II. "Toute vérité est connue certainement avant déêtre
démontrée j et la foi est le fondement de la certi -
tude.
Nous avons dit que l’usage de la philosophie étoit d’entourer la vérité une fois connue par l’enseignement traditionnel , de toute la lumière que peut lui donner le raisonnement, pour la rendre plus éclatante aux regards de l’homme. Toujours, comme on le voit, nous supposons la vérité connue ; et certes il faudroit bien nous permettre cette supposition, à nous autres Chrétiens, quand bien même elle ne seroit pas philosophiquement autorisée par tous les raisonnemens que nous avons vus, et qui démontrent que l’homme ne découvre pas la vérité par la philosophie, mais qu’il la reçoit par la tradition. « Les Chrétiens ignorans et simples, dit le docte Huet, quoiqu’ils ne connoissent rien
de Dieu clairement et distinctement, croient ne'an» moins certainement que Dieu est. Les Chrétiens même qui ont de l’esprit et du savoir, comme saint Thomas l’a remarqué % croient que Dieu est, avant de le connoître par la raison. » Ceci peut se dire en général de toute vérité. Et le même saint Thomas l’observe, en effet, lorsqu’il dit qu’il est îiécessaire à l’homme de recevoir comme des choses de foi , non-seulement ce qui est au-dessus de la raison , mais encore ce qui peut être connu par la raison L à cause de la certitude 3. C’est une remarque souvent répétée par ce grand argumentateur ; « La recherche qui se fait par la raison naturelle, dit-il encore, ne suffit pas aux hommes pour connoître les choses divines, et même celles que l’on peut prouver par la raison.... Les choses, ajoute-t-il, qui se peuvent prouver démonstrativement, comme l’existence de Dieu, l’unité de Dieu, et autres choses semblables, sont mises au nombre de celles qu’il faut croire, .... et il faut que ces choses soient du moins présupposées par ceux qui n’en ont pas la démonstration L »
La croyance donc précède la philosophie, et la vérité précède tous les raisonnemens qui sont faits pour la découvrir. Et comme croire c’est se soumettre, nous avons pu dire que la foi est toujours le fondement de la certitude. C’est à ce point que nous ramènerons invinciblement la philosophie. C’est donc à présent qu’il faut voir si la philosophie, par ses démonstrations , peut donner aux croyances humaines une certitude differente et qui lui soit propre.
1 2. 2. q. 2. a. ^ et 5. — 2 Huet, Faiblesse de l’esprit humain. — 3 2. 2. rj. 2. a. 4- — 4 1. 2 .q. i . a. 5.
Remarquons premièrement que ce n’est pas nous qui avons besoin de chercher cette certitude philosophique, puisque nous avons trouvé dans l’universalité des croyances humaines le fondement de nos propres croyances; mais c’est le philosophe qui doit en sentir la nécessité; le philosophe, disons-nous, qui, se défiant de l’autorité des témoignages, et ne voulant pas se soumettre à ce qu’il y a d’universel dans les traditions, pense trouver an fond de lui-même la base immuable sur laquelle repose l’édifice de ses connoissances.
Or, nous disons que le philosophe qui prétend ne rien croire qui ne lui paroisse reposer sur un principe de certitude démontré d’avance, se met par cela même dans le cas de ne jamais rien croire du tout. En effet, où trouvera-t-il le fondement auquel il puisse s’arrêter? Qu’il monte tant qu’il voudra dans cette succession de principes et de conséquences dont la philosophie apprend l’enchaînement ; lorsqu’il se sera arrêté à un dernier principe, comme à celui duquel doit dépendre sa certitude, nous lui demanderons toujours pourquoi il attache sa foi à ce principe plutôt qu’à un autre; nous lui en demanderons enfin la démonstration, et cette démonstration où la trouvera-t-il? Montera-t-il plus haut? Mais nous le suivrons encore, et à quelque point qu’il se fixe, nous conserverons toujours le même droit de lui demander la démonstration philosophique de la première vérité qu’il croira avoir posée aux dernières bornes de l’intelligence.
Mais j’arriverai, dit-il, à une vérité qui soit avouée de tous les hommes, et vous serez un insensé d’en exiger la preuve logique. Ne voit-il pas que cet aveu se tourne contre lui - même pour l’accabler? C’est-à-dire il finira
par croire sans pouvoir démontrer ; et sa certitude reposera donc, en dernière analyse, sur l’autorité des croyances des autres hommes. Que disons-nous autre chose? Pour nous, la certitude repose aussi sur cette universalité de témoignages que le philosophe est à la fin obligé d’invoquer pour donner de l’autorité au premier principe qu’il cherche péniblement pour en faire découler tous les autres. C’est là, comme on le voit, qu’il en faut toujours venir, quelle que soit l’évidence manifeste des premiers principes auxquels on s’attache, puisqu’enfin on ne peut même constater cette évidence que par l’assentiment universel des hommes, et quil ny a rien d’évident , ainsi que s’énonce l’évêque d’A.vranches, que ce qui est évident atout le monde1.
Que seroit-ce ensuite, si, dans l’examen des principes auxquels la philosophie raisonneuse a coutume de s’arrêter, on montroit que les premières vérités qui servent de fondement à la raison sont bien moins universellement admises par l’assentiment des hommes que la plupart des conséquences que l’on prétend en déduire? D’ordinaire, la philosophie met en tête des connoissances ces axiomes, assurément très- vrais, mais que pourtant elle ne sauroit démontrer d’elle- même : Il est impossible qu’une chose soit et ne soit pas en même temps ; tout ce qui est, est. Pense-t-on que cet autre axiome, Dieu est, ne soit pas plus universel et plus évident encore à la plus grande partie des intelligences? Condillac, parlant de ces premiers axiomes de la philosophie, ajoute avec une grande vérité: «On cherchera long-temps des philosophes qui aient tiré de là quelques connoissances2. » Et plus bas, il en donne
‘Faiblesse de l'esprit humain. — 2 Traité des systèmes.
la raison : « Le tout est plus grand que sa partie signifie: mon corps est plus grand que mon bras , mon bras que ma main, ma main que mon doigt, etc. *, en un mot, cet axiome ne renferme que des propositions particulières de cette espèce, et les vérités auxquelles on s’imagine qu’il conduit étoient connues avant qu’il le fût lui-même. »
Pascal dit la même chose, mais avec une bien plus grande autorité. « C’est une chose admirable, que jamais auteur canonique ne s’est servi de la nature pour . prouver Dieu; tous tendent à le faire croire, et jamais ils n’ont dit : Il n’y a point de vide, donc il y a un Dieu. Tl falioit qu’ils fussent plus habiles que les plus habiles gens qui sont venus depuis, qui s’en sont tous servis3. »
Et Suarez, un profond penseur, exprime quelque part la même observation. «Nous corrigeons souvent, dit-il, la lumière naturelle par la lumière de la foi, même dans les choses qui semblent être des premiers principes, comme dans cet axiome des écoles: Deux choses qui sont les mêmes quune troisième , sont les mêmes entre elles . » Ce qui est reconnoître qu’un tel axiome n’a d’autre fondement philosophique que la foi.
Eh quoi ! faudroit-il ici multiplier les démonstrations? Qui ne le voit? La foi est la vie même de l’homme. Tout en lui commence par la foi. îl vit parce qu’il croit, il aime parce qu’il croit, il connoît parce qu’il croit. Dans les habitudes ordinaires de la vie, la foi est le fondement de toute sa conduite morale. Olez la foi, dit saint Augustin 3, il n’y a plus d’amitié entre les
» Pensées , u« part. art. ni.
3 Conf. lib. vi, cap. v.
hommes. Chose merveilleuse! l’amour maternel, l’amour filial, ces deux liens admirables de la nature humaine, n’existent que par la foi. Les poètes se sont plu souvent à rêver dans le cœur des mères je ne sais quel vague instinct qui les pousse vers un fils qui leur étoit reste inconnu. Mais ce sont là des chimères; la mère aime son fils, parce quelle croit qu’elle est sa mère; et le fils aime ses parens, parce qu’il croit qu’il est leur fils. Ne cherchez pas d’autre explication à ce grand prodige de l’amour, qui fait produire des actes si héroïques et si touchans. La mère peut avoir été trompée sur l’identité de son fils, mais si elle croit être sa mère, cette foi suffit pour lui donner ce saint amour, le plus puissant et le plus merveilleux entre tous les amours du cœur d’une femme.
Il faudra dire la même chose de tout ce qui tient à toutes les relations de la vie. Sans la foi il n’y a plus de société. Il faut rompre avec tout le genre humain. Il faut se détacher du monde; l’histoire n’est qu’un vague souvenir d’un passé douteux. Les sciences n’ont aucune certitude; car les sciences surtout ont besoin de foi. Toutes commencent par une croyance aveugle. Leurs axiomes sont des actes de foi, et les savans le disent eux-mêmes; jusque dans les sciences qui ont l’homme pour objet, jusque dans la médecine il faut commencer par croire. « Il n’y a dans le métier que nous exerçons, dit le plus beau génie de la médecine moderne, que très-peu de dogmes fixés et déterminés par la religion; il y en a peut-être trop peu sur lesquels les lois aient prononcé de manière à gêner la croyance ou la manière de pratiquer d’un particulier. Il passeroit pour fou, et non pour pyrrhonien; il devroit être dénoncé à
la justice comme coupable, s’il affichoit l’incrédulité sur des vérités palpables, évidentes, consacrées par la religion et par la justice1.»
Voilà donc un savant qui va bien plus loin que tous les autres; non-seulement il lui faut des dogmes, mais il faut, selon lui, punir les téméraires qui n’y soumettent pas leur raison. Toutefois c’est ici le père de la médecine moderne, et il ne faut pas que l’orgueil des philosophes s’irrite trop vivement contre cette expression naïve de sa pensée. Voici des paroles plus douces : « Il existe une foi médicale, dit un savant estimable r une sorte de foi scientifique, dont il est impossible à l’homme de s’affranchir. ... Les gens sans profondeur ne comprennent sûrement pas que les déclamations
contre la foi . pourroient être dirigées contre les sa-
vans, les médecins, les politiques.... a. »
Cette observation est sans exception ; et , dans quelque ordre de connoissances que s’arrête notre pensée, nous trouvons, pour fondement de la certitude, des principes dont la certitude ne nous est acquise que par la foi.
Que si nous appliquons cette remarque à la philosophie proprement dite, nous nous étonnerons sans doute que le philosophe, voulant parvenir à la démonstration des vérités morales dont tous les hommes lui attestent la certitude , commence ainsi par admettre quelques premiers axiomes, indiflérens en eux-mêmes, et qui, après tout, n’ont d’autre certitude que celle qu’ils reçoivent de ce même assentiment de tous
1 Rorcleu, Recherches sur r histoire de la médecine , cliap. îv, § i.
2 De l' Etat présent des hommes considérés sous le rapport médical, par G. -G. Lafoni-Gouzi, ancien médecin désarmées.
les hommes. En effet, si la philosophie cherche une démonstration pour ces vérités morales que lui révèle l’univers, ne doit-elle pas en chercher une pour ces axiomes qui n’ont aussi que cette espèce de certitude? La philosophie tombe dans une contradiction choquante, et nous sommes conduits à affirmer que la certitude philosophique, celle qui cherche une première démonstration hors de la foi, manque de base : car il n’est point de premier principe, démontré par la raison, sur lequel l’homme puisse espérer de faire reposer ses connoissances ; et ainsi le philosophe qui se glorifie de soumettre sa croyance à sa raison , se condamne par là même à ne rien croire, puisque sa raison lui manque pour appuyer le premier motif de sa croyance.
Quoi donc! la raison conduit au pyrrhonisme, et le philosophe doit douter de tout? Oui, invinciblement, lorsque le philosophe entend que tout lui soit démontré par raison.
— Mais cela est impossible à l’esprit de l’homme, et votre conséquence est absurde.
— Cela est impossible assurément; mais s’il y a de l’absurdité quelque part, c’est dans la prétention du philosophe, qui néanmoins ne veut croire que ce qui lui est démontré.
— Doit-il donc croire aveuglément? mais où seroit alors la certitude?
— Ce n’est pas croire aveuglément, je le pense, que de croire avec tout le genre humain. Et d’ailleurs ne croitil pas ses premiers axiomes? et pourquoi les croit-il? Il ne se sauve donc du pyrrhonisme que par la foi! ce n’est donc pas la raison, c’est-à-dire la démonstration, qui l’empêche de tomber dans les abîmes du doute !
III. La certitude dite philosophique ne peut être établie par le pur raisonnement .
Ne nous lassons pas de dire que, sur quelque appui que le philosophe veuille fonder ses croyances, il est toujours contraint de supposer comme démontre un premier principe, qui n’a pourtant d’aulre autorité raisonnable que l’assentiment de tous les hommes, et que, s’il vouloit démontrer ce principe, il lui en faudroit chercher un autre qui n’auroit pas encore d’autre fondement.
Le philosophe, poussé à bout, croit échapper aux difficultés, en s’écriant, comme Descartes: Je pense, donc je suis. Certes, il est vrai que l’homme pense, il est vrai qu’il est. Mais de quel droit le philosophe qui ne veut croire que les choses qui lui sont démontrées, vient-il dire avec assurance : Je pense ? Est-ce que cela même lui est démontré? Où est l’argument sur lequel il a fondé d’abord cette vérité? Il l’admet, dira - t- il, parce qu’on ne peut la nier sans une déraison extrême; c’est-à-dire il l’admet parce qu’elle est admise par les autres hommes. Et c’est bien là précisément ce que nous disons; mais c’est aussi ce qui fait voir que la philosophie est contrainte de s’arrêter à un principe, sans autre raison que la raison d’autrui.
Et remarquez qu’il n’a pas cependant un motif rationnel ou philosophique de préférer ce principe à tout autre; car il dit : Je pense ; il auroit pu dire de même : . Je suis. C’est ce qui a déjà été observé, et même à l’origine du cartésianisme. «< La proposition je pejise , disoit alors le P. Rapin, devant se réduire à celle-ci, je suis pensant , c’est-à-dire je suis7 donc je suis , fait un sens frivole *. »
1 Réflexions sur la logique .
Que conclure de tout cela? C’est que la philosophie abuse l’homme, lorsqu’elle promet à sa raison une certitude fondée sur des principes démontrés d’avance. C’est que la recherche pénible de cette espèce de certitude, outre quelle manque de base, conduit encore rigoureusement au doute universel. C’est, enfin, que l’homme ne sauroit trouver en lui-même la raison de croire, s’il ne la cherche dans la croyance même des autres hommes.
Mais parce que la certitude philosophique est impossible à acquérir, ne doit-il rester que le doute à l’esprit de l’homme ? Quelle erreur de le penser !
Le doute , d’abord, est contraire a toute la nature de l’homme. Son esprit a besoin de croire, et quand même ses systèmes le conduiroient par la force des conséquences à être incertain de toutes choses, il ne laisseroit pas que de se conduire comme les croyant sûrement par la foi. Où est le Pyrrhonien méthodique qui jamais ait douté de lui-même , de ses plaisirs, de ses douleurs, de la vie, en un mot, et de la réalité de l’être? Le délire de la raison ne peut aller jusque là. « Doutera-t-il de tout, dit Pascal en parlant du Pyrrhonien ; doutera-t-il s’il veille, si on le pince, si on le brûle? Doutera-t-il s’il doute? Doutera-t-il s’il est? On ne sauroit en venir là; et je mets en fait qu’il n’y a jamais eu de Pyrrhonien effectif et parfait. La nature soutient la raison impuissante et l’empêche d’extravaguer jusqu’à ce point1.»
Il y a donc une certitude pour l’homme; mais ce n’est pas la certitude que donne la philosophie par le raisonnement; c’est une certitude naturelle qui s’établit d’elle -même, mais toujours en se reposant sur
« Pensées, 11e part. art. x.
l'assentiment universel de toute la société. Hors de là tout est doute, non point, si l’on veut, doute réel, puisqu’il répugne à la nature , mais doute de conséquence, qui condamne l’homme à être incertain, par la raison , des choses qu’il croit le plus invinciblement par la foi.
Ici on demande s’il faut donc que l’homme , pour être certain qu’il parle, qu’il marche, qu’il entend, interroge les autres hommes, et s’il n’en est pas assuré par lui - même avant d’en être assuré par autrui. Mais l’on confond à dessein les notions de la certitude philosophique et de la certitude naturelle. Nous disons, au contraire, qu’il est des choses dont le philosophe, quoi qu’il fasse , ne peut pas n’être pas certain. Il est certain qu’il est, qu’il pense, qu’il agit. Mais nous disons qu’il ne faut pas qu’il demande à sa raison le fondement de sa certitude, parce que sa raison est impuissante à l’établir. Il est vrai que cette certitude lui est inutile; nous le disons ; mais que , par un mouvement secret de curiosité il veuille se rendre compte à lui -même de ses convictions, il n’en saura jamais trouver d’autre fondement philosophique que l’assentiment des autres hommes. Voilà ce que personne ne pourra nier.