Y a-t-il j, peut-il y avoir des peuples athées
Mais est-il bien vrai qu’il y ait des peuples athées? Et n’est-ce pas ici une grossière imposture de l’impiété, qui, se mentant à elle-même lorsqu’elle renie Dieu, ose aussi mentir à l’univers en lui présentant Tautorite de Quelques sociétés dégradées qui l’auroient renié comme elle? On a cru trop facilement aux paroles téméraires des impies ou des Sceptiques, et il a suffi d’un examen sérieux pour voir clairement qu’il n’est aucune des peuplades qu’ils avoient citées où quelque trace de la notion de Dieu n’ait été perpétuée par la tradition. D’ailleurs, ce n’est pas encore là ce qui paroît le plus important à examiner dans la question de l’athéisme. Y a-t-il des peuples athées? peut-il y en avoir? l’athéisme même est-il possible? Il faut entendre cette question dans toute sa profondeur.
L’homme corrompu dit au fond du cœur : Dieu n’est pas j nous le savons. C’est-à-dire il fait un effort violent pour détruire, autant qu’il est en lui, ce maître suprême des intelligences, ce vengeur formidable du crime, cette lumière éclatante qui pénètre au fond des consciences. Voilà l’athéisme possible à l’homme, athéisme furieux et aveugle qui nie Dieu, et qui toutefois ne peut s’empêcher de le connoître ; mais ce n’est point là le vrai athéisme. L’athée que je demande, c’est un athée qui ignore complètement Dieu, ou du moins un athée qui , après avoir reçu la notion de Dieu , soit parvenu par un moyen quelconque à l’étouffer dans son esprit. C’est peu. Je demande un athée qui, nonseulement ignore Dieu, mais encore qui méconnoisse
les notions morales qui découlent rigoureusement de celte idée. 11 faut faire un effort d’esprit pour bien comprendre ce degré d’athéisme; car, élevé dans une société qui croit Dieu, qui l’adore, qui publie sa puissance et sa justice, qui le montre aux médians pour les effrayer, aux bons pour les encourager, l’athée que nous pouvons quelquefois rencontrer sous nos pas emprunte évidemment à cette société cette multitude d’idées, d’habitudes, d’impressions, et, si l’on veut, de préjugés qui tiennent à la foi en Dieu. Il n’est donc point véritablement athée. Il a beau s’écrier : Dieu n’est pas; c’est un délire de sa raison, mais ce n’est pas assez. Qu’il renonce à la fois à tout ce qu'il doit à la société théiste qui l’a nourri de ces idées; qu’il se dépouille des notions qu’elle lui a données sur l’honneur, la probité, la pudeur, le dévoûment à ses semblables, la fidélité: et s’il a vécu dans une société chrétienne, qu’il se hâte surtout de chasser loin de lui les enseignemens qu’il en a reçus sur la charité, sur la pauvreté, sur l’abnégation, sur l’esprit de miséricorde et de pardon, sur le sacrifice de soi-même; c’est-à-dire, qu’en se faisant athée, il dévienne égoïste, indifférent aux maux de l’humanité, ami de la vengeance, livré aux passions et aux voluptés : je ne dis pas qu’il devienne perfide et criminel, cju’il attente violemment à la pudeur, qu’il viole la foi donnée. Non; laissons-le sous l’empire des lois humaines, et que la terreur des échafauds lui serve encore de frein. Mais qu’il soit uniquement rempli de lui-même; qu’il ne voie dans le monde que ses plaisirs et son intérêt; qu’il sacrifie tout à soi ; qu’il soit cupide, ingrat, dévoré d’ambition et de haine; qu’il se précipite dans les plaisirs honteux ; qu’il ne connoisse
point l’infamie; qu’il vive pour lui seul. C’est trop petf dire encore : qu’il se dégage enfin de tous les devoirs sociaux qui lient les hommes entre eux, et que la société fait reposer sur la croyance d’un Dieu, seule autorité' qui ait le droit de demander à chaque homme le sacrifice de soi-même dans l’inte'rêt universel de ses semblables.
Peut - être l’homme ainsi de'pouillê de toutes les notions qu’il doit à une socie'te' qui croit en Dieu nous donneïoit-il alors le vrai spectacle d’un athe'e complet. Mais plutôt ne nous offriroit-il pas l’image d’un monstre? Et comment supposer une société entière uniquement composée d’hommes qui seroient ainsi parvenus à se dépouiller de toutes les idées qui se rattachent a celle de Dieu, sans être saisis d’une sorte d’effroi?Quoi! on imagine qu’une multitude d’êtres remplis de leurs passions personnelles, avides de leurs propres jouissances, et étrangers à toute pensée d’un ordre surnaturel, pourroient vivre sous des lois quelconques, sans offrir l’aspect du désordre et de la violence? Les philosophes Ont dit que la probité et la pudeur pouvoient se rencontrer dans le cœur d’un athée, et ils ont cité des hommes qui avoient offert ce mélange de sentimens si contraires. C’est-à-dire, ils ont cité des athées qui avoient reçu les impressions d’une société qui croyoit en Dieu, et qui, en restant fidèles à ces impressions si profondes de l’éducation et de l’exemple, restoient malgré eux fidèles à Dieu même. Mais, encore une fois, cette sorte d’athéisme n’est pas un athéisme complet, comme nous le voulons; ce n’est qu’un cri d’orgueil parti du fond du cœur; c’est une révolte de l’homme qui, instruit par la société, ose dire quil eût bien ac-
<juis de lui-même ces sentimens si nobles et si purs, ces pensées si sublimes qu’il doit aux-enseignemens des autres hommes.
Aussi, lorsque l’impie Diderot faisoit un appel aux athées, et les engageoit à aller former une république sans Dieu dans quelque île déserte, ce n’étoit qu’un rêve audacieux, et le vœu d’une impiété chimérique, à moins qu’en quittant les sociétés où ils avoient été nourris, ces sujets d’un empire si nouveau n’eussent aussi quitté leurs anciennes idées, et même tous leurs souvenirs, non -seulement le souvenir de Dieu, mais encore, s’il est possible, le souvenir de leur athéisme. Pour que Dieu fût exilé de cette république, il eût fallu , en effet, qu’il fût chassé de la pensée même de tous les hommes; car s’écrier dans les livres, annoncer dans les places publiques que Dieu n’existe pas, c’est toujours attester qne l’on a conservé sa notion; c’est plus encore, c’est attester en quelque manière son existence. Qu’est-il besoin de proclamer d’un être qui n’est pas, qu’il n’est pas? Connoît-on un seul être au monde dont on ait ainsi imaginé l’existence, pour annoncer ensuite à la terre que ce n’étoit rien qu’une fiction? Donc, pour concevoir un empire athée, il faut concevoir son athéisme tellement complet, que le nom même de Dieu ne reste pas dans ses traditions. Imaginez donc, philosophes, imaginez une république composée d’hommes d’un semblable athéisme, et parlez-nous ensuite de la probité, de la pudeur, de la bienfaisance, du désintéressement de ses citoyens. Imaginez une société d’hommes qui ignorent profondément qu’il y ait un être tout puissant qui pénètre dans les consciences, et qui, par conséquent, n’aient aucune raison à renon-
cer à leurs passions, à leurs voluptés, à leurs intérêts, toutes les fois qu’ils les peuvent satisfaire sans encourir les menaces de la loi humaine. C’est à mesure qu’on se rapproche par la pensée de la réalité d’une supposition aussi monstrueuse, qu’on en aperçoit toute l’horreur; mais c’est alors aussi qu’on en découvre toute la vanité. Non, un peuple athée ne sauroit exister, parce que l’athéisme même est impossible; parce que nul homme ne peut vivre sans Dieu, c’est-à-dire complètement dépouillé de la notion de Dieu et de celles qui en dérivent. Et qu’on remarque que si celte impossibilité morale d’un athéisme complet prouve évidemment l’existence de Dieu, elle-même se fonde sur l’universalité de la tradition humaine qui empêche constamment l’homme et la société de descendre à ce degré de corruption et d'ignorance oii la notion de Dieu seroit entièrement disparue. C’est ainsi que les plus fortes preuves logiques de l’existence de Dieu viennent toujours se reposer sur l’autorité du témoignage universel des hommes, sans que pour cela elles perdent l’autorité qui leur est propre. En effet, le raisonnement démontre invinciblement que l’homme ne sauroit devenir athée; mais cette vérité, avant d’être philosophique, est d’abord un fait établi. Ainsi se développe la doctrine de cette philosophie sociale qui considère l’homme, non-seulement en lui-même, mais surtout dans ses rapports avec ses semblables, et qui, en laissant à l’intelligence toutes scs ressources pour démontrer la vérité, commence par lui montrer la vérité manifestée par les traditions.
Autres preuves morales de V existence de Dieu.
On peut aisément faire l’application de cette doctrine à toutes les démonstrations morales de l’existence de Dieu. Une de celles qu’on établit ordinairement dans les ouvrages élémentaires est tirée des remords de la conscience, et du sentiment de la Divinité, qui semble gravé au fond des cœurs meme les plus pervers. Certes, c’est en effet quelque chose de frappant que l’homme ne puisse étouffer dans sa conscience cette notion de Dieu, une fois qu’elle y a été déposée. Suétone rapporte que Néron faisoit de vains efforts pour échapper à ce qu’il y a de formidable dans cette pensée 1 ; et Tacite a peint, avec les couleurs sombres de son langage, l’effroi qui remplissoit le cœur de ce parricide, lorsqu’il croyoit entendre un bruit de trompette retentir durant les fruits sur le tombeau de sa mère. Catilina avoit aussi ses terreurs de conscience, qu’il croyoit vainement apaiser en allant adorer je ne sais quelle divinité, dans une chapelle mystérieuse de sa maison, avant de partir pour le carnage des citoyens 2.
Héliogabale enfin , l’infâme Héliogabale fit porter dans le temple qu’il avoit consacré dans Rome à Jupiter tout ce qu’il y avoit de plus sacré dans les autres. Il disoit qu’il falloit y réunir la religion des Juifs, celle des Samaritains, et celle des Chrétiens, afin que le culte de ce Dieu renfermât celui de tous les autres. Il alloit
1 Suct. in Vilâ Fier. cap. xli , xlvi, lvu
2 Quam vcuerari ad cædera proticisccns solebat : a cujus allaribug sæpe islam dexlram irnpiam ad necem ciyium transluliili. Cic.
tous les matins lui immoler un nombre prodigieux de victimes. Et sait-on quelles victimes il faîloit à ce monstre pour calmer le trouble de sa conscience? Il sacrifia à son Jupiter les plus beaux enfans qu’il put trouver en Italie, et pendant que les magiciens immoloient ces infortunés, il faisoit ses prières à l’idole, et interrogeoit lui-même leurs entrailles palpitantes *. Religion terrible, mais telle qu’il la faut à des êtres féroces qui, après avoir outragé Dieu par leurs barbaries, ne pensent pouvoir l’apaiser que par des barbaries nouvelles. Monstres couverts de sang, ils ne conçoivent que des dieux avides comme eux de vengeances et d’atrocités. Mais par les efforts qu’ils semblent faire pour rendre la Divinité complice de leur perversité, ils attestent encore que la Divinité vit dans leur conscience, et que c’est elle qui les presse de remords et d’effroi.
Dieu donc ne peut être chassé du cœur de l’homme, et cette sorte d’union mystérieuse est un haut témoignage en faveur de l’existence même de Dieu. Considérons toutefois que Dieu n’est dans la conscience que parce qu’il y a été déposé par la tradition des autres hommes, et cette observation n’affoiblit aucunement la preuve qui est tirée des remords de la conscience ; car si les remords ne prouvent pas philosophiquement et par eux-mêmes l’existence de Dieu, ils prouvent au moins la croyance même de Dieu. Le criminel est tourmenté dans sa conscience parce qu’il n’a pu en chasser Dieu. Et comment n’est-il point parvenu h se délivrer de cette idée formidable? Il dit pourtant, et même il s’efforce de démontrer que Dieu
1 Lampritl. in Vild Heliog.
n’est pas ! Qu’est-il besoin cle tant d’efforts de raisonnement? qu il étouffé, s il le peut, dans son âme le souvenir de Dieu, et il trouvera la paix du crime. Vaine espeiance ! Dieu s est attache a sa conscience, il ne peut plus 1 en arracher. Quoi ! il ne peut chasser loin de lui la pensée d’un être qui n’existe pas! et il ne peut se délivrer des tourmens qui sont jetés dans son cœur par une vaine fiction delà société! Ici commencent de s eJevci de hautes pensees morales sur cette croyance de Dieu, qu’une simple révélation de la société a pu rencue si intime à la conscience de l’homme. Ici cette profonde conviction commence à devenir une démonstration manifeste ; et ainsi l’on voit comment la tradition, seule origine de nos idées sur la Divinité, laisse toute leur autorité aux raisonnemens qui sont tirés de la natm e de ces idees, et de la profondeur des impressions qu’elles gravent dans la conscience.
De meme en est-il pour ce cri soudain que l’homme pousse vers le ciel, dans un moment pressant de danger. Voilà , dit-on , une preuve morale de l’existence de Dieu. Parlons plus rigoureusement : voilà une preuve manifeste de la croyance intime de Dieu; croyance qui vit au fond du cœur le plus indifférent, et que 1 inci edule d cspi it ne peut jamais en arracher ; mais croyance qui a dû d’abord y être déposée parle témoignage humain, et qui, sans cela, ou sans le secours d’une autre révélation merveilleuse, n’y seroit point gia\ée, ou ny seroit , si 1 on veut, que comme un sentiment vague et indéterminé.
De même encore pour l’idée que l’esprit conçoit par lui -meme de la Divinité. Bossuet dit admirablement • « Le parfait est plutôt que l’imparfait, et l’imparfait le
suppose, comme le moins suppose le plus, dont il est la diminution , et comme le mal suppose le bien, dont il est la privation ; ainsi il est naturel que 1 imparfait suppose le parfait, dont ilest, pour ainsi dire, déchu; et si une sagesse imparfaite, telle que la nôtre, qui peut douter, ignorer, se tromper, ne laisse pas d’etre, à plus forte raison devons-nous croire que la sagesse parfaite est et subsiste, et que la nôtre n’en est qu’une étincelle r. » Certes, ce sont là des inductions nettes et manifestes, et l’idée de Dieu ainsi entendue devient une grande preuve de l’existence même de Dieu. Mais toujours, comme on le voit, c’est une raison développée par ses rapports avec d’autres raisons, qui s’élève à ces grands raisonnemens. Ce n’est point d’elle-même qu’elle y arrive ; car d’elle-même elle ne connoît ni le parfait ni l’imparfait. Toujours donc en tête des démonstrations morales ou logiques de l’existence de Dieu, il faut placer la première de toutes, le consentement universel des hommes à en perpétuer la notion. Que ces considérations ne nous empêchent pas d’appeler ensuite l’attention tout entière des esprits graves sur le rapport mystérieux qui existe entre l’intelligence et les vérités qui lui sont transmises, rapport tellement nécessaire, tellement vrai, que l’intelligence ne peut se refuser à adopter ces vérités, et qu’elle est invinciblement portée à les regarder comme lui étant propres, et, pour ainsi dire, de son invention. C’est ce qui a trompé les philosophes sur ce qu’ils ont appelé les idées innées ou les sentimens innés. Rien n’est inné dans l’homme, si ce n’est la faculté de se développer par ses relations avec
1 Connoiss. de Dieu cl de soi-mêrne.
d’autres intelligences. Mais telle est cette faculté merveilleuse, qu’elle se porte d’elle-même et par sa nature vers ce qui est vrai ; je dis tant qu’elle n’est pas détournée de sa nature première par des causes quelconques. Il y a donc dans l’intelligence, tant qu’elle n’est pas dévoyée, comme parlent Pascal et Bossuet, une prédisposition à s’approprier la vérité qui lui est transmise; et c’est dans ce sens que Dieu est comme identifié avec la conscience, une fois qu’il lui a été révélé. Voilà comment il faut entendre l’idée innée ou 3e sentiment inné de Dieu, et cette prédisposition de l’intelligence devient bien, en effet, une grande preuve morale de la vérité des croyances auxquelles elle s’attache d’une manière invincible, surtout des croyances que Ton rencontre dans tous les temps et dans tous les lieux du monde, ainsi confondues avec l’esprit humain ; de même que, par une raison contraire, on a une grande preuve morale de l’erreur des croyances dont le caractère propre est de varier sans cesse, et de ne s’attacher que pour un temps à l’intelligence de l’homme. Que la philosophie montre donc ce qu’il y a de merveilleux dans l’union intime de la raison avec la croyance de Dieu . qu’elle montre dans cette union une preuve éclatante de la vérité de cette croyance; qu’elle confonde l’athée et le criminel, qui ne peuvent, quoi qu’ils fassent, échapper à cette haute conviction; et, bien quelle reconnoisse que cette idée, si profondément empreinte , est due premièrement à une révélation qui en est faite à l’homme, qu’elle sente que néanmoins elle conserve toute l’autorité du raisonnement pour en démontrer l’éternelle vérité.