‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 4 sur 73 · PRÉLIMINAIRES · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRES

J’offre au public le fruit de quelques méditations et de quelques recherches sur un sujet souvent étudié, et trop souvent mal approfondi. Dans un moment où la société est ébranlée par des mouvemens extraordinaires, il semble que chacun est obligé de lui porter son foible secours, et cette considération, après m’avoir soutenu dans mes travaux, sera peutêtre une excuse auprès de ceux qui seroient tentes d’en blâmer la témérité. Il y a hommes accoutumés à se réfugier constamment vers la Providence, qui n'aiment point qu’on leur parle des malheurs présens, ni des alarmes de l’avenir; comme si la Providence ne faisoit pas aussi entrer dans ses voies mystérieuses les grandes calamités des peuples. Toutefois, sans prétendre arracher l’espérance du fond des cœurs, nous pourrions demander si de sinistres prédictions ne seroient pas aujourd’hui trop justifiées par l’état des mœurs et des croyances, par le relâchement des doctrines, par la liberté extrême des pensées, par l’égoïsme des cœurs et par le cynisme

affreux des opinions. Dans cet état de choses , les hommes les plus remplis de sécurité, aussi bien que les hommes qui sont le moins disposés à se livrer à j Espérance, comprennent sans doute également que la religion est l’unique moyen de salut qui reste aux nations : comme elle a créé la civilisation , elle seule peut en effet détourner aussi la barbarie. Gomment donc ne seroit-ce pas un devoir de s’efforcer de la ramener dans les conciences? C’est par elle qu’on peut espérer de fortifier la société, puisqu’elle seule offre un lien commun aux esprits, et une raison de se soumettre aux lois sociales dont Dieu a fait à l’homme une condition de vie et de conservation.

Mais, comme il arrive dans les temps de civilisation extrême, la religion trouve aujourd’hui dans la société des résistances qui lui étoient précédemment inconnues. Ce ne sont point comme aux temps de simplicité, ou, si l’on veut même, d’ignorance, les passions du cœur qui luttent contre elle; c’est la raison devenue fiere, qui croit pouvoir lui opposer ses connoissances : alors commence la rébellion véritable de l’homme. Ce n’est plus par l’entraînement aveugle des sens qu’il se précipite dans les habitudes abjectes ; c’est par une préméditation savante qu’il se déclare l’ennemi de Dieu. Il s’arme contre lui des lumières de sa raison, et tandis que l’athée corrompu dit dans son cœur troublé par les voluptés : Dieu nest pas , l’athée philosophe le dit avec plus de calme dans le fond de son intelligence. Plus coupable alors, parce qu’il est plus éclairé, et que son

impiété est plus réfléchie, il est aussi plus endurci et moins accessible aux efforis que la religion ne cesse de faire pour le ramener à elle. L’orgueil de son esprit lui sert de bouclier contre la vérité. L’insensé se glorifie de sa résistance ; il ignore que c’est la plus cruelle punition dont Dieu puisse frapper sa révolte.

On ne peut douter que tel ne soit l’état présent des esprits dans la plupart des sociétés chrétiennes. Ajoutons que les hommes, ayant une fois levé l’étendard contre Dieu, n’ont plus eu de règle dans leurs actions ni dans leurs pensées. La liberté a été portée à son dernier terme. Chaque esprit a eu ses caprices, chaque conscience a suivi ses lois. Et, faut-il le dire? telle a été l’influence de ce grand exemple de licence, que les hommes les plus soumis aux vieilles règles des mœurs, en ont pris aussi quelque indépendance. Les chrétiens fidèles ont été philosophes par un entraînement qui les maîtrisait malgré eux. Leur soumission n’a plus été la même qu’elle eut ete dans les temps de foi 5 elle a voulu avoir sa liberté, et on a pensé qu’il n’e'toit point permis d’être fidèle, si on n’avoit été d’abord raisonneur. Triste fidélité, qui commence par une sorte de révolte! Que deviendroit la société, si cette règle des croyances éloit admise dans les habitudes ordinaires de la vie humaine, comme on a voulu l’établir dans l’usage des hautes facultés de l’intelligence?

Il n’a donc pas tenu à la raison superbe de l’homme, et aux lumières des temps modernes, que

la société tout entière ne fut détruite par la liberté donnée aux esprits de chercher en eux-mêmes leur propre loi. La division du moins a été extrême, et aujourd'hui encore nous la voyons poussée à un tel point, qu’on cherche vainement un lien commun qui soumette les hommes à une même foi dans les sciences morales, soit dans la politique, soit dans la religion.

Et comment trouveroit-on ce frein salutaire, tant qu’il est établi en principe dans la philosophie humaine que chacun reste le maître de sa croyance? Cette doctrine fut bien de tout temps celle des passions* mais peut-elle être celle de la raison calme et avide de connoître? Dès que la raison de chaque homme est une règle pour soi, que devient, je le demande, la raison humaine? mais aussi que devient la religion? et quel moyen reste-t-il de la faire rentrer dans les âmes, et de l’établir dans le monde avec sa sainte et. immuable autorité?

Lorsque les hommes en sont venus à cette extrémité, le premier soin doit être, ce semble, de les effrayer à l’aspect des égarcmens infinis où les a conduits leur philosophie. Il faut alors leur faire comprendre que ses doctrines, flatteuses sans doute pour la vanité, mettent le désordre dans les intelligences, et rompent tous les liens de la société humaine* il faut enfin les amener à rcconnoître que les esprits ont besoin d’une loi d’unité; que c’est leur vie, que c’est leur nature d’être unis par un lien commun; et la nécessité d’une telle règle étant une fois aper-

eue, qui ne voit que ies hommes seront poussés naturellement vers Dieu, comme ayant seul dans sa souveraineté le droit de prescrire l’obéissance à la raison ?

Voilà justement l’objet d’une philosophie qui veut se conformer à la religion. Elle démontre au raisonneur téméraire qui repousse la foi comme une atteinte à son intelligence , que la foi est au contraire le commencement de sa raison, qu’elle est le premier fondement des connoissances, et que sans ce fondement tout le système des sciences humaines s’écroule.

De là il suit que la religion e^t la vraie philosophie. On le dit souvent dans les livres; mais dans un siècle qui a épuisé toutes les erreurs, et qui n’a plus de règle, ii faut le démontrer d’une manière absolue, et c’est ce que j’ai tenté dans cet ouvrage. On verra que cetle philosophie est la seule qui puisse faire régner l’ordre dans les intelligences, la seule aussi qui satisfasse à tous les besoins de l’homme et de la société, la seule enfin qui réponde à la situation morale des temps présens, et qui soit propre à câliner le mouvement impétueux qui emporte les esprits hors de leur centre.

C’est par un travail de ce genre que j’ai cru devoir prendre quelque part à la lutte engagée entre les défenseurs des doctrines sociales, et les propagateurs des opinions indépendantes. Travailler à ramener les hommes à l’unité, c’est travailler à les conduire au bonheur. C’est cette pensée qui doit

servir de règle à ceux qui exercent quelque influence dans la société par leur enseignement ou par leurs écrits. Ils entrent en effet dans les volontés de la Providence lorsqu’ils cherchent à lier les hommes par des devoirs communs, et par une égale soumission à la vérité. Et peut-être ai-je eu besoin d’être soutenu par une telle considération , dans une carrière où le zèle chercheroit en vain quelque encouragement, et où, dans des temps comme les nôtres, on est bien plus sûr de trouver des inimitiés ou des préventions \

Je consacre cet ouvrage principalement à la jeunesse française. Cette jeunesse si digne d’intérêt, ne fût-ce que par son inexpérience et par les dangers qui la pressent de toutes parts, n’eut jamais plus besoin de conseils et d’enseignemens. La corruption l’assiège et la poursuit sous mille formes séduisantes, tantôt sous l’image de la liberté, tantôt sous l’image des plaisirs. Le cœur et l’esprit sont également menacés. Des livres pernicieux lui offrent des poisons préparés avec une habileté funeste. Des doctrines désolantes s’offrent partout à sa pensée. La société, pleine de ces doctrines, les laisse échapper de toutes parts. Elles retentissent dans les conversations et sur les théâtres, dans les livres sérieux et dans les journaux. Elles se mêlent à des sentimens hypocrites ; elles revêtent une apparence de sincérité et de candeur; elles s’adressent à la générosité con-

1 Voyez la préface de celte édition.

fiante des jeunes cœurs; elles leur parlent de la gloire ? de l’indépendance , de l’égalité. Elles profanent meme le christianisme , en lui empruntant quelquefois son langage de charité' et de douceur, pour autoriser de son nom une feinte tolérance qui n’est que l’indifférence de la vérité; et sous de tels déguisemens, elles se glissent en tous lieux, elles dominent les consciences peu éclairées, elles régnent dans les sciences, elles de'gradent les lettres, elles altèrent la philosophie, et elles égarent la jeunesse par la vague espérance d’une perfection idéale, qui fait oublier la vertu , pour le vain désir de poursuivre une chimère.

Il faut donc plus que jamais porter secours à cette jeunesse si menacée. Et ne craignons pas de dire que les études de philosophie qu’elle fait dans les écoles de France, et même dans celles qui sont les plus religieuses, loin d’être un secours, sont souvent un danger nouveau. Nous avons vu les jeunes gens sortir de ces écoles avec le doute dans l’esprit, et frappés uniquement des objections misérables de l’impiété, qu’un souffle pourrait détruire, mais qui ne font que se fortifier dans une jeune raison lorsqu’on lui a donné pour règle le principe même qui leur sert de fondement. Il faut songer que ce n’est point par l’esprit de dispute et par de vaines argumentations que l’on ramènera les hommes à la foi. Cette épreuve n’a-t-elle pas été déjà faite? que fautil de plus? Pendant que nous raisonnons dans nos écoles, la société s’affoiblit, la foi meurt, la piété

s’éteint, les mœurs s’altèrent, la corruption fait des progrès. Laissons donc de vaines théories ; exposons la vérité telle que nous l’avons reçue nous-mêmes par l’enseignement, et si nous sommes si avides de faire usage de notre raison, montrons par la raison que sans la soumission à cet enseignement il n’y a plus de règle, il n’y a plus de vérité, il n’y a plus de certitude. Yoilà l’usage véritable de la philosophie; c’est ainsi que nous renverserons sûrement l’édifice de mensonges que l’impiété oppose à nos croyances et à notre foi.

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