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IV. Nécessité de chercher hors de l’homme une réglé

pour ses jugemens.

Ce grand inconvénient disparoît de lui -même devant la philosophie qui considère au contraire l’homme dans ses rapports avec ses semblables. Alors, en effet, se montre naturellement le seul moyen possible de constater l’erreur ou la vérité des jugemens de chaque individu, par la comparaison qui en est faite avec l’ensemble des jugemens humains. Chaque homme ne vient plus dire que ce qui est évident est vrai pour se confirmer par là dans les opinions les plus folles. On sait que si ce principe est rigoureux dans un sens absolu, c’est-à-dire par rapport à Dieu qui voit la vérité telle qu’elle est dans sa pleine évidence, il n’est que funeste dans son application par rapport à l’homme, rien n’étant pour lui d’une évidence absolue, et la vérité la plus évidente pouvant même lui devenir incertaine,

tant que chaque raison est maîtresse de juger par ellemême ce qui est évident, tant qu’il n est pas enfin reconnu qu’il n’y a rien d’évident que ce qui est évident à tout le monde.

C’est donc toujours hors de lui -même que l’homme est contraint de chercher la règle et la certitude de ses jugemens. Et je ne dis pas pour cela qu’il ne trouve en lui que le doute 5 je ne dis pas que les sens le trompent, que l’évidence est une illusion, que la conscience est une chimère ; je dis que ce ne sont pas des moyens philosophiques d’affirmer ou de nier, parce que leur certitude, évidemment, ne sauroit, comme aucune autre chose, se démontrer par elle-même.

Ainsi, pour se donner a soi-même une démonstration philosophique de la vérité de ses propres sens et de sa propre évidence, il faut la chercher dans l’universalité des jugemens humains; tout pèche autrement par la base; et la raison humaine a beau faire, elle n’en est pas moins déconcertée et vaincue, lorsqu’on vient à lui demander de se prouver elle-même, de prouver les sens, de prouver l’évidence, de prouver l’être, de prouver les corps, de prouver la vie.

Ces choses ne se prouvent pas, dit-elle. Sans doute, et nous le disons aussi. Pourquoi donc les croit-elle? Il y a donc une raison de croire certaines choses, qui n’est pas la raison philosophique. C’est ce qu’elle devroit avouer comme nous, au lieu de s’épuiser en efforts pour arriver à des démonstrations qui lui échappent sans cesse.

Ainsi donc nous reconnoissons que les motifs philosophiques de nos jugemens ne sont pas en nous, et que la logique ordinaire se fait illusion par des démonstra-

tions qui tournent dans un cercle infini, sans jamais trouver un point fixe.

Ce qui est en nous, ce sont les moyens naturels que Dieu nous a donnes pour recevoir la certitude qui nous vient du dehors. Ce sont les instrumens qui servent à notre intelligence pour se mettre en rapport avec d’autres intelligences développées. Ce sont des sens pour recevoir les impressions des êtres qui sont hors de nous, et une conscience pour rendre ces impressions présentes à notre âme. Mais bien que ces moyens de communication soient suffisans pour remplir l’objet que Dieu leur a destiné, la raison de l’homme ne peut cependant trouver en eux- mêmes le fondement philosophique de leur propre certitude, et c’est à cette distinction qu’il faut reconnoître la différence immense de la philosophie sceptique qui nie les sens et l’évidence, et de la philosophie rigoureuse qui nie que la vérité des sens et de l’évidence puisse être prouvée par eux-mêmes. L’une renverse tout l’homme, et avec lui toute la société; l’autre fortifie l’homme au contraire , et lui donne la société pour appui. L’une détruit la raison, l’autre l’établit sur ses fondemens. L’une fait du monde une chimère, l’autre dissipe les illusions et fait éclater la vérité.

On s’est trompé dans les temps modernes, lorsqu’on a pensé que le seul moyen de renverser le pyrrhonisme, qui nie l’homme, étoit de lui prouver l’homme , et de le lui prouver par lui-même. On mettoit le pyrrhonisme sur un champ de victoire. Eh quoi ! toutes les voix de la nature ne s’élèvent-elles pas de concert pour abattre la raison , lorsqu’elle prétend se reposer sur sa propre force ? La philosophie ne se met-elle pas d’accord avec la religion pour faire comprendre à l’homme la

faiblesse de ses sens, l’incertitude de sa science, et la vanité de ses systèmes, lorsqu’il cherche au dedans de lui seul l’appui de ses croyances? Le pyrrhonisme, doctrine monstrueuse et sotte, ne peut être pourtant renversé par le raisonnement qu’autant que la philosophie fait apparoître contre lui, non pas les argumentations puisées dans la nature de l’homme considéré isolément, mais l’imposante autorité de la raison universelle des hommes, seul appui véritable de toute logique. Un philosophe vouloit qu’on se servît du bâton pour convaincre un Sceptique, et ce seroit sans doute une plaisanterie fort concluante pour celui quicn seroit l’objet. Mais la philosophie seroit peut-être embarrassée, si le Sceptique à son tour s’armoit d’un argument semblable, et étoit par hasard le plus fort. Que la philosophie ne sorte pas des moyens qui lui sont propres; ou si elle en propose d’autres, quelle avoue que les siens ne lui sont pas suffisans. C’est ce qu’elle doit invinciblement reconnoître, lorsqu’elle combat le pyrrhonisme par des raisons uniquement empruntées à l’homme seul ; car le pyrrhonisme la pousse bientôt à bout, ne fût-ce qu’en niant toutes choses, seulement par esprit de système ; et alors paroît tout-à-coup l’impuissance de la philosophie, qui, parvenue ainsi aux dernières limites de l’intelligence, s’y trouve sans appui, et n’aperçoit plus que le vide.

L’homme donc, quoi qu’il en ait, a besoin de chercher hors de ldi sa force philosophique, et s’il se renferme en lui seul, il est vaincu par les doctrines les plus téméraires, et même par le pyrrhonisme, la plus téméraire de toutes.

Des esprits sincères et exempts d’orgueil philoso-

pliique s’étonnent et s’offensent quelquefois de cette impuissance, et ils vont chercher mille exemples pour se faire illusion sur les motifs de jugemens qui leur sont propres, et qu’ils s’obstinent à croire suffisans. Quoi î disent-ils, il faut chercher hors de nous la preu ve de ce qui est en nous! Cette obligation les humilie. Mais iis n’entendent pas bien ce qu’ils disent; car on ne prétend pas qu’ils soient contraints de s’adresser à autrui pour s’assurer de ce qui est en eux; on prétend seulement qu’ils ne trouvent pas en eux la démonstration philosophique de la vérité qui est en eux : chose bien essentiellement différente ! Jésus-Christ , dit -on, ne recouroit pas au témoignage universel des hommes pour faire constater les blessures qui avoient déchiré son corps. « Touchez, » dit-il à saint Thomas. 11 rendoit donc hommage, ajoute-t-on, à la certitude des sens. Nul ne nie les sens, je l’imagine, à moins qu’il ne soit fou; mais Jésus-Christ, en prenant les mains du disciple et les portant dans ses plaies, faisoit-il un argument philosophique? Qui l’osera dire? Il faisoit constater un fait par les moyens qui sont donnés à l’homme pour constater tous les faits qui tombent sous les sens. Et à ce sujet distinguons, comme nous l’avons fait déjà, la certitude naturelle , certitude suffisante à l’homme dans l’état de relation où il est placé avec ses semblables, et la certitude philosophique, certitude inutile, que la raison superbe cherche en elle-même, et qu’elle ne trouve que dans la société; avec Cette distinction tout s’explique. Ainsi , quels que soient les systèmes du philosophe, il est toujours certain qu’il voit l’objet qui est sous ses yeüx, et qu’il a le sentiment de la perception qui est dans son âme; mais pour se donner à lui-même

la démonstration philosophique de celte certitude, il faut qu’il en cherche le principe hors.de lui, et qu’il appuie ses raisonnemens sur l’assentiment universel du reste des hommes. Cet assentiment lui est nécessaire pour fonder toute espèce de raisonnement philosophique, et c’est ce que nous allons voir encore dans cette troisième partie de la logique.

§ IIT. DU RAISONNEMENT.

I. Tout raisonnement s’appuie sur une première vérité non démontrée et pourtant certaine. — II. Des diverses sortes de raisonnemens, et principalement du syllogisme. — III. De la méthode. Utilité de la méthode. — IV. De la méthode cartésienne. Digression essentielle sur les erreurs de Descartes. — V. Taine distinction du doute méthodique et du doute réel.

I. Tout raisonnement s'appuie sur une première vérité non démontrée et pourtant certaine.

Raisonner, c’est comparer des jugemens déjà formés pour en tirer des conséquences. L’homme raisonne pour arriver d’une chose connue à une chose inconnue, quoiqu’à bien dire il n’y ait pas de vérité philosophique qu’on parvienne à découvrir de cette manière ; mais on démontre certaines vérités par des vérités déjà démontrées, et voilà plus précisément l’objet du raisonnement philosophique.

Le raisonnement paroît donc s’appuyer de toute nécessité sur une première vérité déjà démontrée, et il semble d’après cela que la logique devroit montrer une certaine chaîne de vérités, liées les unes aux autres, qui servît de règle à toutes les philosophies hu¬

maines.

Mais où commenceroit cette chaîne? Puisque tout raisonnement doit partir d’une première vérité démontrée, il faudroit donc que la chaîne des vérités démontrées fût infinie; car si elle commençoit à une vérité qui ne le fût pas, toute la suite des vérités deviendroit incertaine, et la chaîne seroit brisée. Et n’est-ce pas précisément ce qui se remarque dans la suite des raisonnemens philosophiques?

La philosophie raisonneuse, pour rétablir la certitude détruite par cette seule considération , a placé en tête des raisonnemen-s certaines vérités qui n'ont pas besoin, dit-elle, de démonstration. Ces vérités, elle les appelle des axiomes, et elle entend que les disputes des hommes se soumettent invariablement à ces règles fondamentales de certitude.

C’est déjà un terrible aveu d’impuissance que fait la philosophie, et après lequel il semble qu’elle devroit cesser de courir à des démonstrations purement rationnelles. Car, dès qu’en toutes les parties des sciences humaines les premières vérités manquent de certitude philosophique, toutes les vérités qui s’ensuivent s’écroulent donc d’elles-mêmes! Donc, pour en rétablir le système, la philosophie doit leur chercher d’autres fondemens.

Et d’abord, il faut remarquer que les vérités premières , qu’on appelle des axiomes, manquent elles-mêmes de certitude, si elles n’en ont pas d’autres que celle que leur attribue la philosophie par ses démonstrations; car des axiomes ne se démontrent pas par des axiomes, ni des axiomes par eux-mêmes. En un mot, des axiomes ne se démontrent pas; ils ont donc une certitude autre que celle qui naît de la démonstration? et cette certi-

tude, quelle est-elle par rapport à la philosophie ?£’est évidemment la certitude qui naît, ainsi que nous n’avons cessé de le dire, de l’assentiment universel des hommes. On croit les axiomes d’une croyance certaine, par l’unique raison que tout le genre humain les a crus, et celui qui ne les croit pas n’est pas convaincu de délire par des démonstrations philosophiques quelconques, puisqu’il n’en sauroit exister, mais uniquement parce qu’il se met en contradiction manifeste avec la croyance universelle de tous les hommes. Les axiomes les plus évidens reposent donc sur ce grand principe de certitude. Hors de là, nul ne peut même constater leur évidence ni leur vérité. Donc enfin , en dernière analyse, la vérité du raisonnement humain repose sur l’universalité des croyances humaines.

Il nous semble que tout ce qu’il y a à dire sur le raisonnement devroit se borner à ce peu de paroles, car elles en montrent les vrais principes réduits à leur plus grande simplicité. Et ces principes ne sont pas tels cependant qu’ils enchaînent la raison, et lui ôtent le droit de s’exercer avec liberté à la poursuite des démonstrations philosophiques qui rendent la vérité plus manifeste aux regards des hommes. Us n’ôtent point au génie cette puissance merveilleuse du raisonnement qui étonne et assujétit les consciences, cet art de lier les preuves , et d’en faire jaillir des conséquences éblouissantes ; mais ils subordonnent ces beaux privilèges de la raison à une première règle de certitude qui les contient incessamment dans la vérité. Par là l’habileté du sophisme , l’audace de la nouveauté, les égaremens même du génie sont ramenés à des lois constantes, hors desquelles la philosophie ne laisse apercevoir qu’un

doute infini ; et au lieu que dans le système de logique qui part du principe de la raison isolée de chaque individu, les disputes des hommes sont interminables, attendu que chacun d’eux oppose sans fin un droit égal pour soutenir ses convictions ; dans le système de logique, au contraire, qui part du principe de la raison universelle de tous les hommes, chaque raison est contrainte de se soumettre à cette haute autorité, sous peine de consacrer autant de raisons contraires qu’il y a d’êtres intelligens dans la nature.

IL Des diverses sortes de raisonnemens , et principalement du syllogisme.

Après cela il est superflu de s’arrêter longuement sur les diverses espèces de raisonnemens dont se sert la logique pour lier les vérités connues et en déduire des conséquences.

L’ancienne philosophie a inventé à diverses époques des lois qui se sont plusieurs fois modifiées sur les formes de l’argumentation. On relit par curiosité dans les livres les préceptes que la logique avoit mis en vers barbares pour diriger la raison. Quelques-uns de ces préceptes sont même conservés avec soin dans la plupart des écoles, et ce pourroit n’être pas un objet indigne d’attention que de comparer les anciennes formes du langage philosophique avec les formes plus récentes qu’il a prises dans un temps de perfectibilité. On s’est moqué souvent des subtilités des Scotistes, des Universaux et des Nominaux, des prétentions de l’aristotélisme, des argumens in barbara et in baroco, et de toutes ces vieilles pauvretés de l’esprit humain qui ont

si sérieusement occupé des hommes d’ailleurs très-remarquables par la force de leur raison et la pénétration de leur génie. Mais la philosophie n’a peut-être pas acquis, autant qu’on le pourroit croire, le droit de prendre en pitié ces formes prétentieuses de l’ancien pédantisme; car enfin elle a bien encore ses distinctions de la raison raisonnante et de la raison raisonnée, rationis raiiocinantis et rationis ratiocinatæ; du sens composé et du sens divisé , in sensu composito et in sensu diviso ; elle a ses termes de hœcceitas, de principium suppositationis ; elle a son abstrait et son concret, son universale a parte rei, ses petits sophismes et ses petites réponses; et c’est bien autre chose encore lorsqu’en sortant de l’école, proprement dite, nous entendons dans les chaires du transcendantalisme le langage de l’absolu, de la raison pure, de la science du possible en tant que possible, et enfin de la science des noumenes.

Tout ce que la logique auroit de plus utile à faire, ce seroit l’histoire des variations du langage philosophique; par là elle donneroit une grande leçon aux jeunes philosophes, tout en les instruisant des souvenirs des vieilles écoles, qu’il ne faut ni trop dédaigner ni admirer trop aveuglément. Mais toujours il faudroit montrer l’argumentation soumise nécessairement à une première loi de certitude, au témoignage de la raison universelle des hommes; loi fondamentale, sans laquelle les argumens les plus vrais manquent pourtant de principe rationnel ou démontré par la raison. L’application de celte loi se feroit d’elle-même à toutes les espèces de raisonnemens, et bien qu’ils soient rigoureux dans leur contexture, on verroit bien toujours

qu’ils reposent sur une base qui cède aux premiers coups, dès quelle n’a d’autre autorité que celle de la raison philosophique.

Pour parler principalement du syllogisme, dont les règles sont enseigne'es si péniblement, cette forme d’argumentation se compose de trois termes, tellement enchaînés l’un à l’autre, que le troisième, qui est ordinairement la conséquence qu’on veut démontrer, se déduit rigoureusement du rapport des deux premiers, sans qu’il soit possible d’en déduire aucune autre proposition différente.

Tout ce qui pense existe.

Je pense :

Donc j’existe.

Cette forme d’argumentation jette une grande lumière dans le raisonnement humain. On dit qu’elle fut inventée par Aristote ; mais il est probable que les hommes, dès qu’ils ont parlé, ont fait des syllogismes. Un philosophe a pu tout au plus soumettre cette espèce de raisonnement à des lois logiques qui en fissent toujours saisir la justesse. Quoi qu’il en soit , il est bien évident que toute la force d’un syllogisme n’appartient pas uniquement à lui seul ; car tout n’est pas démontré dans un syllogisme, et il n’y a, à la rigueur, que la conséquence qui le soit. Le reste est supposé; ce qui ne veut pas dire que le reste n’est pas vrai également, mais enfin ce n’est pas démontré. Ainsi on pose cette première proposition : Tout ce qui pense existe. Cela est certain. Mais pourquoi cela est-il certain? Est-ce de soi-même ? alors ce n’est donc pas démontré. On pose la seconde proposition : Je pense . Cela est certain encore , mais n’est pas démontré davantage. Donc la cer-

titude des premières propositions d’un syllogisme, d’où se déduit la certitude de la conséquence, n’est point une certitude philosophique; donc elle repose sur un autre fondement que le fondement ordinaire du raisonnement. Cet autre fondement, comme on le voit toujours, est, en dernière analyse, l’assentiment universel des hommes , et leur foi commune aux vérités premières qui servent de base à toutes les vérités. Et si un philosophe vient, comme il arrive trop souvent, à renier quelqu’une de ces premières vérités, on n’a jamais à lui opposer d’autre raison que la raison du genre humain ; car le syllogisme le plus rigoureux manque pourtant de certitude logique pour celui qui n’en admet pas les premiers principes.

Voilà pourquoi encore on peut dire que le syllogisme le plus vrai ne conduit pas pourtant à une conséquence vraiment rationnelle; ou, si l’on veut, voilà pourquoi la conséquence d’un syllogisme ne tire ni ses vérités ni sa certitude du syllogisme. Cette vérité ejhcette certitude lui viennent toujours du principe qui fait la vérité et la certitude philosophique des premières propositions, d’où elle est déduite, et le syllogisme ne sert qu’à montrer la liaison rigoureuse de plusieurs propositions, et à satisfaire ainsi l’esprit naturellement avide de démonstrations. De cette manière le syllogisme peut bien s’appliquer utilement à l’exposé philosophique des vérités les plus manifestes, mais on n’espère pas pour cela que ce soit le syllogisme qui leur donne leur certitude; car elles sont certaines pour la raison avant d’ètre démontrées par le syllogisme. Cela est sensible surtout lorsqu’on l’applique à la science des vérités, qu’on appelle théologiques; car quoique cette science,

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ainsi que le dit saint Thomas % ne soit ni discursive ni ratiocinative, mais absolue et simple, la logique n’en soumet pas moins ses enseignemens aux formes ordinaires du syllogisme ; et diroit-on que c’est le syllogisme qui donne par lui-même la certitude à ses vérités? « Le syllogisme, dit Huet, conduit à une conclusion qui appartient à la foi , mais ne produit pas pour cela une certitude divine 2; car sa conclusion n’auroit qu’une certitude humaine, si la foi n’y joignoit son autorité. »

La même chose peut se dire rigoureusement de toutes les vérités philosophiques. Le syllogisme lesdémom tre et les met en lumière pour la raison, mais ne leur donne pas une certitude qu’il n’a pas de lui-même. Telle est la première observation qu’il faut toujours mettre en tête des enseignemens que l’on donne sur le syllogisme, afin que la raison des hommes ne soit pas tentée de s’imaginer aveuglément que c’est elle qui, par la puissance du raisonnement, crée la certitude des vérités, et afin que cette première erreur ne la pousse pas jusqu’à l’extrémité funeste de penser qu’elle peut sans crainte considérer comme vrai tout ce qu’elle démontre ainsi par des syllogismes ; car, il faut bien le dire, les syllogismes ne manquent jamais à l’erreur, et bien qu’il soit hors de doute qu’ils sont alors atteints de quelque vice, le philosophe raisonneur n’en reste pas moins attaché à ses convictions, et ne parvient pas moins à les faire pénétrer de même dans d’autres consciences. Tel est le triste effet des disputes philosophiques, et de ce profond égarement qui laisse croire aux

1 2. 2. q. ix, a. i. — a Foiblessc de l’esprit humain.

cqoles que le plus ferme appui des vérités est dans l’autorité des raisonnemens. Avec ces préventions de la vanité disparoît , je ne dis pas seulement, la foi du chrétien, mais la soumission raisonnable du philosophe. On veut tout démontrer, et comme il y a des vérités qui ne sauroient être démontrées, on les met en doute, on les renie avec témérité, comme s’il n’y avoit que la démonstration qui fût une raison de croire ; comme si, au contraire, l’homme n’étoit pas contraint de douter de tout , dès qu’il cherche la raison de tout.

Ce que nous disons du syllogisme s’applique aux diverses espèces de raisonnemens. Tous montrent l’enchaînement de certaines vérités, mais n’en établissent pas pour cela la première certitude. Cette certitude, il faut toujours la chercher hors de la logique. J’offrirai un exemple.

Bossuet dit, dans son bel ouvrage delà Connoissance de Dieu et de soi-même : « Qu’il y ait un seul moment où rien ne soit, éternellement rien ne sera. » Magnifique pensée, et qui fait comprendre admirablement la nécessité d’un premier Etre, créateur de tout ce qui est. Que l’on réduise ce beau raisonnement en forme logique, on aura , si l’on veut, cet argument rigoureux :

Quelque chose est;

Donc, Dieu est.

Mais où est la certitude logique de ce raisonnement si vrai? Si un disputeur vient nier la première proposition, que lui faudra-t-il dire? Je ne suppose pas qu’on recoure aux insultes ni aux violences; ce ne sont pas, encore une fois, des démonstrations philosophiques. D’ailleurs, s’il y a quelque chose de démontré en logi~

que, c’est que ce qui est, ou bien ce qui est évident ne peut point être démontré. Vous direz peut-être : L’homme qui nie que quelque chose soit est un fou. Sans doute; mais pourquoi est-il fou? Est-ce parce que vous le dites? Il dira de son côté que c’est vous qui l’êtes. C’est un échange d’injures, et rien de plus. Pour pouvoir dire philosophiquement d’un homme qu’il est fou , il faut encore en avoir une raison suffisante. Or, nul n’a en soi le droit de dire d’un autre qu’il est fou. Il n’y a que la société tout entière qui ait ce droit en elle-même. Un homme, donc, ne sauroit être déclaré fou parce qu’il heurte la raison d’un autre homme, mais parce qu’il heurte la raison de la société. C’est ici la seule démonstration philosophique de la folie.

Par cette obseï vation , la raison de la société se montre toujours comme le dernier appui sur lequel vont se reposer les vérités les plus évidentes.

C’est toujours là qu’il faut ramener la logique. Là, viennent se briser violemment les opinions particulières des hommes, leurs sophismes et leurs systèmes. Et ne cessons pas de répéter que cette souveraineté imposante de la raison universelle ne tient point dans un assujétissement misérable la raison personnelle des individus. Le raisonnement ne perd ni sa puissance ni ses finesses, et la logique conserve ces belles lois du langage qui donnent tant d’empire à la vérité. Mais une règle inviolable domine cette liberté des esprits, et les sauve de leurs propres égaremens; elle met un terme aux disputes humaines, sans cela toujours interminables par le simple raisonnement; elle offre enfin constamment un moyen simple et uniforme d’éclairer

les consciences droites, et de reformer les convictions sincères; et tandis que le droit illimité donné à la raison de juger la vérité par elle-même la pousse inévitablement à l’erreur, et l’y établit comme dans un domaine où nul ne la peut attaquer, le droit souverain de la raison sociale rend la vérité toujours triomphante, et l’empêche d’être atteinte par les systèmes si divers des philosophies.

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