II. Observations sur la diversité infinie des jugemens
humains.
C’est bien autre chose encore lorsque l’observation vient ajouter à ces difficultés de la logique l’embarras extrême qui naît pour la raison des contradictions infinies entre tous les jugemens des hommes; car, que l’on dise que nous sommes trompés ou que nous ne sommes pas trompés par les sens et par la conscience, un fait certain et universel , c’est au moins que nous portons incessamment sur les mêmes objets des jugemens toujours contraires, et que la multitude des hommes perçoit par conséquent diversement les impressions produites par les mêmes choses. « Or, de-
mande le docte Huet, lequel d’entre eux croira-t-on
qui les voie telles qu’elles sont véritablement? . Le
philosophe Protagoras dit que chacun est à soi-même la règle de vérité. Moi, je dis que personne ne peut être à soi-même la règle de vérité, à cause de cette dissemblance dont je viens de parler 1 . »
L’illustre écrivain applique ce même raisonnement à l’évidence, et démontre qu’elle n’est pas davantage une règle de vérité, puisqu’à le bien entendre V évidence ne subsiste point. « Ajoutez à cela, dit-il, qu’il n’y a rien d’évident que ce qui est évident à tout le monde. Et si personne ne veut recevoir pour évident que ce qui lui paroît évident, le vrai et le faux seront également évidens ; car chacun de ceux qui auront des opinions contraires alléguera l’évidence pour preuve de son opinion. » Et Huet termine cette rigoureuse démonstration en comparant ingénieusement les philosophes qui prétendent tous également avoir l’évidence véritable, à de pauvres aveugles à qui on auroit donné une seule pièce d’argent entre plusieurs pièces de cuivre : chacun d’eux assure de même avoir reçu la pièce d’argent.
C’est dans le même sens qu’un écrivain long-temps persécuté par les philosophes du xvme siècle, répondoit à leurs fausses doctrines sur l’évidence : « Y a-t-il une évidence? s’écrioit-il. Existe-t-il, peut-il exister chez des êtres doués du funeste privilège de raisonner une sensation, une manière d’être qui mérite ce nom dans le sens que vousy attachez? Pour que l’évidence devînt la règle de toutes les actions des hommes, il laudroit
1 Foiblesse de l’esprit humain.
qu’elle se fît sentir sur les mêmes objets, dans le même temps et de la même façon. Si par malheur ce qui est évident pour moi ne l’étoit pas pour mon voisin , pourroit-il prendre pour règles de sa conduite les raisons qui justifient la mienne? Or, vous devez le savoir mieux que personne, il en est des esprits comme des yeux. L’horizon intellectuel de chaque individu varie autant que l’horizon matériel l. »
Un philosophe ingénieux avoit dit les mêmes choses. « Tout ce qu’il y a eu de noms célèbres dans ces derniers temps parmi les philosophes, dit Pluche, ne nous ont prêché que l’évidence. Ne recevez rien, disent-ils, que ce qui est évident et nettement intelligible; n’admettez rien que ce que vous concevez évidemment , parce que tout ce qui est évident est vrai, et qu’une vérité tenant à une autre, on parvient ainsi d’évidence en évidence à connoître toute vérité, on arrive aux vérités les plus éloignées.... Mais cette méthode moderne, qui fait sonner si haut les avantages d’une évidence qu’on étend à tout, n’enfante que des systèmes illusoires et d’éternelles disputes. Ce n’est point dans l’espérance de concevoir évidemment les effets, les natures et les causes, que nous devons entreprendre l’étude de la philosophie. Car de quoi avons-nous l’évidence? pouvons-nous nous flatter de connoître clairement ce que c’est que Dieu, que l’âme, un corps, un tel corps, une masse de plomb, une boule d’argile 3? » Ainsi se prononce un savant illustre, et trop mal apprécié aujourd’hui; et il répète souvent ces vérités dans ses doctes et charmans écrits.
1 Linguet, Réponse aux docteurs modernes , n;e part. 8 Discussion sur les causes physiques } etc.
Mais un nom d’une plus haute autorité se présente. « Je prévois, dit Bossuet , que les conséquences qu’on tire de la philosophie cartésienne contre les dogmes que nos pères ont tenus la vont rendre odieuse...., car, sous prétexte qu’il ne faut admettre que ce qu’on entend clairement, chacun se donne la liberté de dire : J'entends ceci , et je n entends pas cela ; et sur ce seul fondement on approuve et on rejette tout ce qu’on
veut . U s’introduit sous ce prétexte une liberté de
juger, qui fait que, sans égard à la tradition, on avance témérairement tout ce qu’on pense 1 . » Qu’est-ce à dire, sinon que l’évidence, tant qu’elle n’a point de règle, est un faux principe, et qui n’est fécond qu’en incertitudes?
Des raisonnemens semblables peuvent être faits sur la fidélité des sens. N’avons-nous pas déjà entendu ailleurs l’évêque d’Avranches proclamer cette parole effrayante, « que V âme n est pas certaine philosophiquement et par démonstration , si ce qu elle perçoit est réellement conforme aux objets extérieurs ? La fidélité du cerveau est douteuse, dit-il, aussi bien que la fidélité de l’esprit et de l’entendement humains. » Et c’est par ces causes diverses d’égaremens qu’il explique les variations infinies des jugemens des hommes, et même les contradictions du même homme qui j uge diversement suivant ses impressions , dans un meme jour et dans une même heure a.
Toutes ces observations ne sont que des observations de fait’; et c’est un fait malheureusement trop constaté,
1 Lettre de Bossuet à un disciple de Mallcbranche, OEuvres , torn - XXXVlï, pag. 375, édit, de Versailles.
3 Faiblesse de l'esprit humain.
que les hommes sont divisés à l’infini dans leurs opinions, qu’ils voient diversement les mêmes choses, qu’ils perçoivent différemment les mêmes objets, et que leurs jugemens sont variables comme leurs convictions.
III. La logique ordinaire na point de réglé pour constater terreur des jugemens .
Quelle ressource apporte donc la logique vulgaire pour remédier à tant de contradictions, et pour faire reconnoître la vérité parmi les erreurs? Nous l’avons vu, quelques subtilités sur la vérité des perceptions, et sur la fidélité des sens, qui laissent chacun avec son évidence, et qui n’imposent aucune règle commune à tous les esprits.
Encore est -il permis de dire que la philosophie ne pose pas même ces questions de manière à les faire voir sous un même aspect à ceux qui suivent des partis contraires. Car, que l’on mette en discussion si nous sommes trompés, ou si nous ne sommes pas trompés par les sens, par le sens intime et l’évidence, la dispute sera éternelle, par la raison qu’on entendra les deux opinions sous deux points de vue qui ne se rapportent nullement l’un à l’autre. L’un dit que toute perception est vraie, entendant par là que toute perception est ce qu’elle est, ce qui est assez inutile à dire; l’autre affirme que la perception nous trompe , entendant par là qu’elle peut n’être pas conforme à l’objet qui l’a fait naître. Le premier dit que le sens intime est un motif certain de jugement, entendant par là que ce qui est dans le ens intime ne peut pas n’y pas être en effet. Le second
dit que le sens intime est une occasion d’erreur, entendant par là qu’il peut représenter à Pâme des images qui sont sans rapport nécessaire avec la réalité des êtres. Et tous les deux, uniquement préoccupés de leurs opinions, les soutiennent avec ardeur, et croient être maîtres du combat en fournissant à chaque réplique un argument nouveau pour appuyer leurs propres idées, plutôt que pour combattre les idées contraires.
Il est évident qu’une pareille manière de raisonner ouvre une carrière infinie à la dispute; mais ce qui prouve que la question n’est pas posée comme elle doit l’être pour être à la fin éclaircie, c’est qu’une logique rigoureuse prescriroit de suivre à la fois les deux opinions qui paroissent contraires, en les entendant chacune dans le sens qui lui est propre. En effet, il est très -vrai assurément, dans un sens métaphysique et absolu, que l’âme n’est point trompée dans le sentiment quelle a de ses perceptions; et il est très -vrai également, dans un sens relatif, que les perceptions peuvent n’être pas en rapport avec les objets qui les ont produites. C’est-à-dire, il est très-vrai, en deux sens difïerens, et on le voit même par l’exemple d’un fou, que l’âme est trompée et qu’elle n’est pas trompée dans ses perceptions. Mais quel avantage pour la raison, de comprendre à la fois ce double côté d’une même question? les jugemens humains en deviendront -ils plus certains et plus uniformes? et chaque homme aura-t-il pour cela une règle toujours sûre de reconnoître l’erreur ou la vérité de ses perceptions? La vraie question n’est pas de savoir si nos sens , si notre conscience nous trompent, ou s’ils ne nous trompent pas; mais de chercher, dans l’une ou dans l’autre hypothèse, s’ils sont
pour nous un moyen philosophique de nous assurer de la vérité ou de l’erreur de nos jugemens.
Or il est manifeste, ainsi que nous l'avons fait voir, que les sens, le sens intime et l’évidence, considérés en eux-mêmes, ne peuvent donner lieu à aucunes démonstrations philosophiques, puisque dans tous les cas la logique pose en principe la vérité de leurs rapports, c’est-à-dire la chose qui est précisément en question. Et c’est toujours le défaut capital de la philosophie qui ne voit en l’homme que l’individu, et qui s’efforce de trouver en lui seul la démonstration et la certitude des vérités.
• * V rf ~ 1 1