V. Vaine distinction du doute méthodique et du doute
réel.
Des hommes sincères dans leurs opinions philosophi-
* « La liberté que Descartes semble avoir tant chérie ne lui permit pas sans doute de s’enchaîner dans les liens du mariage, non que la science eût desséché son âme ou émoussé sa sensibilité. Au sein de sa retraite, une femme sut mériter son attachement, et lui en faire trouver la plus douce récompense. Il en eut une fille qu’il éleva, qu’il aima avec tendresse.... Des pédans ont craint de nous parler de ce trait de sa vie; ils s’iraaginoient qu’un enfant naturel étoit une tache dans la vie d’un philosophe. Ils donnoient à la sagesse une austérité sauvage qui la rendoit haïssable. Il sembloit qu’à leurs yeux un sage ne devoit pas être un homme. Descartes l’étoit, et le moment de sa vie que l’on a voulu effacer de son histoire, ne peut que nous intéresser davantage. » Discours de M. de Pommereuil, préfet de Tours , au sujet de l’inauguration du buste de Descartes à La Haye, en Touraine, dans la salle même où il est né. Journal cl’Eurc et Loir , n° 256. Mercredi 20 brumaire. Voyez à ce sujet un article de M. Boulogne, dans le Spectateur , tom. I.
ques s’affligent de la rigueur avec laquelle on juge Descartes. Ils disent qu’on a abusé de ses principes, et qu’ils ne furent jamais dans son esprit un moyen de conduire à l’athéisme et au doute. Nous adoptons volontiers cette pensée, et nous répétons avec une vraie conviction l’observation du panégyriste de ce philosophe : « Que le doute philosophique de Descartes ne s’étendit jamais aux vérités révélées; qu’il les respecta toute sa vie comme il le devoit; qu’il les regardoit comme d’un ordre trop supérieur à la raison pour vouloir les y assujétir; et qu’on voit partout dans ses ouvrages et dans ses lettres qu’il distinguoit le philosophe du chrétien *. »
Nous aurons plus tard l’occasion d’examiner si cette distinction n’est pas chimérique et dangereuse ; mais enfin il est très -vrai qu’elle existoit dans l’esprit de Descartes, et nous lui en faisons, si l’on veut, un titre d’éloge. Ce qu’il faut pour le moment considérer, c’est que le doute méthodique appliqué uniquement aux vérités qui ne sont pas révélées (si on en connoît qu’on puisse appeler ainsi) n’en reste pas moins un principe de doute réel; et, bien qu’il ne conduise pas toujours l’esprit à un vrai scepticisme, il est constant qu’à la rigueur il y devroit conduire par la force des conséquences, si l’homme n’étoit pas le plus souvent dans l’heureuse impossibilité d’être conséquent. On dit bien que celui qui doute méthodiquement de toutes choses, au fond continue à les croire, comme s’il en avoit une raison philosophique. Le doute méthodique ainsi considéré n’est donc qu’un vain jeu de l’esprit, puisqu’il ne doit en
* Thomas, Eloge île Descartes , note 18
dernière analyse conduire l’homme qua des certitudes qu’il a d’avance, et qu’il ne cesse pas d’avoir pendant les recherches de son entendement. Mais est- il bien vrai que l’esprit puisse toujours, sans danger pour la certitude, se plonger dans le doute fictif, et l’homme qui jfait un effort pour se défier de toutes choses et de lui-même, diffère- 1 -il bien réellement, au moins sous le rapport logique, du philosophe qui,' à force de mettre tout en question, est parvenu à juger en effet toutes les choses incertaines? Je veux présenter le doute méthodique tel que l’esprit le plus fécond et le plus religieux n’a pas craint de l’exposer, et l’on verra si ce n’est pas par de vraies subtilités qu’on essaie ensuite de le distinguer du plus grossier pyrrhonisme.
« Il me semble, dit Fénelon, que la seule manière d’éviter toute erreur est de douter sans exception de toutes les choses dans lesquelles je ne trouverai pas une pleine évidence. Je me défie donc de tous mes préjugés: la clarté avec laquelle j’ai cru jusqu’ici voir diverses choses n’est point une raison de les supposer vraies. Je me défie de tout ce qu’on appelle impression des sens, principes accoutumés, vraisemblances ; je ne veux rien croire, s’il n’y a rien qui ne soit parfaitement certain; je veux que ce soit la seule évidence et l’entière certitude des choses qui me force à y acquiescer, faute de quoi je les laisserai au nombre des douteuses.
» Cette règle posée, je ne compte plus sur aucun des êtres que j’ai cru jusqu’ici apercevoir autour de moi; peut-être ne sont- ils que des illusions. J’ai toujours reconnu qu’il y a un temps toutes les nuits où je crois voir ce que je ne vois point , et où je crois toucher ce quesje ne touche pas; j’ai appelé ce temps le temps du.
sommeil ; mais qui m’a dit que je ne suis pas toujours endormi, et que toutes mes perceptions ne sont pas des songes? Si le sommeil , dans un certain degré, peut causer une illusion que la veille fait découvrir, qui estce qui me répondra que la veille elle -même n’est pas une autre espèce de sommeil dans un autre degré, d’où je ne sors jamais, et dont aucun autre état ne peut découvrir l’illusion ? Quelle différence suppose-t-on entre un homme qui dort, et un homme que la fièvre met dans le délire ? Celui qui dort ne rêve que pendant quelques heures; ensuite il s’éveille, et le réveil lui montre la fausseté de ses songes : celui qui est en délire fait des espèces de songes pendant plusieurs jours; la guérison est pour lui ce que le réveil est pour l’autre; il n’aperçoit ses erreurs qu’après la fin de sa maladie. Voilà une illusion plus longue, mais qui a pourtant ses bornes et qu’on découvre après qu’on n’y est plus.
» Il y a d’autres illusions encore plus longues et qui durent même toute la vie. Un insensé qui est incurable passera sa vie à croire voir ce qui n’est point devant ses yeux... Comment pourrai -je m’assurer que je ne suis point dans ce cas? Celui qui y est ne croit point y être ; il se croit aussi sur que moi de n’y être pas. Je ne crois pas plus fermement que lui voir ce qui me semble que je vois .
» Une autre chose est peut-être encore possible, qui est que l’illusion que je vois plus longue dans un fou que dans un homme qui dort, sera encore plus longue et plus constante dans l’homme qui ne dort ni n’extravague. Peut-être que dans la veille el dans le plus grand sang-froid je suis le jouet d’une illusion qui ne se dissipera jamais, et que nul autre état ne me tirera de cette trom-
perie perpétuelle. Que ferai-je? Du moins je veux lâcher de me préserver de l’illusion en doutant de tout. Mais quoi! peut-on toujours douter de tout? Est-ce un état sérieux et possible? Ne seroit - ce point une folie pire que l’illusion meme que je veux tâcher d’éviter?..
» Voilà ce qu’il faut faire, si je veux suivre la raison ; elle ne doit croire que ce qui est certain; elle ne doit douter que de ce qui est douteux. Jusqu’à ce que je trouve quelque chose d’invincible par pure raison, pour me montrer la certitude de tout ce qu’on appelle nature et univers, l’univers entier doit m’être suspect de n’être qu’un songe et une fable. Toute la nature n’est peutêtre qu’un vain fantôme. Cet état de suspension, il est vrai, m’étonne et m’effraie; il me jette au dedans de moi dans une solitude profonde et pleine d’horreur; il me gêne, il me tient comme en l’air; il ne sauroit durer, j’en conviens, mais il est le seul état raisonnable. Ma pente à supposer les choses dont je n’ai point de preuve est semblable au goût des enfans pour les fables et les métamorphoses. On aime mieux supposer le mensonge que de se tenir dans cette violente suspension, pour ne se rendre qu’à la seule vérité exactement démontrée.
» Oraison, où me jetez-vous? où suis-je? que suis-je? Tout m’échappe; je ne puis me défendre de l’erreur qui m’entraîne, ni renoncer à la vérité qui me fuit. Jusques à quand serai-je dans ce doute, qui est une espèce de tourment, et qui est pourtant le seul usage que je puisse faire de la raison? O abîme de ténèbres qui m’épouvante! Ne croirai-je jamais rien? Croirai-je sans être assuré? Qui me tirera de ce trouble1 ? »
1 De V existence de Dieu, ne part.
Certes, voilà bien un état affreux d’incertitude; et on a beau me dire que ce n’est qu’une fiction, en quoi donc, je le demande, diffère-t-elle d’un état réel ? Et pourquoi montrer à l’homme qu’il peut, même par une simple supposition, tomber dans un scepticisme aussi désolant? Je l’en ferois sortir, dites-vous. Nous vous avons démontré que vous ne le pouviez pas philosophiquement. J’ examinerai, osez -vous dire encore. Mais quoi? vous ne savez pas même si votre examen n’est pas une illusion ! vous ne savez pas si vos recherches ne sont pas des songes, ni si vous veillez, ni si vous dormez, et c’est vous qui l’avez dit; et c’est vous qui de vous-même vous êtes mis hors d’état de vous assurer si le premier effort que vous faites pour vous assurer de quelque chose n’est pas une déception et un mensonge. Qu’est-ce donc que cette philosophie téméraire qui ose se vanter de douter de tout par supposition , pour arriver à connoître tout avec certitude? qui renonce ainsi violemment aux moyens naturels de connoître, que Dieu a donnés à l’homme en l’établissant en société, pour fonder la vérité sur le doute, et la certitude sur des illusions? Non, ce n’est pas là une vraie philosophie ; non, ce n’est pas là le moyen naturel donné aux intelligences de parvenir à la vérité, et ce n’est que par des subtilités qu’on a voulu distinguer une telle philosophie de la philosophie incertaine qui ne sait ni d’où elle part, ni où elle va, qui livre l’homme à toutes les rêveries de sa raison, et pour qui le doute n’est autre chose que le néant.
Laissons tous ces efforts de l’esprit, et rétablissons la philosophie sur ses bases véritables. Pour nous, qui ne courons pas après les systèmes , le doute méthodi-
que, comme le doute réel, est quelque chose de contraire à toute la nature de l’homme. La vérité se manifeste par des voies simples, et la démonstration repose sur des principes qui sont à la portée de tous les esprits. Notre méthode est celle qui frappe tous les regards; la société la rend présente à chacun de ses membres ; c’est une méthode vivante et toujours certaine; c’est la méthode de l’enseignement; elle lie entre elles toutes les intelligences; elle les soumet à une loi commune; elle les ramène incessamment à l’unité.
Nous montrons que toute philosophie doit reposer sur ce fondement, parce que hors de là toute philosophie devient incertaine; parce que hors de là il n’y a dans toute la nature que des mystères pour la raison.
Nous montrons que la philosophie qui prétend découvrir la vérité par des méthodes quelconques, la connoît d’abord par la voix de l’enseignement, et que par conséquent les recherches méthodiques ne sont , à le bien entendre, que d’ingénieuses suppositions par lesquelles la raison particulière de chaque homme s’attribue vainement l’honneur de découvrir par elle-même la vérité.
Nous montrons enfin que la démonstration de la vérité connue est le seul objet véritable de toute méthode philosophique; que cette démonstration ne sauroit jamais être complète, si elle ne reposoit que sur la raison particulière de l’homme; que cette raison elle-même n’a à ses propres yeux d’autre certitude philosophique que celle qu’elle reçoit de la raison universelle des autres hommes.
C’est en partant de ces doctrines fondamentales que nous arrivons à établir la certitude dans les sciences, et
à porter la lumière dans ce qu’elles ont de mystérieux.
C’est parla que la méthode philosophique devient un travail utile de la raison, parce que nous n’entendons pas qu’elle conduise l’homme à la découverte, mais simplement à la démonstration de la vérité.
C’est par là enfin que nous établissons des guides sûrs pour l’esprit de l’homme ; que nous le sauvons de ses propres égaremens ; que nous le délivrons de tous ses doutes, non-seulement des doutes réels qui tourmentent sa pensée, mais encore de ces doutes méthodiques et imaginaires dont il ne peut sortir qu’en attachant sa foi aux choses auxquelles s’attachent de même toutes les autres consciences. C’est par là enfin que nous mettons la vérité à l’abri des variations de l’erreur, sans toutefois ôter à la raison sa liberté, ni l’exercice des moyens puissans par lesquels elle éclaire et éblouit le monde, et rend la vérité triomphante.
Nous allons voir comment ces lois de notre logique s’appliquent d’elles-mêmes aux diverses sciences qui font partie de la philosophie.