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DE LA MÉTAPHYSIQUE

Il seroit long d’épuiser, et même d’effleurer toutes les questions philosophiques qui se rattachent à la métaphysique. En laissant aux esprits curieux toute liberté d’examiner et de comparer ce qui a été dit sur chacune de ces questions, dont la plupart sont si mystérieuses, la philosophie chrétienne ne doit se proposer pour objet que de poser certains principes qui servent à porter la lumière dans ces recherches, et à ramener sans cesse l’esprit humain vers la vérité, lorsqu’il s’aperçoit que sa raison ne le conduit qu’à l’incertitude. Si la métaphysique n’est point éclairée par de tels principes, elle est une science vaine et ténébreuse. Toute l’intelligence de l’homme se perd dans ses secrets, et aucun moyen ne lui reste de se reconnoître parmi des obscurités si profondes. Guidée au contraire par le flambeau du christianisme, la métaphysique devient une science pleine d’intérêt; les questions quelle offre à l’examen intéressent vivement l’intelligence. Ses secrets se découvrent, ses difficultés disparoi ssent, et la vérité se montre toujours parmi les contradictions, les rêveries et les pensées vagues des philosophes qui ne marchent appuyés que sur leur rai-

son. Ce que nous avons à dire sur la métaphysique se réduira à montrer cette triste condition de la philosophie qui reste impuissante à découvrir par elle-même les mystères de Xêtre, et la nécessité de soumettre ses recherches à une autorité qui rompe des nœuds qu’ellemême ne sauroit résoudre.

On distingue d’ordinaire la métaphysique générale et la métaphysique spéciale.

La métaphysique générale, ou l’ontologie, traite de l’être en général.

La métaphysique spéciale, oupneumatologie, traite en particulier des esprits , mais principalement de Dieu, sous le nom de théodicée, et de l’âme, sous le nom de psychologie.

PREMIÈRE DIVISION

DE L’ONTOLOGIE, OU DE l’ÊTRE EN GENERAL.

L La métaphysique qui ne se fonde point sur Dieu ne peut donner aucune idée philosophique de l’être. — II. Moyen d’éclairer les mystères de la métaphysique. — III. Vrai principe d’une métaphysique chrétienne.

I. La métaphysique qui ne se fonde point sur Dieu ne peut donner aucune idée philosophique de T être.

Il est aisé de s’égarer dans la discussion sur l’ontologie, lorsqu’on réduit la raison humaine à ses propres forces. La première question qu’on pourroit lui faire

pour la jeter subitement dans des difficultés invincibles.

seioit celle-ci : Y a-t-il quelque chose? Elle auroit beau s agiter, et s’épuiser, et s’irriter , toujours elle

viendroit expirer sur cette question insoluble par la simple philosophie.

C’est aussi la première remarque qu’il faut présenter à ceux qui veulent pénétrer dans les recherches métaphysiques, afin qu’ils ne soient pas tentés de croire, dès leur entrée dans cette carrière pleine de mystères, que leur raison va tout expliquer, le monde, l’être, la pensée, et de s’enorgueillir ainsi de leur science, et de la faire tourner contre Dieu même, comme il arrive trop souvent. « La question pourquoi il existe quelque chose, dit un philosophe , est la plus embarrassante que la philosophie puisse se proposer, et il n’y a que la révélation qui y réponde \ » Et toutes les questions que peut se proposer encore la philosophie , après celle-ci, offrent les mêmes difficultés. La philosophie, en effet, ne donne la raison d’aucune chose, et il faut toujours qu’elle monte jusqu’à Dieu pour y trouver le secret des êtres.

La métaphysique, comme la logique, a ses axiomes pour appuyer la suite de ses raisonnemens ; si elle veut montrer les causes des êtres, elle pose en principe dans les écoles, ces propositions : Ab actu ad posse valet consecutio ; sed non vice versa. Possibili posito ^ in actu nihil sequitur absurdi > etc. Mais quelle que soit la vérité de ces axiomes, quelle que soit même la vérité des conséquences qu’on en déduit, on voit bien que leur certitude philosophique ne repose pas en eux-mêmes, et quelle suppose toujours antérieurement une raison de les adopter comme vrais, et par conséquent des vérités philosophiques qui leur soient

* Pensées sur V interprétation de la nature, n. 56. pag. 92.

antécédentes. Que serviroit de dire, en effet, Ab actu ad posse valet consecutio, si déjà on n’admettoit un être agissant? On suppose donc l’être pour le prouver. Chose absurde en philosophie, même lorsqu’elle se rencontre dans des axiomes dont nul ne contestera la vérité.

D’ailleurs, quelle conséquence philosophique y a-t-il à tirer de ces axiomes pour établir la vérité des êtres? Voici un philosophe ingénieux, et c’est un athlète armé contre l’athéisme *, qui fait des livres pour montrer, non pas qu’il n’y a pas de corps, ainsi qu’on le répète dans toutes les philosophies, mais que la philosophie ne sauroit donner aucune preuve tirée uniquement d’elle-même, qu’il y ait des corps, chose tout-à-fait différente. Fénelon l’avoit déjà dit : « Rien n’est plus facile que d’embarrasser un homme de bon sens sur la vérité de son propre corps, quoiqu’il lui soit impossible d’en douter sérieusement*. » Quelle ressource en effet trouve-t-on contre une telle difficulté, dans les axiomes de la métaphysique? Toutes les subtilités du monde ne créeront pas, avec ces axiomes, un syllogisme où l’existence des corps, que l’on veut prouver, ne soit d’abord présupposée. Or, cette impuissance de prouver l’existence des corps par de purs argumens métaphysiques, n’est pas, comme on l’imagine dans les écoles, une chose indifférente pour l’athéisme. Quoi ! l’athée, cet esprit superbe, qui se confie si témérairement à sa raison , ne peut point prouver son être par la raison ! quoi ! son corps, cette matière à laquelle il borne son être, lui est un mystère inexplicable ! Ose-

1 Berkeley. — 2 Lettres sur la religion.

roit-il, après cela, ouvrir encore la bouche? Que dirat-il? il ne peut rien affirmer de lui-même, il ne peut rien démontrer par sa raison : une seule parole l’arrête dans ses systèmes, et le plus faible de ses adversaires le réduit à l’impuissance de rien établir, pas même son existence, par la philosophie ! Comment ne voit-on pas bien cette misère désespérante de Taillée; et comment, pour le confondre et l’accabler, pense-t-on encore à se mettre dans la position philosophique où il est lui-même, lorsqu’il est si facile de l’abattre, en le laissant seul et désarmé dans ce triste et abject isolement auquel il réduit sa raison ?

La même impuissance du philosophe se fait sentir sur toutes les questions de métaphysique générale; et cette impuissance, il faut en convenir, est une grande leçon donnée à la raison humaine. La philosophie traite de Y essence des êtres, elle examine péniblement ce qui constitue leur nature, et si cette nature leur est tellement propre, qu’elle ne puisse pas être altérée sans que les êtres perdent leur essence. Elle examine encore les propriétés absolues et les propriétés relatives des êtres; elle examine leur possibilité, leur vérité, leur

identité; elle distingue l’être créé et l’être incréé, le fini et l’infini, l’effet et la cause. Mais en toutes ces questions, qui met fin aux incertitudes et aux obscurités de la raison? La raison ne sait pas d’elle-même ce que c’est que l’être, comment donc en comprendelle l’essence et la vérité? elle ne peut pas même démontrer par des argumens purement philosophiques l’identité de l’être. L’homme n’a en soi aucun motif philosophique d’affirmer qu’il est le même être aujourd’hui qu’hier, demain qu’aujourd’hui. Sait -il mieux

par la raison ce que c’est que l’être créé et l’être incréé? comprend-il un être qui n’est que possible, c’està-dire un être qui n’est pas? Comprend-il la cause de l’être, et en comprend-il l’effet? et lorsqu’il établit ces axiomes métaphysiques : La cause est avant V effet. Nul effet sans cause, est-il sur de distinguer l’une et l’autre, et desavoir toujours philosophiquement qu’estce qui est cause, qu’est-ce qui est effet? Sait-il enfin ce que c’est que le fini et l’infini? La raison a-t-elle percé d’elle-même tout ce mystère? a-t-elle un moyen logique de le mettre à la portée de toutes les intelligences capables de raisonnement? Quiconque a conservé au milieu des recherches vagues et profondes de la métaphysique un peu de ce calme qui empêche l’homme de s’étourdir et de s’aveugler, avouera et publiera que tout cela est mystérieux; que toutes ces questions étonnent et confondent la raison , et que d’elle-même elle est impuissante pour les résoudre.

Quoi! n’y a-t-il donc rien de certain sur l’être? Qui l’osera dire? Il n’y a rien de certain philosophiquement sur l’être pour l’athée, ou simplement pour le philosophe qui veut expliquer l’être par sa propre raison. Mais dans nos doctrines philosophiques, l’homme n’est jamais réduit à la triste condition de vouloir trouver en soi. la raison de toutes choses. Notre philosophe, ainsi que nous l’avons montré, est un homme social; il trouve sa certitude autour de lui : la raison universelle des hommes éclaire la sienne et la fortifie. C’est d’abord à l’aide de cette raison, à laquelle il participe par des croyances communes, qu’il renverse et humilie la raison particulière du philosophe téméraire qui croit pouvoir rompre la société des intelligences, pour se li-

vrer à son propre esprit. La logique a montré comment cette lutte devenoit toujours un triomphe pour la vérité" ; mais c’est peu encore. Cette manière de considérer l’homme par rapport à la société, lui crée des avantages de raisonnement contre lesquels tous les sophismes métaphysiques viennent se briser.

En effet, qu’est-ce qui manque à la raison particulière de l’homme pour appuyer ses recherches philosophiques? Un premier motif de certitude sur lequel repose toute la suite des raisonnemens. Cela a été clairement démontré jusqu’ici. Or, quel est ce premier motif de certitude qui manque à la raison qui veut tout dé-

montrer? Evidemment c'est Dieu lui-même. Tant que Dieu n’est pas mis en tête des vérités métaphysiques, il n’y a rien qui puisse être démontré philosophiquement; l’homme tourne perpétuellement dans un cercle vicieux, sans jamais atteindre une première vérité à laquelle re^te fixée la chaîne de toutes les autres vérités. Ainsi il démontre la certitude parla certitude, et l’être par la certitude de l’être, sans jamais venir à bout de montrer pourquoi il est certain que cette certitude est réelle, pourquoi même il croit qu’il est certain de quelque chose. Le philosophe qui n’est point alliée fait bien tous ses efforts pour faire arriver Dieu, mais toujours par la simple raison, à la tête des démonstrations métaphysiques; car il sent qu’une fois cette première vérité posée, la certitude de toutes les autres se déroule d’elle-même. Mais l’erreur, l’irrémédiable erreur du philosophe, c’est de vouloir encore démontrer d’abord cette première vérité par sa raison; et ainsi il retombe dans ses éternelles pétitions de principes; ainsi il met une première vérité, qui est sa raison, avant la pre-

mière vérité, qui est Dieu; ainsi il reste toujours dans l’impuissance invincible de rien démontrer philosophiquement; et telle est la conséquence rigoureuse de toute philosophie qui enseigne à l’homme à chercher en lui la raison de toutes choses, et la raison même de sa certitude.

Voyez combien est différente la condition du philosophe qui ne se sépare point de la société qui lui transmet ses notions. Pour lui, Dieu se montre de toutes parts, non pas comme une vérité philosophique démontrée premièrement par la raison , mais comme un être qui remplit le monde, comme une vérité universelle, comme une lumière qui est manifestée à toute intelligence venant au monde , et dont nul ne peut s’empêcher de voir l’éblouissante clarté. Or, l’homme social qui commence par croire, et non point par raisonner, ayant une fois reçu par la foi cette première vérité de l’être de Dieu , y trouve naturellement le moyen d’éclairer toutes les questions de la métaphysique ; sa raison n’a plus de mystère à redouter, tout se découvre, et la certitude philosophique commence à ce point fixe , que l’homme trouve hors de sa raison. Chose merveilleuse ! la raison commence par s’abaisser, mais c’est pour s’élever ensuite; elle n’est même la raison que parce qu’elle se soumet; dès qu’elle est rebelle, elle devient incertaine; elle s’égare dans ses recherches, elle abandonne les notions communes aux autres intelligences, c’est-à-dire elle rompt leur société, et elle expire dans ses doutes et dans sa solitude.

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