit pas toujours entendre, cela ne veut point dire que les philosophes sont eux-mêmes auteurs d’une si haute croyance, car elle existe avant eux, ils
1 OEuvres de milord Bolingbroke, en anglais, vol. Y, pag. 23^, édit. in-4°.
2 Grot. de Verilate rel. Christ, lib. i, § 22. '
3 Traite' de la connoissance de Dieu et de soi-rnérne, uic part.
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lui prêtent, tout au plus, je ne dis pas l’autorité' de leur témoignage, mais le charme de leur éloquence; mais encore elle vit et se perpétue dans tous les lieux où leurs écrits ne sont point connus, et la tradition humaine la rend accessible à toutes les intelligences, tandis que la philosophie n’eut pu la communiquer qu’à un petit nombre d’esprits cultivés, ou de peuples polis.
C’est peu d’ailleurs d’expliquer un dogme et d’en établir les conséquences; on peut faire, si on veut, cet honneur aux philosophes ; mais eux-mêmes d’où l’ontils reçu? est -ce une invention de leur esprit? est -ce une création de leur génie? ne l’ont-ils point trouvé dans le monde, avant de songer à l’écrire dans leurs livres? et comment étoit-il connu des hommes, lorsque les philosophes l’ont proclamé pour la première fois? La tradition est donc antérieure aux philosophies! ceci devroit être soigneusement médité par ceux qui sont tentés de chercher ailleurs que dans la société les moyens de perpétuer certaines croyances.
Pour revenir à celle de l’immortalité de l’âme, on a cherché à découvrir quels sont les philosophes ou les législateurs qui les premiers l'ont consacrée par leurs lois ou par leurs écrits.
« Bien d’autres philosophes, dit Cicéron, ont disputé sur l’âme depuis tant de siècles; mais d’après ce qui reste de monumens, Phérécide de Syrie est le premier qui ait enseigné que l’âme étoit immortelle x. » Cicéron veut-il dire que Phérécide imagina cette doctrine? Ce seroit une absurdité, et tout l’ensemble du discours
* Tuscul. liv. i.
montre au contraire que Cicéron croit que, dans des temps anterieurs à Pliérécide, la même doctrine a été connue, mais que son nom est le plus ancien que Ton rencontre dans les monumens entre tous les noms des philosophes qui l’ont enseignée. Tel est le sens raisonnable de Cicéron. «Un philosophe du siècle dernier * n’en vit pas moins dans ces paroles une raison suffisante d’affirmer que , puisqu’on connoissoit le premier homme qui s’étoit avisé de dire que l’âme n’étoit point mortelle, c’est que l’immortalité de l’âme étoit une chimère, et il s’écrioit à ce sujet : « Dans un siècle aussi éclairé que le nôtre, il est enfin démontré par mille preuves sans réplique qu’il n’y a qu’une vie et qu’une félicité a. » Ce n’étoit pas déjà trop de quoi se réjouir, et les hommes qui savent ce que c’est que la félicité de celte vie unique peuvent apprécier une philosophie qui veut qu’ils n’en attendent pas d’autre. Quoi qu’il en soit de la conséquence impie du philosophe, conséquence que nous jugerons plus tard, il est aisé de voir qu’elle part d’un fait mal compris. Moïse est aussi le plus ancien écrivain, ou le premier écrivain qui ait parlé de la création; étoit-ce une raison de dire qu’on connoît celui qui s’est avisé d’imaginer que le monde a été créé, et de conclure que le monde est de tout temps, ou plutôt qu’il n’existe pas? C’est pourtant la manière de raisonner par rapport aux écrits de Phérécide et à l’observation de Cicéron.
Au reste, on a désigné de même d’autres philosophes comme les premiers qui ont enseigné et démontré par le raisonnement le dogme traditionnel de l’immortalité
1 L’auteur du Discours sur la vie heureuse.
2 Voyez Leland , tome III , ch. n.
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de lame. Diogène Laè'rce attribue cet honneur à Thaïes 1 2 ; Athénée l’attribue à Homère % et d’autres l’attribuent à Pythagore. Il n’y a rien à conclure de ces diverses opinions ; et quand on pourroit citer avec certitude le premier philosophe qui, dans une école publique, développa cette doctrine, il n’en resteroit pas moins évident que lui-même l’empruntoit à la société, et il faut répéter avec Leland « que cette doctrine est plus ancienne que tous les sages qui l’ont enseignée, qu’elle précéda la naissance de la philosophie; en un mot, qu’elle n’est ni une découverte de la raison, ni une invention de la politique 3. »
D’ailleurs, nous devons toujours remarquer, ainsi que nous l’avons fait lorsqu’il a été question de l’existence de Dieu, que ceux des anciens philosophes qui ont enseigné l’immortalité de l’âme ne l’ont jamais enseignée comme une opinion qui leur fût personnelle, mais comme une doctrine répandue dans tout l’univers par la tradition. Timée le Pythagoricien félicite Homère d’avoir consacré dans ses poèmes le souvenir de cette croyance antique des nations 4. Et en effet, u il faudroit étrangement s’aveugler, ainsi que le dit Hollin, pour ne pas reconnoître partout dans Homère que l’opinion de l’immortalité de l’âme étoit de son temps une opinion dominante , ancienne, universelle . Cette autre vérité, qui est une suite de la première, que les vertus sont récompensées et les crimes punis dans l’autre vie, n’y est pas marquée moins clairement x. »
1 De Viliis philosoph. lib. 1, § i\.
2 Paus. in Messeniacis , cap. xxxu.
3 Alh. Deipnosoph. lib. xi. — 4 Traité Je L’dnie du monde.
J Ilollin , Traité des Études, de la lecture d’IIornère.