‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 18 sur 73 · III · texte numérisé non relu

III

Socrate, dans Platon, développe cette croyance par des raisonnemens philosophiques, mais il observe que c’est celle des temps anciens 1 . Et Platon dit ailleurs et en son propre nom, « qu’il faut croire aux opinions anciennes et sacrées qui enseignent que Pâme est immortelle, et qu’après cette vie elle sera jugée et punie sévèrement si elle n’a pas vécu comme il convient à un être raisonnable 2. » Aristote, cité par Plutarque, parle du bonheur des hommes après cette vie comme d’une opinion dont personne ne peut assigner l’origine ni l’auteur, et qui se confond avec les souvenirs les plus reculés des âges du monde 3. Cicéron dit de même que c est une opinion commune aux auteurs les plus graves, dont le nom doit toujours avoir beaucoup d’autorité, et il ajoute qu’il pourroit invoquer leur témoignage, et « avant tout celui de toute l’antiquité, qui, plus » rapprochée de la divine origine de la race humaine, » voyoit la vérité avec plus de certitude h » Et pour que rien ne manque à ce qu’il y a d’imposant dans l’autorité d’un si grand philosophe, il reconnoît qu’une pareille opinion avoit précédé toutes les discussions et toutes les recherches des hommes; et en invoquant de nouveau le témoignage des peuples, comme une démonstration suffisante de l’immortalité de l’âme 5, il confirme du moins comme un fait historique l’universalité de cette tradition.

Je ne sais pourquoi nous perdrions du temps à fouiller péniblement dans l’histoire des nations pour y dé-

couvrir d’autres monumens de cette croyance. On peut

1 In Phed. Ôarsp -yè xai 7rà).ou Xéj£ rat.

2 Epist. vu. — 3 piut. in Consol. ad A poli. — 4 Cic. Tusc. Qucest.

lib. i . — 5 Ibid,

nier le dogme comme vrai, mais on ne sauroit en nier la notion comme fait existant. Il y a même une chose remarquable, c’est que Voltaire et d’autres déistes du dernier siècle n’ont désigne', entre tous les peuples du monde, que le peuple juif comme n’ayant point une notion positive de l’immortalité de lame. On a répondu plusieurs fois à cette opinion, qui part d’un principe faux, en ce quelle suppose qu’un peuple doit nécessairement ignorer un dogme quelconque , qui ne se trouve pas textuellement énoncé dans ses livres historiques, ou dans sa législation civile, comme si l’enseignement oral ne perpétuoit pas les traditions bien mieux encore que les enseignemens écrits, comme si d’ailleurs toute l’histoire du peuple juif ne montroit pas des actions et des discours inspirés par la vive foi dans un avenir immortel !

«L’immortalité de l’âme, dit D. Calmet, est un dogme fondamental de la religion juive et chrétienne. Les anciens patriarches ont vécu et sont morts dans la persuasion de cette vérité. Moïse l’a marqué, en disant que Dieu avoit inspiré sur le visage d’Adam un souffle de vie, qu’il avoit créé l’homme à son image et à sa ressemblance. Et lorsque Dieu résolut de faire mourir tous les hommes parles eaux du déluge, Mon esprit, dit-il, ne résidera pas plus long-temps dans l’homme , parce qu’il est chair. C’est dans l’espérance de l’immortalité et d’une autre vie que les patriarches ont reçu les promesses du Seigneur. Car quelle récompense a reçu Abraham dans cette vie de tant d’actions de vertu qu’il a pratiquées, lui qui a vécu toute sa vie comme étranger, sans posséder un pouce de terre dans le pays qui lui étoit promis? Quand ce patriarche meurt, et qu’il

est reuni à ses pères , selon le langage de l’Écriture *, ce n’est pas à dire qu’il est mis dans le même tombeau que ses pères. On sait qu’il êtoit originaire de Chaldée, que ses pères y avoient êtê enterrés, que pour lui il eut sa sépulture dans la terre de Chanaan, dans un sépulcre qu’il y avoit acheté. C’est donc qu’il alla trouver ses pères dans l’autre vie. J’en dis de même d’Aaron et de Moïse, qui se réunirent à leurs pères en mourant, c’est-à-dire qui entrèrent dans le lieu où leurs ancêtres attendoient la rédemption et la venue du Messie. Quand le devin Balaam demande à Dieu que sa mort soit semblable à celle des justes et des Israélites3, que prétend-il par là, sinon qu’il meure comme eux dans l’espérance de la béatitude et de la résurrection? car pour le reste la mort des Hébreux ne diffère pas de celle des païens. La mort est un tribut que tous les hommes doivent rendre à la nature.

» Une autre preuve décisive qui montre que les Israélites croyoientl’immortalité del’âme, c’est la créance où ils étoient que les âmes des morts apparoissoient quelquefois après leur décès. Samuel apparoît à la pythonisse; Jérémie apparoît à Judas Machabée ; les apôtres, voyant Jésus-Christ venir à eux sur la mer, crurent que c’étoit un fantôme, et lorsqu’il leur apparut après sa résurrection, il leur dit : Touchez, et voyez qu’un esprit n’a ni chair ni os, comme vous voyez que j’en ai. De plus, ils croyoient la résurrection future, les supplices des méchans, une autre vie, au sein d’Abraham, où étoient les justes; ils avoient dans leur histoire des exemples de morts ressuscités, comme ceux qui furent

ressuscités par Elie et par Elisée ; Moïse avoit défendu

1 Genèse, chap. xxv, y 8 — 2 Nombres, chap. xxm, f io.

de consulter les morts. Tout cela prouve invinciblement que les Juifs croyoient lame immortelle L » Tous ces raisonnemens sont excellens, mais un seul récit emprunté à la Bible eût pu avoir encore plus d’autorité. Antiochus persécute les sept enfans d’une mère généreuse, qu’il voudroit contraindre à violer la loi de Dieu. Le premier s’écrie au milieu des tortures : Le Seigneur Dieu considérera la vérité, et il sera consolé en nous, comme Moïse l’a déclaré dans son cantique par ces paroles : Il sera consolé en ses serviteurs. Le second, également livré aux supplices, dit au roi, avant d’expirer : Tu nous arraches la vie présente, mais le roi du monde, après que nous serons morts pour ses lois, nous rendra une vie immortelle. Ces membres que vous déchirez, dit le troisième, je les avois reçus du Ciel , mais je les méprise , lorsqu’il s'agit de souffrir pour la loi de Dieu , parce que j’espère qu’il me les rendra. Et le quatrième s’exprime avec le même courage : La mort ne nous effraie point, parce qu’elle nous laisse l’espérance d’une vie meilleure ; pour vous , votre résurrection ne sera point pour la vie. Les autres enfans proclament à l’aspect du tyran les mêmes espérances et la même foi. Mais la scène devient sublime , lorsque la mère de ces martyrs, parlant toujours au nom du Dieu puissant qui récompense et punit dans une autre vie, prend son plus jeune enfant dans ses bras, lui montre le ciel ouvert, et ses frères déjà possesseurs de la gloire immortelle, et l’encourage contre les menaces et les supplices. Alors le jeune homme menace à son tour : « O le plus barbare des hommes, dit- il au roi persécuteur, ne te flatte point par de vaines espé-

1 Dictionnaire (le la Bible , au mot Ame.

rances, car tu n’as pas encore échappé au jugement du Dieu tout-puissant, du Dieu qui voit tout. Mes frères, après une douleur passagère, sont entrés dans l’alliance de la vie éternelle; mais toi , tu recevras, au jugement de Dieu, la peine de ton orgueil. »

Quel témoignage plus éclatant voudroit-on trouver dans les monumens d’un peuple? Quand il n’y auroit, dans tous les récits de la Bible, que. celte seule circonstance où l’on entendît d’une manière aussi précise retentir des paroles de vie immortelle, cet exemple suffiroit encore pour montrer clairement que le peuple hébreu avoit une notion certaine et un sentiment profond de ce dogme universel des nations. Que si on oppose cette objection des impies des derniers temps, que cette histoire touchante des Macchabées appartient à une époque où les Juifs ayant été mêlés aux autres nations, en avoient pu recevoir l’enseignement de l’immortalité de l’âme, encore sera-t-on bien obligé de voir la même croyance dans tous les temps antérieurs; car elle brille dans toutes les histoires du peuple juif, dans les inspirations de ses prophètes , dans leurs discours métaphoriques, dans les menaces qu’ils adressent au peuple, dans les actions de grâces qu’ils rendent ùDieu. Les philosophes eussent voulu voir le dogme de l’immortalité écrit en tête des tables de la loi; mais on n écrit point d’ordinaire dans la loi civile les principes de la foi religieuse ; Dieu lui-même n’y est point écrit de cette manière, et il ne dit pas au peuple juif: Vous croirez qu’il y a un Dieu ; il lui dit : Je suis votre Dieu ; vous n’aurez pas d’autres dieux que moi. Ainsi ce n’est pas seulement une croyance qui est écrite dans la loi , ce n’est pas une abstraction, c’est un devoir imposé au

peuple j c’est un culte, c’est une adoration exclusive que Dieu lui commande. De même, le dogme de l’immortalité n’avoit pas besoin d’être écrit sur la pierre, parce que la tradition le gravoit profondément dans tous les cœurs. On le voit partout, et il faut fermer obstinément les yeux pour n’en être point frappé. « Je sais, disoit Job, que mon Rédempteur est vivant, et que je sortirai de la terre au dernier jour *. Je sais que, reprenant alors ma dépouille, je rentrerai dans ma chair, et verrai mon Dieu 2. » « Nous attendons , dit Tobie, cette vie qu’il a promise a tous ceux qui n’ont pas violé ses commandemens 3. » Et un autre prophète dit avec une autorité menaçante : « Un temps viendra tel qu’il n’y en eut jamais depuis que les nations ont commencé d’exister; et alors sera sauvé quiconque aura été trouvé

inscrit dans le livre de vie 4 . Tous ceux qui dorment

dans la poussière du tombeau se réveilleront, les uns pour entrer dans la vie éternelle , les autres pour tomber dans l’opprobre éternel 5. » Et Isaïe dit de même, avec sa voix formidable : « Le Seigneur sortira de son sanctuaire, pour visiter l’iniquité de l’habitant de la terre contre lui ; et la terre laissera voir le sang qui l’aura souillée, et elle ne cachera plus les victimes quelle avoit englouties6. » Voici la croyance des Juifs sur l’immortalité de l’âme, et bien plus encore, sur la résurrection des corps. On s’étonne qu’il faille le démontrer à ceux qui peuvent, comme nous, consulter les monumens du peuple hébreu. Ou’est-ce donc que l’incrédulité, si elle ne croit pas même à la lumière?

Pour revenir aux autres peuples, nous ne disons pas

1 Job, xix, 25. — a Ibid. 26. — 3 Tob. u , 18. — 4 Daniel, chap. xn, ÿ 1 . — 5 Ibid, xii , 11. — G Is. xxvi, 2 1 .

qu’ils aient reçu par la tradition des notions également justes et précises sur le dogme de l’immortalité, nous disons qu’ils en ont reçu une notion quelconque. Que les uns croient à la métempsycose, que les autres croient à la refusion des âmes dans l’âme universelle du monde, qu’ils placent les ombres des morts dans les nuages, ou leurs mânes dans les enfers, toujours est-il que tous sont convaincus que l’âme survit au corps, ec qu’elle trouve au-delà du trépas une existence nouvelle, heureuse on malheureuse, suivant quelle a bien ou mal joui des bienfaits de Dieu sur la terre. Telle est la croyance universelle des peuples; croyance empreinte dans tous les écrits des poètes, qui ne faisoient autre chose qu’exprimer sur la religion les convictions populaires; croyance également manifestée par les doutes et les recherches des philosophes, qui, lors même qu’ils nient les peines et les récompenses d’une autre vie, disent bien avec une sorte d’orgueil que ce sont là des terreurs et des opinions populaires, mais qui par là même attestent qu’elle est vivante dans les consciences T. Ainsi, que Sextus Empiricus, un Sceptique, pour afFoiblir l’autorité du genre humain au sujet de la croyance de Dieu, dise que l’on croit à Dieu comme on croit aux enfers, il ne fait que constater un fait évident, c’est qu’on croit aux enfers et à Dieu \ Ne disputons donc pas davantage pour convaincre les philosophes de l’universalité d’un fait qu’eux - mêmes constatent, en prétendant s’élever par leur raison audessus de l’opinion commune des hommes. Il ne s’agit

1 Voyez Leland, 111e part. 5 de Burigny, Théol. des païens, et surtout un fragment sur la Métempsycose ( cité par Leland ).

2 Ady. Phys. liv. vin, cap. iy.

pas encore de les troubler dans la possession de leur néant : qu’ils jouissent du vide de leur âme, qu’ils se complaisent dans leur abject matérialisme; mais du moins qu’ils nous permettent de voir de toutes parts, autour de nous , des convictions toutes contraires. Eux -mêmes semblent prendre en pitié la race humaine, pour les opinions quelle s’est données, disentils, par la terreur d’une autre vie. Elles sont donc manifestes dans tout le monde, ces opinions que tour à tour ils refusent d’entendre lorsqu’elles éclatent comme la voix de la nature, et qu’ensuite ils proclament, sans le vouloir, lorsqu’ils y voient un prétexte de déplorer la pusillanimité du cœur humain. Laissons- les se débattre entre ces contradictions; est-ce que nous avions pensé que nous les trouverions fermes et résolus dans leurs opinions? Ils ne savent ni ce qu’ils pensent, ni ce qu’ils doivent penser; l’histoire les épouvante aussi bien que leur conscience; et ils ont beau s’affermir dans leur incrédulité, ils se troublent pourtant, lorsqu’ils voient cet accord du genre humain à adopter et à croire ce qu’ils repoussent comme une erreur. Aussi voyez avec quelle avidité ils courent après la recherche de quelque peuple qui soit comme eux étranger à la tradition universelle des nations. Quel triomphe, si dans toute la suite des âges ils croient apercevoir de loin en loin une sorte de vide dans les croyances humaines! C’est peut-être un peuple sauvage, une société dégradée, qui leur inspire cette joie et leur donne cette sécurité. Que leur importe! ils Semblent avoir trouvé l’appui qui leur manque dans la nature, lorsqu’ils ont aperçu loin de la civilisation des hommes quelques êtres abjects qui ne commissent pas Dieu, et qui ne

savent pas s ils sont immortels. Voila les exemples que le matérialisme cherche péniblement dans tout l’univers : un sauvage dans son désert, une peuplade abrutie, quelques intelligences déchues; et c’est avec cette autorité de la barbarie et de l’abjection qu’il s’enhardit à élever la voix contre le genre humain tout entier, à fouler aux pieds les traditions, à flétrir ses propres souvenirs, et à se dépouiller de toute espérance. Etre malheureux et inexplicable! il semble se jouer de luimême; il renonce à la paix profonde que tout, dans la nature, devoit donner à sa conscience, pour aller chercher loin de lui des illusions funestes, et des opinions misérables. Jaloux de sa dignité, avide de hautes destinées, il court se confondre aux déserts avec l’être dégradé qui n’a rien de commun avec la société des intelligences, et il descend encore plus bas en se ravalant aux viles conditions de la brute.

Est -ce donc là le fruit de la philosophie? est -ce ainsi qu’elle inspire à l’homme un vrai sentiment de sa grandeur? Si les traditions du monde étoient des chimères, il faudroit encore rester attaché à des mensonges qui nous ouvrent un avenir merveilleux, qui agrandissent notre pensée, qui fécondent notre intelligence; il faudroit chérir des erreurs qui nous rendent maîtres du monde, et qui ajoutent à tout ce qui manque à la vie présente le charme de l’immortalité.

D’autres traditions nous apparoissent dans le monde; il faut du moins les indiquer rapidement.

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