IV. La vraie philosophie consiste à soumettre la
raison.
Est-ce là détruire la raison de l’homme? Non certes, mais c’est abaisser son orgueil, c’est lui apprendre à se tenir dans la dépendance, c’est lui montrer dans son impuissance un motif de se soumettre aux vérités connues, au lieu de prétendre s’élever toujours sur ses propres ailes jusqu’au premier fondement de la vérité.
« Cette impuissance, dit Pascal, ne peut servir qu’à humilier la raison qui voudroit juger de tout, mais non pas à combattre notre certitude, comme s’il n’y avoit que la raison capable de nous instruire1. » Et quel philosophe sensé n’a point vu que c’étoit là en effet la seule vraie philosophie? « Des hommes d’un grand esprit, dit Lactance, s’étant adonnés tout entiers aux études humaines, ont négligé toutes les affaires de la vie publique et de la vie privée, et ont consacré tous leurs travaux à la recherche de la vérité;.... mais ils ne sont point parvenus au terme de leurs désirs, et ils ont perdu leurs veilles et leur génie, parce que la vérité, c’est-à-dire le secret du grand Dieu qui a tout fait, ne sauroit être découverte par la raison de l’homme et par ses propres facultés 3.» Voilà ce qu’il faut apprendre aux philosophes. C’est la doctrine du christianisme; doctrine sublime, quand on la considère par rapport à Dieu; doctrine rigoureuse et inattaquable, quand on la considère par rapport à la raison. «J’ai compris, disent les livres sacrés, que l’homme ne peut trouver aucune raison de tous les ouvrages de Dieu qui se font sous le soleil 3. » Et saint Paul disoit aux Corinthiens : «Parce que dans la sagesse de Dieu le monde n’a pas connu Dieu par la sagesse (c’est-à-dire par la raison), il a plu à Dieu de sauver les hommes par la folie de la prédication4.» Plus loin il leur disoit encore : « La sagesse du monde est de la folie aux yeux de Dieu5. »> Folie, parce quelle ne conduit qu’à une science vaine et à l’incertitude, lorsqu’elle prétendoit au contraire conduire à la lumière et à la vérité. Saint Augustin a
1 Pensée, lie part. art. r. — 1 Prcef. inst.
3 Eccl vm, î G, 17. — 4 I Corinth. 19 — 5 /£/</, ]Ji; 19,
développé cette pensée. « Parce que l'entendement humain, dit-il, ne peut envisager fixement la clarté et la sainteté de la raison ( il veut dire de la raison éternelle), c’a été une doctrine salutaire de conduire par l’autorité, vers la connoissance de la vérité, notre vue chancelante et couverte des rameaux de l’hurnanité1. « Ailleurs le même grand Saint s’écrie admirablement : « La vérité, Seigneur, est vôtre et non mienne. Elle n’est ni à celui-ci, ni à celui-là, mais elle est à tous ceux que vous appelez à sa participation par un moyen commun, nous avertissant ainsi terriblement de ne point nous l’approprier si nous ne voulons pas en être privés. En effet, quiconque s’attribue ce que vous avez destiné pour l’usage universel, et se rend propre ce qui appartient à tous, passe lui-même de ce qui est commun à ce qui est personnel, c’est-à-dire de la vérité au mensonge; car proférer le mensonge n’est autre chos*e que parler de sa propre autorité 3. » Tertullien n’abondet-il pas dans ces pensées lorsqu’il dit avec sa gravité accoutumée quil vaut mieux ignorer, par un effet de la volonté de Dieu quinauroit pas voulu nous instruire , que de savoir par un effet des recherches de l’homme qui auroit cru pouvoir arriver de lui-même à la vérité 3. Tous les grands esprits ont laissé échapper de tels arrêts sur l’insuffisance ou la vanité de la raison. Constantin disoit dans une célèbre assemblée: <c L’homme est un animal aveugle qui ne se connoît pas lui - même, et qui ne peut connoître par aucune raison ce qu’il faut faire, en quel temps et en quelle manière4. » Qui ne sera contraint de confesser la vé-
1 De Mor. eccl. calli. cap. n. — 2 Conjess. lib. su, cap. xv.
3 Lib. de anima. — 4 Ad Coeturn sanct. cap. ym.
rite de ces sentences, pour peu qu’il ait médité sur soi - même? Rien ne montre un esprit fort comme cette conviction de son ignorance et de sa foiblesse. «La science suprême, dit saint Chrysostôme, est de ne point prétendre à tout savoir*. » Et en effet, à chaque pas que fait l’homme dans la science, il s’aperçoit de l’appui qui manque à sa raison. Sa vue se trouble dès qu’il veut percer les mystères, et son âme, comme le dit le savant évêque d’ 4vranches, au milieu de ses recherches et de ses méditations, n est pas même certaine philosophiquement et par démonstration si ce quelle perçoit est réellement conforme aux objets extérieurs* . Plus donc l’esprit de l’homme s’abaisse, plus il montre de force et de grandeur. Il montre qu’il connoît son néant, mais qu’il connoît aussi l’immensité. Il n’y a qu’une haute philosophie qui sache ainsi descendre et se confondre.
Un moraliste illustre l’avoit dit avant moi, et j’emprunte avec plaisir ses paroles : « La plus solide philosophie, dit Nicole, n’est que la science de l’ignorance des hommes, et elle est plus propre à détromper ceux qui se flattent de leur science , qu’à instruire ceux qui désirent d’apprendre quelque chose d’assuré et de certain . Cette manière de considérer l’ignorance des
hommes dans la philosophie, non-seulement n’est pas capable d’amoindrir l’ardeur nécessaire à ceux qui l’étudient, qui est la seule chose qu’on pourroit craindre; mais elle peut même servir à l’exciter, parce qu’elle leur fournit un plus grand et plus utile spectacle que ceux qu’on leur présente d’ordinaire. » Et il ajoute :
» Nolle omnia scire summa scientia est. — 2 Foiblesse de l’esprit humain.
« Cette considération, en nous inspirant l’esprit véritable avec lequel il faut regarder toutes ces sciences , nous porte à l’estime des vérités que Dieu nous a apprises, qui sont les seules qui méritent une sérieuse application \ » Tel est justement l’objet de la philosophie que nous exposons; philosophie soumise, mais cependant capable de connoître, ou plutôt trouvant même dans sa soumission ses connoissances les plus certaines. Disons donc, avec de si grandes autorités, que la philosophie qui s’élève est une philosophie orgueilleuse et ignorante; elle cherche la raison de toutes choses parce qu’il lui déplaît de se soumettre aux enseignemens mêmes de Dieu, et parce qu’elle ne sait pas voir que cette raison lui est impossible à découvrir, « comme si , dit Massillon , plus on étoit éclairé, plus on ne devoit pas voir clair dans la foiblesse de la raison et dans l’incertitude et l’obscurité de ses lumières a. » C’est par ce double caractère que se reconnoissent en tous les temps les fausses philosophies. Elles veulent être indépendantes ; de là les systèmes sans nombre. Elles veulent paroître savantes, et elles ne le sont pas même assez pour comprendre leur ignorance : grande et intarissable source d’erreurs humaines! Comment donc, je le demande à présent , se fait-il que sous l’empire du christianisme, qui éclaire l’homme sur sa foiblesse, cette espèce de philosophie confiante et raisonneuse ait pu s’établir avec autorité, et faire régner son esprit d’indépendance à côté de l’esprit de soumission qui est propre à la doctrine des Chrétiens? cela me paroît étrange et mystérieux. On a dit à l’homme : Vous ne
1 Essais de morale , lxxxij. — 2 Mystères .
croirez que ce qui vous sera démontré par la raison. Doctrine séduisante, et qui a fait penser a chaque homme qu’il portoit en soi sa lumière, et qu’il n’avoit plus besoin de la lumière étrangère qui jusque là l’avoit éclairé; doctrine flatteuse à l’orgueil, mais doctrine funeste à l’entendement. Alors l’homme, qui précédemment avoit cru avec certitude, a voulu voir s’il avoit cru raisonnablement, c’est-à-dire il a cherché s’il étoit raisonnable de croire l’être, de croire Dieu, de croire l'âme, de croire les devoirs; et tout ce qu’il lui a semblé raisonnable de croire, il a bien voulu le croire encore; tout le reste il l’a renié. Mais quoi! il a tout renié? Tout, dis-je, sans exception. Et comment cela ne devoit-il pas être? Entre la multitude infinie des esprits auxquels on attribuoit également le droit de chercher la raison de leurs croyances, ne devoit-il pas y en avoir qui ne verroient aucune raison des vérités les plus universelles et les plus évidentes? Pour eux donc ce ne dévoient plus être des vérités, et ainsi on avoit d’avance justifié leur incrédulité malheureuse, puisqu’enfin aucune raison sur la terre n’eût pu venir avec son autorité renverser leurs convictions, ni leur imposer des convictions nouvelles que leur propre examen eût repoussées comme de vaines erreurs. Voilà le droit de la raison, tel que l’a fait une philosophie téméraire. Certes, ce n'est point là la raison du christianisme, et c’est pourquoi je ne puis assez m’étonner que dans la lumière de nos croyances on se soit précipité vers des nouveautés si dangereuses. Qu’on s’éloigne enfin de ces grandes illusions. La route de la vérité est simple; il y faut rentrer après l’avoir abandonnée, et laisser aux sophistes ces disputes sans terme, qui éga-
rent l’esprit et troublent le monde. Continuons de développer notre doctrine chrétienne; on va voir avec quel avantage elle domine tous les systèmes des impies, et surtout cet abject matérialisme des temps modernes, qui dégrade et renverse toute la nature de l’homme.