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II. Vraie théorie sur les fonctions intellectuelles

Revenons donc à l’exposé de nos principes : l’homme, ainsi que nous l’avons établi , ne peut recevoir d 'idées, c’est-à-dire de notions, que par ses rapports avec ses semblables. Il est donc insensé de le considérer isolé-

1 M. Broussais, pag. 262.

a Voyez l’ouvrage de M. Broussais, et les foibles réponses du Globe.

ment; car, en le considérant de cette manière, on ne peut trouver aucune raison de son intelligence. L’idéalisme pur et le grossier matérialisme se brisent devant cette observation unique, savoir, que l’intelligence de l’homme est nulle dès que l’homme est abandonné à ses propres moyens pour en chercher le développement et l’usage. Dans cet état, sentir est toujours sentir „ mais non jamais penser, ni vouloir, ni connoître. Et quant à la pensée elle-même, elle échappe alors à l’observation de l’idéaliste, puisqu’il ne trouve encore rien dans une raison que d’autres raisons extérieures n’ont point développée. Donc il faut supposer l'intelligence remplie de notions, avant de chercher par des systèmes quelconques à expliquer comment elle en a la perception; et voilà pourquoi ce qu’on appelle l’art de penser, c’està-dire de percevoir, est quelque chose de chimérique; pourquoi encore il est insensé de montrer, comme font les idéologues, par quels degrés la pensée se transforme de sensation en sentiment, et de sentiment en perception. Il est constant, en effet, que l’intelligence de l’homme est développée uniquement par des rapports avec d’autres intelligences : quel peut donc être le résultat des expériences de l’idéologie, lorsqu’elle s’exerce sur une intelligence isolée? D’un côté, le vague de l’erreur; de l’autre, l’absurdité du matérialisme. Et c’est bien ce que nous avons vu. D’après nos principes, au contraire, tout devient simple et facile à expliquer dans l’histoire des connoissances. Ce n’est plus l’homme seul que nous considérons, c’est l’homme social, c’est-à-dire l’homme développé par la société, et ayant reçu d’elle des croyances, des idées et des notions; et tandis que dans le système ordinaire des philosophies chaque in-

dividu doit trouver en soi la raison de tout son être intellectuel, ou plutôt la raison d’un mystère répété autant de fois qu’il y a d’intelligences, nous ne voyons dans toute la suite des êtres qu’un seul être à expliquer; en un mot, ce n’est plus chaque homme, mais l’homme, qui est l’objet de nos contemplations et de nos recherches. Or, l'homme ainsi considéré s’explique de luimême, puisque nous voyons son intelligence se perpétuer par une constante succession de vérités et de notions toujours les mêmes, et qui se termine à une origine où se découvre tout le mystère. Ainsi notre philosophie se réduit toujours à des observations de fait, et les erreurs par conséquent ne sont plus possibles.

C’est a de tels principes qu’il faut ramener la logique, lorsqu’elle veut faire l’histoire de notre intelligence. C’est par là que se distingue la philosophie chrétienne, qui a l’homme pour objet. Ainsi Bossuet, traitant de la Connoissance de l’homme j suppose toujours un homme social, et une raison accomplie. Il ne prétend point sans doute que l’homme soit arrivé de lui-même à cette haute perfection; mais, l’y trouvant parvenu par des moyens qui n’étoient pas à lui seul, il lui montre combien il est, dans cet état, un grand et profond sujet d’étonnement et de méditation; il lui fait admirer les facultés merveilleuses par lesquelles il a servi à son propre développement, sans lui laisser croire qu’il lui eût suffi toutefois de ces facultés ; et ainsi il lie l’homme à l’homme, l’intelligence à l’intelligence; et voulant remonter à Dieu, il le suppose toujours comme le premier principe de tant de merveilles.

Il faut s’étonner qu’ayant dans le christianisme une

si liante explication de la raison humaine, la philosophie soit allée la chercher ailleurs, et dans des systèmes qui manquent eux -mêmes d’explication. Remarquons toujours que cette philosophie si simple du christianisme, et qui se réduit h l’histoire de l’homme, n’empêclie pas pourtant l’esprit curieux et observateur de suivre attentivement les phénomènes de la vie intelligente, d’étudier les facultés de l’âme, de les comparer dans leur action , et de chercher par quel mécanisme ingénieux la raison de l’individu se prête aux développemens qu’elle reçoit par ses rapports avec d’autres intelligences. Le rapport du moral et du physique peut alors être étudié avec une utilité véritable, sans pouvoir devenir une source de mauvaises interprétations de la nature, parce qu’on sait que les notions de la vérité sont indépendantes des théories, et qu’elles vivent dans l’intelligence par des moyens universels et distincts des observations que l’on peut faire sur la double nature de l’homme. Alors la logique a une règle toujours sûre pour apprécier les égaremens des philosophies qui prétendent expliquer la pensée, la raison, la volonté, le génie, par des effets matériels. Et c’est aussi une chose bien remarquable, que les systèmes qui ont le mieux interprété les secrets de l’intelligence soient ceux qui ont été les plus fidèles aux doctrines de foi et aux enseignemens traditionnels sur les vérités transmises. Je parle dans le sens le plus philosophique que l’on puisse imaginer. La philosophie sèche et grossière de Locke peut-elle être comparée à la philosophie large et profonde de Bossuet? La logique abstraite et paradoxale de Conclillac peut-elle se rapprocher des rêveries sublimes de Mallebranche? Au-

joufd’hüi même la saine physiologie, avec ses progrès d’observation, n’est-elle pas honteuse de l’abject matérialisme de Cabanis, par la seule raison qu’il laisse sans explications les phénomènes les plus ordinaires de la vie? Écoutons les deux plus grands philosophes de la médecine moderne sur les causes de l’étrange aveuglement des matérialistes. « Locke , dit le savant et ingénieux Bordeu, Locke raisonne à la manière des médecins, principalement dans son fameux traité de l’entendement humain. Partout il suit la marche et le développement des effets produits par les objets des sensations, dans l’intérieur des organes.. .C’est aux médecins et aux philosophes à profiter de la chute de Locke ; l’écueil dans lequel il tomba, en paroissant trop étendre les qualités de la matière, doit désormais être regardé comme un terme où ne peuvent arriver nos curieuses spéculations *. »

« En général, dit le docteur Bérard, dans sa doctrine des Rapports du physique et du moral a, en général, Condillac n’a vu que le squelette, que le cadavre de l’esprit humain, si j’ose ainsi parler; il n’a saisi que les effets, les résultats ou les matériaux de ses opérations; il n’a vu l’homme que dans la statue qu’il avoit ingénieusement imaginée pour l’étudier ; il a complètement méconnu le travail de l’entendement sur luimême, et par suite tout le mécanisme delà génération des idées et du jugement. Il a mis de coté les forces vives qui président à toutes ses opérations, et dont la connoissance seule peut donner la théorie de ces opérations mêmes. Il a commis en métaphysique le même genre de faute que les physiologistes, qui n’ont vu dans

1 JiechercJies sur V/iist. delà Médec. cliap. vu, § iv. — * Page

l’homme vivant que le cadavre et l’organisation, et ont ignoré complètement les forces qui décident et soutiennent le jeu de la machine, et qui seules peuvent rendre raison de ce jeu dans la théorie de la science, comme seules elles en sont la cause dans la réalité et l’exercice de la vie .

« Lorsque Condillac a dit que toutes les idées, toutes les facultés n’étoient que la sensation transformée, il a eu raison sous certains points de vue; mais il ne s’est nullement occupé de la force active qui transforme les sensations, c’est-à-dire de la force réelle de l’entendement et du principe de toutes ses opérations, de tous ses actes, dont les idées, les jugemens, les raisonnemens, etc., ne sont que le résultat!....

» Rien ne prouve mieux combien la méthode qu’on a suivie dans les sciences physiologiques et morales est vicieuse, combien elle a même faussé l’esprit humain, que lorsqu’on voit des idées aussi hypothétiques, aussi erronées, aussi ridicules, arrêter les plus grands génies et la généralité même des hommes; lorsque l’on remarque qu’une foule immense de volumes ont été écrits dans cet esprit, que l’on a discuté pendant longtemps sur de véritables non sens , sur des idées sans support, et des conceptions enfin plus arbitraires en elles-mêmes que celles des Mille et une Nuits. »

J’ai cité ce passage, non point que je veuille entrer dans les discussions qui s’élèvent si aisément sur des objets de ce genre, mais pour montrer, par deux grandes autorités, qu’en fait de logique les systèmes qui s’écartent le plus de la doctrine philosophique des traditions sont aussi précisément ceux qui s’écartent le plus de la vérité, sous le simple rapport de la science de l’homme.

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Après cela je n’ai pas besoin, pour le but que je me propose, de traiter moi-même les questions ordinaires de la logique. J’établis seulement les fondemens sur lesquels doivent reposer les théories. La science restera ouverte aux esprits curieux ; mais en exerçant leur sagacité sur l’intelligence de l’homme, ils sauront qu’ils ne doivent pas commencer par la dépouiller de ses notions, et pour arriver à la vérité leur premier soin ne sera pas de la détruire.

Pour nous résumer, au sujet des facultés intellectuelles, qui sont le premier objet de la logique, nous disons que la philosophie, pour expliquer ces opérations de l’esprit, ne peut point, sans s’égarer profondément, adopter exclusivement l’un ou l’autre des deux systèmes contraires, l’idéalisme pur ou le pur matérialisme; que si l’intelligence perçoit des notions, elle ne les perçoit pourtant que parce quelles lui sont transmises; que sans cela la sensation ne seroit éternellement que la sensation, quelle ne seroit jamais l'idée; que, d’un autre côté, si l’intelligence perçoit des idées, ce n’est que lorsqu’elle a été développée par ses rapports avec d’autres intelligences; que les idées coexistantes à l’âme sont par conséquent des chimères; enfin, que pour avoir une juste idée de la perception, comme de toute opération de l’âme, il ne faut point considérer l’homme isolément; qu’il faut l’étudier dans son ensemble, c’est-à-dire premièrement dans sa vie sociale, et ensuite dans l’unité de son être moral et de son être physique. Par là les erreurs disparoissent avec les systèmes, et la logique n’est plus exposée à traiter des perceptions de chaque individu, mais elle agrandit son objet en traitant les lois générales de l’intelligence.

( 2og )

Ces observations deviennent plus sensibles encore lorsqu’on les applique au jugement, un des grands objets que traite la logique, et qu’il nrîus faut aussi sommairement indiquer.

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