‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 25 sur 73 · DE L’USAGE RAISONNABLE DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

DE L’USAGE RAISONNABLE DE LA PHILOSOPHIE

I. Quel est l’usage de la vraie philosophie dans la recherche de la cerlilude. — II. Tonie vérité est connue certainement , avant d etre démontrée, ei la foi est le fondement de la certitude. — III. La certitude, dite philosophique, ne peut être établie par le pur raisonnement. — IV. La vraie philosophie consiste à soumettre la raison.

I. Quel est l’usage de la vraie philosophie dans la recherche de la certitude.

Puisqu’il existe dans la société humaine un moyen universel et commun à tous les hommes de connoître et perpétuer la vérité, et que ce moyen n’est pas la philosophie, telle qu’elle est ordinairement entendue, on doit se demander avec une grande apparence de raison si la philosophie n’est pas une science inutile; on pourroit même se demander si elle n’est pas une science funeste et digne d’être proscrite, pour peu que l’on garde le souvenir de ses contradictions bizarres, de ses systèmes et de ses folies. Nous avons parcouru rapidement l’histoire de ses erreurs; voici la voix foudroyante de Bossuet qui vient maintenant se faire entendre, et qui va prononcer des arrêts plus imposans et plus hardis que nos jugemens.

« Tu me cries de loin, ô philosophie! c’est ainsi que s’exprime l’illustre évêque de Meaux 1 avec son élo-^ quence toujours hardie, toujours inspirée, tu me cries ([ue j’ai à marcher en ce monde dans un chemin glissant et plein de périls : je l’avoue, je le connois, je le sens même par expérience. Tu me présentes la main pour me soutenir et pour me conduire; mais je veux savoir auparavant si ta conduite est bien assurée : Si un aveugle conduit un aveugle , ils tomberont tous deux dans le précipice 2. Et comment puis-je me fier à toi, ô pauvre philosophie! que vois-je, dans tes écoles, que des contentions inutiles qui ne seront jamais terminées? on y forme des doutes, mais on n’y prononce point de décisions. Remarquez, s’il vous plaît, chrétiens, que depuis qu’on se mêle de philosopher dans le monde, la principale des questions a été des devoirs essentiels de l’homme, et quelle étoit la fin de la vie humaine. Ce que les uns ont posé pour certain, les autres l’ont rejeté comme faux. Dans une telle variété d’opinions, que l’on me mette au milieu d’une assemblée de philosophes un homme ignorant de ce qu’il auroit à faire en ce monde; qu’on ramasse, s’il se peut, en un même lieu tous ceux qui ont jamais eu la réputation de sagesse : quand est-ce que ce pauvre homme se résoudra, s’il attend que de leurs conférences il en résulte enfin quelque conclusion arrêtée? Plutôt on verra le froid et le chaud cesser de se faire la guerre, que les philosophes convenir entre eux de la vérité de leurs dogmes. Nobis invicem videmur insanire : « Nous nous semblons insensés les uns aux autres , » disoit autrefois

1 Sermon sur la loi de Dieu. — 2 Matlh . xv, i i\ ■

saint Jérôme \ Non, je ne le puis, chrétiens, je ne puis jamais me fier à la seule raison humaine; elle est si variable et si chancelante, elle est tant de fois tombée dans l’erreur, cjue c’est se commettre à un péril manifeste que de n’avoir point d’autre guide quelle. Quand je regarde quelquefois en moi-même cette mer si vaste et si agitée, si j’ose parler de la sorte, des raisons et opinions humaines, je ne puis découvrir dans une si vaste étendue, ni aucun lieu si calme, ni aucune retraite si assurée, qui ne soit illustre par le naufrage de quelque personnage célèbre. Si bien que le prophète Job, déplorant, dans la véhémence de ses douleurs, les diverses calamités qui affligent la vie humaine, a eu juste sujet de se plaindre de notre ignorance, à peu près en cette manière : O vous qui naviguez sur les mers, qui trafiquez dans les terres lointaines, et qui nous en rapportez des marchandises si précieuses, ditesnous, n avez-vous point reconnu oh réside 'V intelligence et clans quelles bienheureuses provinces la sagesse s* est retirée? Certes, elle s’est cachée des yeux de tous les vivans; les oiseaux mêmes du ciel, c’est-à-dire les esprits élevés, n’ont pu découvrir ses vestiges. La mort et la corruption, c’est-à-dire l’âge caduc et la décrépite vieillesse, qui, courbée par les ans, semble déjà regarder sa fosse; la mort donc et la corruption nous ont dit : Enfin , apres cle longues enquêtes , et plusieurs rudes expériences , nous en avons ouï quelques bruits confus , mais nous ne pouvons vous en rapporter de nouvelles bien assurées 2. »

C’est donc après avoir entendu des paroles si grandes

1 Epi.st.ws m, ad Ascii. — 2 Job, xxvm, 20, 11, 22.

et si imposantes qu’il nous seroit permis de demander encore avec une conviction plus profonde si la philosophie n’est pas une science inutile, et de chercher, avec une curiosité plus incertaine, quel est l’usage raisonnable qu’il est permis d’en faire pour éclairer son entendement.

Toutefois nous n’apportons aucune exagération dans le développement de nos idées, et nous supposons qu’il doit exister une philosophie dont l’usage puisse être utile à la raison humaine; philosophie sage et réglée, qui ne suive pas au hasard des routes inconnues, qui ne se perde pas dans les mystères de la nature, et ne laisse pas à chaque homme la liberté de mettre ses propres pensées à la place des pensées universelles du genre humain; qui ait des lois éternelles qui la gouvernent, et qui, toujours fidèle à ces lois, apprenne à l’homme à les regarder lui-même comme une règle sûre pour sa raison.

Que s’il existe une telle philosophie, comme nous devons le croire, il est aisé d’apercevoir l’usage que peut en faire l’esprit humain. Elle ne servira pas sans doute à découvrir la vérité, puisque la vérité se découvre a l’homme par des moyens qui ne sont ceux d’aucune philosophie; mais elle apprendra à l’homme à trouver dans sa raison développée par ses rapports avec d’autres intelligences la démonstration de celte vérité déjà connue : non point que la certitude de la raison ne doive commencer qu’avec la démonstration fournie par les moyens de la philosophie ; mais les méditations philosophiques, en faisant goûter davantage le charme de la vérité, en offrant à la conscience humaine une sécurité plus profonde encore, s’il est possible, devien-

nent à la fois un moyen de rendre la vérité plus éclatante aux yeux des autres hommes, de dompter par 1 autorité du raisonnement et de l’éloquence des esprits encore rebelles, et d’étendre ainsi l’empire des connoissances utiles et de détruire les dangereuses erreurs.

Nous disons que tel doit être en effet l’usage de la vraie philosophie : usage assez étendu, ce nous semble, quoiqu’il n’aille pas jusqu’à faire croire à l’homme qu’il peut trouver dans sa propre raison le fondement de la vérité. Au contraire, la vraie philosophie apprend à l’homme que la vérité même lui seroit douteuse, s’il entendoit n’en trouver la certitude que dans lui-même. La certitude humaine n’est pas en effet le résultat des raisonnernens particuliers de chaque homme; car il n’y a pas de certitude là où chaque homme apporte sa conviction, ses jugemens ou ses erreurs. La certitude est dans l’ensemble des jugemens humains, et la philosophie doit commencer par admettre ce principe fondamental de la vérité, avant de songer à donner à la vérité, considérée dans son abstraction, tous les développemens et tout l’éclat qui la peuvent rendre manifeste à l’intelligence.

Mais, dit -on quelquefois, le jugement de chaque homme entre pour quelque chose dans l’ensemble des jugemens humains. Chaque homme doit donc avoir en soi sa certitude, puisque la certitude des jugemens humains est le résultat des jugemens particuliers de tous les hommes : grande erreur qufvient de la fausse intelligence des termes, et peut-être aussi des prétentions hautaines de la raison. Non certes, l’ensemble des jugemens humains ne se compose pas de l’assemblage des

jugemens de tous les hommes. Et comment l'unité pourroit-elle résulter de la dissemblance infinie des opinions de chaque individu pris à part? En réunissant toutes ces opinions éparses, tous ces jugemens contraires, vous aurez bien l’exposé confus de toutes les pensées qui peuvent monter dans l’esprit de l’homme, mais vous n’aurez pas pour cela l’ensemble, je veux dire l’unité des jugemens humains; vous aurez des contradictions sans terme, mais pour cela même vous n’aurez aucun principe ni aucune règle de certitude. L’ensemble des jugemens humains, c’est ce qu’il y a de commun et d’universel dans les jugemens; voici le fondement de la vérité; la philosophie n’en sauroit trouver d’autre, comme nous le démontrerons avec la dernière évidence.

Ainsi , que les hommes, en suivant la liberté de leur esprit, arrivent à des jugemens, à des convictions et à des croyances différentes et opposées, il y a toujours cependant, même dans ces diversités infinies, quelque chose de commun à tous les esprits ainsi divisés; car aucun homme n’est complètement ignorant de la vérité; quelqu’un de ses rayons éclaire toujours l’intelligence la plus grossière, et l’on ne sauroit concevoir un tel degré de barbarie où il soit impossible à l’esprit de l’homme de saisir quelqu’une des notions qui sont propres à l’extrême civilisation. L’ignorance absolue est en effet contraire à la nature humaine, et si elle étoit possible, ce ne pourroit être que parmi des brutes : la société n’existeroit plus.

Donc il y a dans les jugemens et dans les croyances des hommes, quelles que soient d’ailleurs leur ignorance ou leurs lumières, des choses communes à tous, et ce sont ces choses communes qui forment l’ensem-

ble des jugemens humains; ensemble qui n’est autre chose que l’unité de la vérité, et qui sert à distinguer les variétés de l’erreur.

Plus un homme ou un peuple possède de ces connoissances communes, plus il est éclairé ; moins il en possède, plus il est ignorant. Il y a, si l’on veut, des peuples chez lesquels on cherche avec elfort quelqu’une de ces notions communes aux peuples éclairés. Qu’importe! c’est toujours par ce petit nombre de notions qu’ils restent en communication avec les intelligences les plus développées, et c’est parla qu’ils entrent pour quelque chose dans l’ensemble desjugemens humains, et non point par leurs fausses croyances et par leurs erreurs, c’est-à-dire par leurs jugemens particuliers et distincts des jugemens universels des autres peuples.

Il faut bien entendre cette explication, qui n’est point une vaine distinction, mais le simple exposé d’une doctrine inébranlable. Mais elle ne sert pas seulement à donner une juste idée de cette universalité des jugemens humains, qui est un prétexte d’objections fausses ; elle prévient encore une objection nouvelle qui est faite sur les moyens de s’assurer de cette même universalité; car on suppose que l’homme qui cherche un appui à ses croyances et à la certitude de son esprit sera bien embarrassé, s’il est contraint, comme on le dit, de compter les voix du genre humain , et de chercher, à force de comparaison et d’étude, de quel côté est l’universalité des suffrages. Eh quoi! ajoute-t-on, l’erreur n’est -elle pas toujours en majorité dans le monde? ne faut-il donc pas craindre que l’homme ne soit entraîné par cette autorité du grand nombre à des croyances fausses et dangereuses?

Mais ne voit- on pas que l’on combat ici des chimères? Où est-ce qu’il a été écrit que l’homme, pour s’assurer de la vérité, devoit parcourir la terre, fouiller les archives du monde, et comparer le nombre des hommes qui ont cru des doctrines vraies, et le nombre de ceux qui ont adopté le mensonge? Une seule chose est posée en principe : c’est que la vérité est universelle, c’est-à-dire que tout ce qui a été cru par le genre humain, dans tous les temps et dans tous les lieux, est vrai. Qu’a-t-on besoin de compter les croyances? Qu’importe que l’histoire des peuples soit l’histoire de leurs errreurs et de leur délire? Ce qui importe, c’est de trouver parmi ces caprices de la folie humaine quelque chose de constant et de perpétuel, qui survive à toutes les ignorances. 11 ne faudra conserver ni les registres de la vérité, ni les registres de l’erreur. Des témoignages seront toujours vivans sur la terre pour dire si une croyance, si un jugement quelconque se retrouvent à la fois dans tous les temps et dans tous les lieux; et sans savoir au juste si cette croyance ou ce jugement ont réuni la majorité des voix de la nature, on sait bien s’ils remontent à l’origine des hommes, et s’ils les accompagnent dans toute la suite de leur histoire. Une seule voix qui proclame la vérité suffit pour consacrer son universalité. Que tout un peuple tombe dans l’abjection, quelques hommages rendus à la vertu la font encore régner avec tous ses privilèges et sa puissance. Que la multitude des hommes, plongée dans les vices, oublie Dieu, et renie l’immortalité, il ne faut que quelques esprits fidèles pour perpétuer ces dogmes impérissables; et les voix pures qui répètent les accens du genre humain consacrent ainsi, malgré

la propagation des erreurs, la perpétuité de la vérité.

Il est donc toujours facile au philosophe qui veut raisonner, de s’assurer de Tuniversalité d’une croyance, puisque cette universalité ne consiste pas dans le plus grand nombre des hommes qui l’ont suivie en y conformant leurs actions, mais dans la permanence de la croyance elle-même. Quant aux hommes qui ne raisonnent pas, la philosophie, par ses propres moyens, n’esteile pas impuissante pour les éclairer? Que gagneroitelle donc à nous présenter leur raison bornée comme une objection? Encore est-il vrai que, dans le système social, chaque homme trouve autour de soi la vérité qui doit le conduire, et par conséquent on peut dire que la certitude qui repose sur l’universalité des jugemens humains est celle qu’il est toujours aisé à chaque homme d’acquérir, puisqu’il n’a qu’à ouvrir les yeux et à voir si ses croyances se conforment à celles de tous les temps et de tous les lieux, ou bien si elles ne sont pas une nouveauté contraire à toutes les traditions et à tous les souvenirs du retire humain.

Que si la philosophie cherchoit ailleurs les fondemens de la certitude, bientôt tout seroit confusion et désordre; nous le verrons tout-à-l’heure. La foi donc est le principe de la philosophie, et l’usage de cette science est de montrer à la raison de l’homme qu’il est dans l’empire de la vérité des routes tracées quelle ne saurait abandonner sans tomber dans l’erreur. Chose merveilleuse! la plus sublime philosophie est celle qui se soumet le plus à l’autorité, mais c’est aussi celle qui s’accommode au plus grand nombre d’intelligences. Tl y a des hommes superbes qui voudraient que la vérité fût voilée de mystères, et qu’elle fut placée à des hau-

leurs infinies où les regards vulgaires ne pussent jamais s’élever. Telle n’est pas la vraie philosophie. Elle rend la vérité accessible à tous les regards, et elle veut que la certitude, c’est-à-dire cette sécurité de l’âme qui suit la possession de la vérité, puisse être le partage du mortel timide qui ose à peine méditer sur les objets de sa foi, et du mortel curieux qui trouve dans la fécondité de son génie des motifs nouveaux de s’attacher toujours plus fidèlement aux croyances qu’il a reçues.

Mais il faut montrer que l’esprit raisonneur chercheroit vainement en lui -même une autre certitude que celle qui convient ainsi à toutes les espèces d’intelligences, et c’est l’objet des raisonnemens qui vont suivre.

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