I. Objet de la Philosophie
Ceux qui se livrent à l’étude de la philosophie se plaisent d’ordinaire à la considérer comme une science spéciale, qui se suffit à elle -même par ses principes de certitude, et qui n’a besoin d’aucun secours étranger pour remplir l’objet qu’elle se propose.
D’autres, au contraire, ne la peuvent point concevoir isolée, et ils font des efforts pour l’amener à se confondre avec une autre science qui, sous un nom plus vénérable, se propose les mêmes objets, et traite des questions semblables : nous parlons de la science de la religion.
Tout notre travail fera comprendre quelle est, de
ces deux manières d’envisager la philosophie, la plus raisonnable et la plus vraie.
La philosophie humaine, considérée sous le premier aspect, c’est-à-dire en elle-même et dans ses propres connoissances, est-elle une science dont l’objet soit toujours certain, et dont l’étude par conséquent soit soumise à des règles fixes et connues? Telle est la première question qui se présente à notre examen.
Et si, pour nous éclairer dans cette question, nous interrogeons premièrement les philosophes eux-mêmes, ils nous répondent que la philosophie a pour objet la recherche, ou la connoissance, ou la découverte de la vérité. Objet immense, dirons -nous, s’il n’est point une illusion; objet vraiment digne d’exercer le génie de l’homme! La vérité est en effet la vie des intelligences; chacun la poursuit de ses vœux; et je ne sais quelle joie ineffable remplit tout notre être, lorsque, après avoir été long-temps dans le doute ou dans l’ignorance, nous venons à saisir sa vive lumière. C’est un besoin universel, qui dévore également les âmes généreuses et les esprits foibles; en sorte qu’au milieu des mensonges qui remplissent le monde, nul homme cependant ne reste attaché à l’erreur par un secret penchant pour l’erreur elle -même, mais par une conviction profonde qu’il possède, au contraire, la vérité. C’est donc, encore une fois, un objet sublime que celui de la philosophie, si elle se propose, comme elle le dit, de chercher et de découvrir ce qui est vrai , pour remplir cette avidité insatiable du cœur humain.
Toutefois ce mot général, la vérité, n’embrasse pas sans doute toutes les espèces de vérités, les vérités de fait, les vérités d’expérience, les vérités triviales, les
vérités pratiques de la vie, et qui sont, pour ainsi dire, sous notre main, ni même les vérités des sciences positives, qui s’acquièrent seulement par l’habitude et par un examen presque matériel.
Par ce mot la philosophie ne peut entendre que les vérite's morales, celles qui sont essentielles à la vie de l’intelligence, à la conduite de l’homme et à l’ordre des sociétés, et qui établissent des rapports entre les êtres doués de raison.
Mais cela étant ainsi, il semble déjà que la philosophie qui se propose la recherche et la découverte de la vérité devient une science sans objet, dès que la vérité est une fois trouvée, et connue universellement.
N’allons pas plus avant, si nous ne sommes pas bien remplis de cette première pensée.
Et d’abord, pour nous autres chrétiens, la vérité est certainement connue dans sa plénitude. C’est au moins une supposition que nous permettra de faire la philosophie ; et la philosophie n’est-elle donc pas alors une science vaine à côté de la religion qui nous instruit? Chose singulière! dès notre début nous trouvons la religion aux prises avec la philosophie. Ne craignons point cette lutte; nous trouverons bientôt dans cette considération une source féconde de méditations nouvelles et d’utiles et graves conséquences.
Un fait que nous plaçons en tête de cette discussion, c’est que toutes les vérités, sans exception, qui sont l’objet des études philosophiques, sont des vérités déjà connues par d’autres moyens que celui de la philosophie; en sorte que la philosophie ne peut pas désigner une seule vérité morale qu’elle ait véritablement enseignée, c’est-à-dire qu’elle ait découverte.
La première de toutes Jes vérités philosophiques, celle que la philosophie se plaît le plus à entourer de ses preuves et de ses démonstrations, celle qu’elle place d’ordinaire à la tète de toutes les connoissances humaines, celle de laquelle dérivent en effet toutes les autres vérités, et sans laquelle il n’y a plus de notions positives pour l’intelligence, l’existence de Dieu, en un mot, est elle-même connue, et brille de toute sa splendeur, avant que la philosophie cherche à s’en emparer pour la faire éclater aux regards de l’homme.
Bien plus, si l’homme ne savoit pas, par un moyen quelconque, autre que celui de la philosophie, que Dieu existe, non-seulement il ne songeroit pas à raisonner sur son existence, mais il ne pourroit pas même le nommer; ce mot Dieu n’existeroit pas. Notre raison a beau s’offenser d’une observation qui semble désespérante pour elle, cela est ainsi. L’existence de Dieu, en effet, n’est point comme une vérité géométrique d’abord inconnue, et à laquelle on puisse arriver par théorèmes et par inductions ; elle est une vérité de tradition qui, se trouvant à l’origine de l’homme, se perpétue comme un vaste et profond souvenir déposé dans la société humaine, comme une vérité, en un mot, antérieure à toutes les autres, dont l’homme peut tout au plus chercher à fortifier davantage la conviction au fond des âmes, en la montrant d’accord avec la raison, avec le sentiment et avec tous les besoins de l’humanité.
Supposons qu’il y eût eu dans la suite des temps un intervalle auquel la notion de Dieu eût complètement disparu de la terre. Supposons cette ignorance universelle de Dieu à l’origine même des sociétés. Je demande
à un philosophe sincère s’il pense que toutes les lumières de l'homme eussent sufli pour découvrir Dieu, c’est-a-dire rigoureusement, pour le créer, puisque découvrir Dieu de soi-même, c’est bien en créer pour soi la connoissance. Voltaire a dit :
Si Dieu n’existoit pas, il faudroit l’inventer.
h y a des gens qui ont vu dans ce vers une téméraire impiété, d’autres y ont trouvé une pensée sublime; ne seroit-il pas plus permis de n’y voir qu’une sentence inepte et niaise? La raison humaine n’invente rien, c’est-à-dire ne crée rien; et non-seulement elle n’eût pu inventer l’existence de Dieu, mais elle n’en eût pas même inventé la supposition.
« Autre chose, dit un philosophe moderne, est de découvrir une vérité par la seule réflexion, autre chose de se la démontrer lorsqu’elle est connue. Les déistes affectent de confondre ces deux manières. C’est un paralogisme 1 . » Paralogisme étrange, ajouterons-nous, lorsque surtout il est question de la plus haute vérité qui puisse être proposée à l’intelligence. « Il n’y a point, dit Cicéron, d’esprit assez pénétrant pour dé* couvrir par lui-même des choses aussi sublimes, si elles ne lui sont montrées 2. » Et tous les grands apologistes du christianisme ont reconnu cette impuissance de l'esprit de l’homme 3. Eh quoi! avec les ressources infinies que nous devons aux traditions de l’histoire sacrée, et aux révélations augustes de la reli-
1 Locke, Christ, rais., tom. I, chap. xiv. — 3 De O/’., lib. m, c. 3i.
3 Voyez Leland, Noua. Dcmonst. c'vang., Ier vol., p. 21-22. Voyez aussi Bergier en divers endroits.
gion, notre raison ne peut concevoir cette vérité clans sa vaste étendue; elle se brise en contemplant Dieu dans son éternité; elle se perd et se confond à la seule pensée de sa toute-puissance; elle s’épuise en efforts pour concilier en elle-même l’idée de sa justice formidable et de son infinie bonté; elle s’épouvante en songeant que son éternelle prescience embrasse tout, le bien et le mai, nos crimes et nos vertus; tout ce quelle croit enfin des perfections de Dieu, elle le croit sans en pouvoir comprendre l’immensité. Et cependant nous avons l’ csrgueil de supposer que , privée de tout secours, elle eût pu d’elle-même arriver à ces sublimes connoissances! Car, enfin, il n’eût pas suffi d’ inventer Dieu, il eût fallu Y inventer tel que nous le connoissons, avec ses adorables attributs, avec ces mêmes attributs que nous essayons vainement de concevoir, malgré les lumières que nous devons aux traditions sociales et à la religion elle-même. Combien la philosophie seroit téméraire d’oser penser qu’elle eût pu créer ce prodige, ou quelle pût en aucun temps le renouveler!
Mais elle n’eût pas été plus puissante à inventer toute autre vérité morale. Eût-elle inventé l’âme et son immortalité? eût-elle inventé les devoirs et les droits? eût-elle inventé la nécessité d’adorer Dieu par amour, et non pas seulement par un sentiment de terreur? eût- elle inventé les rapports qui lient le ciel à la terre? eût-elle inventé une autre vie, un ciel de délices, un enfer? Mais toutes ces vérités morales, aussi bien que l’existence de Dieu, ont besoin d’être environnées de la lumière éclatante de la religion, pour être accessibles à nos intelligences; et encore les voyons-nous même alors souvent entourées de profonds
mystères. Comment donc la philosophie, par ses propres ressources , les eût-elle créées, telles que nous les connoissons sans les comprendre? comment les eûtelle découvertes? Il n’y a pas jusqu’à l’existence d’un esprit, jusqu’à la possibilité d’un être non visible et intelligent, inaccessible à tous les sens, et pouvant agir néanmoins sur la matière, qui ne fût restée éternellement inconnue à l'homme, sans des enseigneinens plus puissans que ceux de la philosophie, et sans le secours d’une tradition, soit intacte, soit altérée. Car l’esprit de l’homme peut bien imaginer des êtres chimériques, mais les expressions lui manquent pour désigner des natures et des substances idéales; et il est bien clair que s’il existe hors de nous des natures et des substances réelles, l’intelligence qui ne peut pas les comprendre lorsqu’elle les connoît, seroit dans l’impossibilité invincible de les concevoir d’elle-même, si elle n’en avoit d’abord reçu la notion.
Ce que je dis est d’une rigueur extrême, et la preuve en est facile par le simple examen de toutes les connoissances qui sont le fond de la philosophie.
Quelle est la vérité enseignée par la philosophie, qu’elle puisse se glorifier de regarder comme une vérité qui lui soit propre? Ici j’ose provoquer toutes les philosophies humaines. Qu’elles se présentent avec leurs titres brillans, avec leurs beaux génies, avec leurs sublimes recherches. M’offriront-elles une seule vérité dont je sois contraint de leur attribuer en effet la découverte, dont la connoissance ait par conséquent une origine certaine dans l’histoire des connoissances humaines, et que les hommes aient ignorée jusqu’à cette origine? Où est-elle, cette vérité qui auroit com-
mencé dans le monde, et qui auroit commence par la philosophie? Je la cherche dans les livres ; mais toutes les vérités morales que m’offrent les livres, je les trouve, auparavant, profondément empreintes dans la société. Car la vérité précède la philosophie, et la connoissance de la vérité précède les raisonnemens humains qui la démontrent ou qui l’obscurcissent. Qu’est-ce donc, encore une fois, que l’objet de la philosophie, si la philosophie a pour objet la découverte ou la recherche de la vérité, lorsque la vérité est déjà trouvée et déjà connue?
Ceci sans doute est éclatant de lumière lorsqu’on l’applique au christianisme, qui est le recueil le plus complet, le seul recueil complet des vérités morales; et l’on peut voir une vraie contradiction de l’esprit dans la recherche qu’il fait de la vérité par une méthode philosophique, après la manifestation de la vérité par la révélation que Dieu en a faite. Je parle pour le philosophe qui croit au christianisme. Encore celui qui n’y croit pas est-il également obligé de reconnoître que les philosophies humaines qui sont jugées les moins imparfaites sont précisément celles qui présentent le plus de vérités connues par le christianisme. On peut s’en convaincre par les jugemens que portent à la fois tous les hommes sur les livres des philosophes étrangers à notre foi; on les admire suivant qu’ils se rapprochent davantage, non point de certaines lumières philosophiques dont le foyer n’apparoît nulle part , mais de nos dogmes chrétiens et de nos croyances, dont l’autorité domine constamment toutes les pensées, même alors qu’on croit le plus s’y soustraire par l’incrédulité. Qu’on fasse un choix de tout ce qu’il
a ue vrai dans la morale ancienne , dans les écrits de Platon, de Cicéron, de Marc-Aurèle et d’Epictète, on aura un code de morale, étonnant peut-être, mais qu’on ne jugera tel que parce qu’on lui trouvera des conformités singulières avec un code de morale plus accompli; je veux dire avec l’Evangile, qui, malgré les prétentions philosophiques, reste la seule règle certaine des jugemens sur toutes les philosophies humaines. Chose remarquable! les ennemis du christianisme lui rendent encore hommage, sans trop y songer, même lorsqu’ils nient sa divinité par la raison que les vérités qu’il enseigne se trouvent éparses dans les livres des philosophes. Ce fut, comme on le sait, le raisonnement des premières sectes platoniques, qui croyoient attaquer puissamment Jésus- Christ en lui opposant la sagesse du philosophe grec. Singulière préoccupation de la haine ! On eût dû, tout au plus, trouver dans la perfection de la philosophie chrétienne un titre nouveau de gloire pour la philosophie antique qui s’en était le plus rapprochée. Le génie de Platon n’abaissoit point la sublimité de l’Evangile; la divinité du christianisme élevoit au contraire le génie de Platon. Les vérités enseignées par Jésus-Christ n’étoient pas, d’ailleurs, des vérités complètement inconnues du monde, elles n’étoient qu’obscurcies par les erreurs et par les crimes de la terre; et la philosophie, qui avoit su en recueillir le plus de débris, devoit-elle, pour cela, être mise en rivalité avec la révélation qui venoit en compléter la connoissance ?
Pour revenir à nos premiers raisonnemens, nous disons que les vérités enseignées par la philosophie étoient connues par le genre humain au moment où le
raisonnement croyoitleur prêter pour la première fois sa lumière; et en effet, Dieu ne pouvoit pas vouloir que les hommes pussent jamais être tenus dans une ignorance absolue et complète des vérités nécessaires à la conservation de leur être intellectuel. La philosophie n’a donc pu, dans aucun temps, découvrir une seule vérité qui ne fût antérieurement répandue dans la société! La corruption des peuples, leur ignorance, l’oubli des traditions, pouvoient obscurcir les vérités morales et les notions des devoirs. Mais ces vérités, ces notions existoient avant les enseignemens de la philosophie. Voilà ce qu’il faut reconnoître avant de passer outre dans l’étude de la philosophie et dans les recherches de son objet véritable, soit que nous la considérions sous la loi du christianisme, qui est la révélation entière de la vérité, ou même hors de la loi du christianisme, c’est-à-dire dans une condition où les traditions doivent être plus confuses et les recherches plus difficiles. Or, dans ces deux conditions si opposées, la philosophie, disons- nous, tant qu’elle reste envisagée comme une science indagatrice des vérités, et qui veut se suffire par ses propres lumières, est évidemment une science sans objet, puisqu’elle prétend découvrir ce qui est trouvé, et enseigner ce que le monde sait avant elle.
IL La Philosophie est-elle une science?
Mais, dès ce premier pas, nous voici capables de marcher à des conséquences plus graves encore; car, ainsi considérée, non-seulement la philosophie est une science sans objet, mais elle ne va pas même nous paroître une science.
Qu’est-ce, en effet, qu’une science? c’est un recueil de connoissances certaines qui s’appuient sur des principes invariables, soit que ces connoissances se bornent à un nombre fixe de vérités, soit quelles puissent s’accroître incessamment par les découvertes et l’expérience.
Or, qu’y a-t-il de certain dans la philosophie? J’ouvre son histoire, et j’aperçois un immense assemblage de contradictions, de subtilités et de mensonges. Les théories détruisent les théories ; les systèmes remplacent les systèmes; et pour n’être point suspect de méconnoître ici la gloire de la philosophie, écoutons le langage d’un homme qui jouit d’une juste renommée pour la clarté de ses écrits et la sage réserve de ses pensées, et dont les doctrines, si c’est là un éloge, ne sont du moins offensantes pour aucune opinion.
« Lorsque j’ai été chargé de faire un cours de philosophie, dit M. de La Romiguière, le premier sentiment que j’ai dû éprouver, et qui ne m’a pas abandonné un seul instant, a été celui de l’extrême disproportion qui se trouvoit entre mes foibles moyens et la difficulté de la tâche qui m’étoit imposée. J’avois assez lu l’histoire de la philosophie pour savoir combien peu l’on compte de ces vérités qu’on appelle philosophiques; combien peu ont été unanimement reçues et adoptées. Je savois que tout est plein de vaines disputes et de controverses; que les opinions sont opposées aux opinions, les doctrines aux doctrines, les écoles aux écoles. Je savois que les idées accueillies avec le plus de faveur ou de respect par les anciens, sont dédaignées ou méprisées par les modernes, et que, de nos jours, ce qui est vrai au-delà du Rhin est absurde ou inintelligible en-deçà. Je savois que les questions
ies plus simples ont été enveloppéees de ténèbres; qn’on a cherché à obscurcir jusqu’à cette lumière naturelle qui est le partage de tous les hommes, et sans laquelle ils ne sauroient ni se conduire ni veiller à leur conservation.
» Et ne croyez pas, ajoute le timide professeur, qu’on soit plus d’accord sur la manière de chercher la vérité, que sur la vérité elle-même.
» Ce qu’une méthode pose en principe, l’autre le réserve pour sa dernière conséquence; par où l’une commence, l’autre finit. Toutes se vantent de suivre le chemin le plus court, le plus facile et le plus sûr; toutes
s’occupent réciproquement d’égarer la raison . »
Et que conclut le professeur de cette bizarrerie d’opinions et de systèmes? écoutons-le. « Tant de divergence dans les sentimens, tant d’opiniâtreté, tant d’intolérance, puisqu’il faut le dire, ne peuvent que rendre suspecte toute philosophie \ »
Quoi! dès l’entrée dans la carrière des études philosophiques, il faut proclamer que toute philosophie est suspecte! Quelle est donc cette science qui est récusée par ceux mêmes qui l’ont approfondie et qui doivent l’enseigner aux autres hommes! Vit-on jamais porter un arrêt semblable sur les autres sciences humaines? Et le professeur qui laisse échapper de sa conscience cette voix sévère contre la philosophie, ne craint-il pas que ses disciples ne lui disent qu’ils vont, sur sa parole, courir à des études moins vaines et moins capricieuses, et s’attacher à des recherches plus dignes de l’intelligence? Le professeur annonce, il est vrai, que
1 Leçons de Philosophie.
pour ne point s’égarer au milieu de tant d’erreurs, il apporte une méthode sûre et qui lui est propre, celle de suspendre long -temps son jugement , et de mettre une grande réserve dans son langage . Mais encore faudra-t-il bien finir par se décider dans le choix des enseignemens contradictoires de la science ; et je demande encore une fois si c’est une science que celle qui laisse à chaque philosophe, à chaque maître et à chaque disciple , le droit de se prononcer à son gré ; qui semble même faire une loi de ne pas se prononcer du tout; qui transforme ainsi le doute en sagesse, et qui proclame que le plus sûr moyen de préserver la raison de l’erreur des jugemens, c’est de l’empêcher de juger.
Montaigne avoit senti ce vide et ces contradictions de la philosophie.
« Combien je désire, disoit- il 1 , que pendant que je vis, ou quelque autre, ou Justus Lipsius, le plus savant homme qui nous reste, d’un esprit très-poli et
judicieux . eût et la volonté, et la santé, et assez de
repos pour ramasser en un registre, selon leurs divisions et leurs classes, sincèrement et curieusement autant que nous y pouvons voir, les opinions de l’ancienne philosophie sur le subject de nostre estre et de nos mœurs, leurs controverses, le crédit et suitte des parts, l’application de la vie des aucteurs et sectateurs à leurs préceptes , èz accidens mémorables et exemplaires : le bel ouvrage et utile que ce seroit! »
Il seroit utile, en effet, puisqu’il apprendroit à apprécier à leur juste valeur les travaux et les recher-
1 Essais, livre n, chap. xu.
ches de la philosophie humaine, et, qu’il offriroit une leçon vivante à tous les hommes, par les égaremens si divers de la raison, lorsqu’elle marche avec ses propres lumières à la découverte de la vérité. C’est ainsi que saint Justin le philosophe, défendant autrefois le christianisme, passoit en revue, dans son entretien avec Tryphon , toutes les sectes philosophiques, et les rendait si ridicules, qu’on croirait, dit J.-J. Rousseau, lire un dialogue de Lucien T. C’est un ouvrage semblable que concevoit le génie de Pascal, lorsque , jetant ses pensées sur des feuilles éparses, il méditait le plan de fonder l’apologie du christianisme sur la ruine de la philosophie. Humiliant la raison humaine par l’image désolante de sa foiblesse , il vouloit que l’homme apprît, par l’expérience de sa vanité et de son néant, la nécessité de s’attacher à une science plus certaine que la philosophie vulgaire ; et ce n’est point sans une méditation profonde de toutes les contradictions, de toutes les bizarreries et de toutes les petitesses de l’esprit humain , que ce grand génie osoit dire : Se moquer de la philosophie , c'est véritablement philosopher 2.