V. Preuves physiques de l'existence de Dieu
Nous n aurons pas besoin d'efforts pénibles pour faire entendre comment les principes que nous venons d’appliquer aux preuves morales de l’existence de Dieu s’appliquent d’eux- mêmes aux preuves qu’on appelle physiques ou métaphysiques de cette même
vérité.
L’aspect du monde s'offre au philosophe. Il aperçoit les merveilles infinies de la création ; une matière
inerte, qui se meut, qui se reproduit, qui se développe, qui semble prendre de la vie, pour mourir ensuite et renaître encore. Il voit l’admirable fécondité des êtres, leurs variétés miraculeuses dans leur miraculeuse unité. Tout l’éblouit, tout le confond, tout le charme et l’étonne. La terre se couvre de fruits et de fleurs; et chaque fruit et chaque fleur est un spectacle nouveau que son oeil ne peut assez contempler. Chaque saison a ses merveilles. La verdure qui renaît, les moissons qui mûrissent, les semences qui sont confiées à la terre, tout enchante le philosophe. 11 entend avec le même ravissement les vents qui portent les tempêtes, et les zéphirs qui calment les ardeurs du jour. Il jouit de toutes les variétés de la nature. LTn brin d’herbe le ravit. 11 découvre et suit dans les productions de la terre mille êtres d’abord inaperçus, et qui renferment en leur sein d’autres multitudes d’êtres plus cachés encore. La plante la plus humble exalte son admiration, soit qu’il la voie naître d’un germe inconnu , soit qu’il la voie s’animer et s’étendre en recevant la sève, source de la vie. Et dans cette existence des plantes, des ar-
bustes et des grands ve'ge'taux qui naissent, croissent, reproduisent et meurent, qu’y a-t-il de plus mytérieux? J’aperçois un miracle qui me confond : c’est la variété infinie de leur feuillage. Que le philosophe réunisse tous les nombres que l’imagination peut créer à l’aide de l’infini, il approchera peut-être du nombre de feuilles que chaque arbuste a produit dans son espèce depuis la création; mais dans cette multitude incroyable trouvera-t-il deux feuilles entièrement semblables de linéamens, de filets, de pores, de grâce, a’ornemens ou de dimension? Non. La nature crée un type unique; mais sous cette forme, toujours la meme, se diversifient d’une manière infinie les feuilles de tous les arbustes. Ceci surprend ma pensée : et cependant je trouve un miracle analogue partout autour de moi ; je le trouve dans tous les êtres, animés ou inanimés; je le trouve dans l’homme, le plus infini des êtres créés, être toujours le même et toujours différent, soit que je le contemple dans les variétés de ses organes, soit que je l’admire dans les prodiges de son génie.
Que le philosophe élève ses regards; il a vu la terre, qu’il regarde les cieux ; qu’il perce, s’il est possible, l’immensité profonde de cette voûte, où resplendit le soleil, père du jour; où brillent dans l’obscurité des nuits des milliers de soleils plus vastes et plus ébîouissans encore ; qu’il monte et s’établisse par la pensée au milieu de cette multitude de merveilles; qu’il fisse un effort pour voir d’un seul coup d’œil les vastes dimensions de ces globes et leurs distances prodigieuses, pour suivi e toute ia rapidité de leur course dans les espaces, pour saisir tout, l’ensemble , et, comme disoient les anciens, toute l’harmonie de leur marche imposante et
solennelle. En quelque lieu de l’immensité qu’il se fixe par la pensée, les mêmes prodiges s’offrent à lui. Qu’il coure à l’extrémité du rayon qui part du centre où il est placé, une immensité nouvelle s’offre encore, et toujours la pensée voit un espace infini devant elle ; espace sans limites pour la raison humaine, et pourtant limité sans doute, puisque cet espace n’est pas Dieu. Qui comprendra tout ce prodige? Qui ne sent son esprit se troubler et se confondre, lorsqu’il essaie de percer cette profondeur? La parole manque pour exprimer tous les sentimens et toutes les réflexions qui se pressent dans l’âme à l’aspect de ces miracles; une seule pensée remplit tout notre être, la pensée d’un Dieu créateur, infini, tout-puissant et conservateur; son nom est inscrit dans ses ouvrages; il brille dans la vie délicate et légère de l’insecte qui se cache et bruit sous l’herbe; il brille dans les mondes qui peuplent l’immensité; il brille surtout dans l’intelligence de l’homme qui, d’un point de l’espace , s’élance et se précipite dans les abîmes de l’infini. Voilà donc une haute et sublime démonstration de l’existence de Dieu ? Quel insensé osera dire, en présence de cette fécondité de miracles, Dieu n’est pas ! Ce ne sera sans doute qu’un être abruti par les passions , ou qu’une intelligence dégradée par l’orgueil. Mais, s’il se rencontre de ces infortunés qui ferment les yeux à une si éclatante lumière, que restet-il à la raison, sinon de gémir sur l’affreux désordre de leur esprit, et de plaindre l’aveuglement volontaire où ils laissent tomber leur intelligence?
Il n’est point de philosophe qui n’ait aperçu dans le spectacle de l’univers une preuve sublime de l’existence de Dieu ; plusieurs ont épuisé leur éloquence pour
montrer que tant de merveilles ne pouvoient être que l’œuvre réfléchie d’un créateur suprême, et d’une sagesse infinie. Cicéron, au milieu de tant d’objets divers, a arrêté principalement son regard sur l’organisation physique de l’homme. Bossuet a compris plus profondément encore ce mystère de la vie animale; mais il a de plus pénétré dans le mystère de la vie intellectuelle. Nul philosophe n’avoit jamais découvert comme lui la puissance de Dieu dans le miracle de l’homme. Fénelon, avec son génie si tendre, a saisi de même tous les détails de notre être, et il a parcouru ensuite les beautés si variées de toute la nature, qu’il a rendues plus touchantes encore en leur prêtant le doux charme de son langage. Pascal a vu autre chose : il a vu la nature morale; il a vu ses grandeurs et ses misères, et il a montré Dieu jusque dans notre abjection. Buflon enfin n’est pas étranger à ce concertée louanges que l’éloquence humaine a fait entendre en l’honneur de l’Eternel à l’aspect de ses œuvres et de sa fécondité. Le monde donc prouve son Créateur; il est constamment un témoignage présent, dont la voix se fait entendre à toute raison ; témoignage d’une éloquence sublime, et qu’il n’appartient qu’au délire de l’orgueil de ne vouloir point écouter.
Toutefois, comme nous établissons une philosophie rigoureuse, il est. permis de chercher si cette preuve si belle de l’existence de Dieu ne suppose pas une raison déjà développée pour qu’elle puisse se présenter à elle avec tout ce quelle a d’imposant. L’homme brute seroit-il capable d’interroger la nature, et de lui ravir de lui-même le secret de ses merveilles? Nos premières observations sur l’origine des connoissances de l’homme
ont répondu d’avance à cette question. Non, sans doute; l’homme dont la raison n’auroit point été développée par la société ne sauroit voir ni en lui-même, ni autour de lui, ni à ses pieds, ni sur sa tête, la présence d’un créateur intelligent et conservateur. Il faut que Dieu soit premièrement révélé à l’homme par la parole de l’homme, avant qu’il lui soit démontré par les prodiges de la nature. Et s’il est vrai que les deux racontent la gloire de Dieu , c’est sans doute uniquement pour l’homme qui a appris déjà son existence. Ne craignons pas de le dire : les deux seroient muets pour une intelligence déchue qui ne sauroit pas qu’il y a un Dieu. Ce ne sont pas les deux qui révéleroient d’eux-mêmes la nature mystérieuse du Créateur; ce ne sont pas les spectacles du monde qui nous feroient connoître sa justice formidable, et sa sainteté, et sa prévoyance, et son éternité. Donc Dieu est toujours connu à l’homme par un moyen différent des démonstrations philosophiques, et même de celles qui semblent être le plus à la portée de tous les esprits. Ceci , comme je ne cesserai de le remarquer, laisse toute leur autorité aux démonstrations, et notre philosophie, en posant un premier principe à la tête de tous les raisonnemens, n’ôte à la raison aucune de ses ressources pour écraser 1 incrédule. Elle sait lui opposer tout ce que le monde offre de plus mystérieux; elle confond l’athéisme par les inductions rigoureuses qu’elle tire de l’aspect de la nature ; mais elle est plus forte que la philosophie, qui ne se fonde que sur elle-même; elle avoue qu’elle connoît Dieu avant de songer à le démontrer, et même elle avoue que ce n’est point par une démonstration qu’elle a commencé à le connoître; et par là encore elle explique seule les sin-
guiières erreurs des peuples, ou même l’ignorance complète des philosophes qui, placés aussi en présence des merveilles du Créateur, n’ont pas su pourtant y reconnoître sa puissance; montrant qu’il ne suffit ni de la raison, ni du spectacle du monde, pour découvrir Dieu, lorsque l'homme n’a pas reçu, ou que l’orgueil a refusé d’entendre la tradition qui le révèle. Telle est la philosophie fondée sur la tradition sociale; philosophie simple et naturelle, qui n’a besoin de recourir à aucun système pour expliquer les croyances de l’homme, puisqu’elle les établit comme autant de faits , et qui ensuite les soutient par des raisonnemens invincibles , puisqu’ils sont posés sur un premier principe qui manque à toute raison uniquement renfermée en elle-même.
VJ. Des preuves métaphysiques .
La même chose se remarque au sujet des preuves métaphysiques de l’existence de Dieu. La première de ces preuves, celle à laquelle se rattachent toutes les autres, consiste à démontrer qu'il y a un être nécessaire, qui est Dieu.
Il y a un être qui existe de soi-même, ou bien il faut dire que tous les êtres qui existent ont été créés. Or il est absurde de dire que tous les êtres qui existent ont été créés. Donc il y a un être qui existe de soi-même.
La seconde partie du raisonnement se prouve par l’axiome métaphysique, que nul effet n’est produit sans cause. Or, dans la supposition que tous les êtres ont été créés, on ne trouve aucune cause qui ait pu produire un tel effet. Donc la supposition est absurde.
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Assurément elle est absurde , et si absurde que l’athéisme ne songe guère à s’en faire un appui. Mais, en supposant toutefois que par cette absurdité on arrive à la démonstration d’un être nécessaire, et ensuite à la démonstration de l’existence de Dieu, on voit bien toujours que cette première proposition : Ilj a un être qui existe de soi-même , ou cette autre : Tous les êtres qui existent ont été créés, manque d’un premier principe sur lequel elle puisse s’appuyer, si on n’admet pas le principe philosophique de l’assentiment universel des hommes, sans lequel on ne peut point prouver philosophiquement, non pas seulement qu’il y ait un être existant de soi-même , mais encore qu’il y ait un être en général. D’ailleurs, ce n’est pas, je le répète, en niant la nécessité de l’être, que l’athéisme a coutume de se défendre; car il conviendra, si l’on veut, qu’il y a un être nécessaire; mais il dira que cet être nécessaire, c’est le monde. La discussion philosophique change donc alors de nature; car des deux côtés on convient d’un même principe, d’un être qui est nécessaire. Or, il est assurément très-facile de pousser l’athée, une fois placé sur ce terrain ; car si le monde est l’être nécessaire, il existe donc éternellement : c’est une conséquence rigoureuse, puisqu’on ne comprend pas un être qui seroit nécessaire et qui auroit commencé. Car comment auroit-ii commencé? Par le choc des atomes, par le feu, par l’eau, par le mouvement, par le hasard, par une cause fortuite, disent les systèmes. Mais ces causes elles-mêmes d’où seroient elles provenues? Sontelles, à leur tour, des êtres nécessaires? 11 faut choisir. Dans la pensée de l’athée, c’est le monde qui est nécessaire, c’est-à-dire qui est éternel, ou bien c’est la
cause qui l’a produit, quelle que soit cette cause. L’infini se présente à l’esprit de l’athée aussitôt qu’il veut essayer de comprendre que c’est la cause qui est nécessaire. En effet, dans cette supposition, il imagine une cause quelconque, autre que Dieu , qui est, comme Dieu, nécessaire et éternelle. Mais elle doit de plus être intelligente, car elle crée des êtres intelligens; comment l’intelligence seroit-elle produite par une cause qui seroit grossière et aveugle? La cause nécessaire est donc intelligente, puisqu’elle crée. Voilà que l’athée est obligé de reconnoître Dieu sous un nom métaphysique ; cette nécessité le confond. Mais ne peuton pas, dit-il, concevoir une suite infinie de causes nécessaires, existant éternellement? Elles n’existent pas éternellement, puisqu’elles se succèdent. Il en faut donc toujours une antérieure et première; et si elle est première, elle commence; et si elle commence, encore une fois elle n’est donc pas éternelle.
L’athée donc en revient à l’éternité du monde. C’est le monde qui est de toute nécessité. Le monde, c’est Dieu ; voilà le panthéisme.
1 Mais qu’est-ce que le monde? C’est, dit-on, la collection des êtres. C’est donc la collection des êtres qui est éternelle. Qu’on prenne garde de se contredire dans les termes. Il y a des êtres qui commencent, qui se reproduisent et meurent. Comment entend-on une collection éternelle d’êtres ainsi périssables? On dit que c’est la succession de ces êtres qui est éternelle. Nouvelle difficulté. Puisque ces êtres produisent , un d’eux a commencé d’être produit, pour produire à son tour; le gland produit le chêne, dit l’école, ou bien le chêne produit le gland ; dans l’un ou dans l’autre cas, il y a
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un être produit le premier, et tous les deux n’existent pas simultanément de toute éternité. Donc leur succession n’est pas éternelle. Ceci est d’une grande évidence. Comment donc encore une fois peut-on entendre une collection éternelle d’êtres qui ne sont pas éternels? Si les êtres ont commencé, leur collection n’est donc pas éternelle.
Voilà certes des raison nemens sans réplique; et la métaphysique qui les développe avec beaucoup d’autres, pour démontrer l’existence de Dieu par la nécessité de l’être, apprend à la raison à se confirmer dans la possession d’une vérité sans laquelle il n’y a point de vérités. L’étude de la métaphysique ainsi entendue, et la méditation des ouvrages philosophiques où l’existence de Dieu est démontrée par de tels raisonnemens, doivent donc être d’une grande utilité pour l’esprit de l’homme, en le tenant attaché à cette croyance pro-
fonde d’un Etre suprême. Elles lui font entendre autant qu’il est possible, l’infini de Dieu et la nécessité de son être; elles lui enseignent comment de l’être créé il peut
s’élever à l’Etre incréé; comment, en ce sens, Dieu est démontré par l’existence de ses œuvres; comment enfin l’idée de l’imparfait peut, par des comparaisons et des rapprochemens successifs, porter l’homme jusqu’à l’idée du parfait, bien que l’idée du parfait soit antérieure à celle de l’imparfait, ainsi que nous l’a dit l’évêque de Meaux. Et c’est ainsi que les démonstrations métaphysiques de l’existence de Dieu produisent dans l’âme un besoin nouveau de s’attacher à cette conviction intime, qui pourtant existeroit bien sans cela, puisqu’elle vit également dans le cœur de l’homme qui n’a pas compris l’élévation de toutes ces preuves, et à qui une ré-
vélation de la société" tient lien clés plus hautes reclier^ clics de l’entendement.
Toutefois, il y a plusieurs choses à considérer au sujet de ces démonstrations de la métaphysique. Premièrement, il est bien clair que, quelque rigoureuses qu’elles soient en elles-mêmes, elles supposent toujours la connoissance de Dieu dans l’homme qui cherche ainsi a en établir la preuve. Si Dieu n’étoit point montré d’abord à notre raison , elle ne comprendroit pas même ce qu’on entend par l’être nécessaire ou l’être contingent. La société nous révèle un être créateur, et voilà l’origine de nos méditations sur la nature de cet être, qui devient alors même pour nous l'être né-, cessaire, par la comparaison que nous en faisons avec les êtres qu’il produit. En second lieu, il est également remarquable que les raisonnemens que fait la métaphysique pour démontrer qu’il existe un être nécessaire, ne sont pas, à le bien entendre, des preuves directes de l’existence de Dieu, mais plutôt des preuves que ce n’est ni le monde, ni les êtres successifs qui composent la collection des êtres, qui sont cet être nécessaire dont il est question. Mais, après cela, il reste toujours à démontrer que c’e^t Dieu qui est l’être nécessaire, ce qui ne se démontre pas, puisque l’être nécessaire n’est qu’une définition de Dieu. Dieu donc reste toujours en tête des raisonnemens humains, et la métaphysique, qui prouve son existence par des inductions invincibles, ne cesse pas pourtant de le croire, et le croit sur des fondemens tout autres que scs propres démonstrations.
C’est aussi la méthode la plus sûre pour combattre toujours avec une haute supériorité tous les systèmes
d’athéisme, que de n’abandonner jamais la position naturelle et sociale où se trouve placé l’homme qui croit en Dieu. Avec sa simple croyance, en effet, il déconcerte tous les sophismes, et jette l’incrédule dans les plus profondes absurdités, tandis qu’en y renonçant, même par une supposition philosophique, il perd tous ses avantages de raisonnement et se place de lui-même dans les difficultés logiques où il devroit au contraire toujours pousser l’athéisme. Un seul exemple peut faire comprendre cette vérité.
La métaphysique s’épuise en dissertations sur l’être nécessaire, et elle montre que l’être nécessaire, c’est Dieu, et non point le monde, ni aucun être produit. Voilà bien une théorie rigoureuse. Toutefois l’esprit de dispute y trouve encore des occasions de sophisme, et la métaphysique se met d’elle -même dans la nécessité gratuite de les combattre tour à tour, ce qui n’est pas un moyen prompt ni toujours sûr de porter la conviction dans l’esprit d’un incrédule, qui n’est jamais, quoi qu’il fasse, ni tout-à-fait sincère, ni tout-àfait capable de saisir la lumière qui lui est montrée. Or, la métaphysique sacrifie ses propres forces, et elle agit avec trop de générosité envers ses adversaires. Au lieu de se résoudre à tout démontrer par ses moyens philosophiques, voyez combien elle seroit maîtresse, si elle faisoit servir ses croyances comme principes de démonstration.
Je crois Dieu, que la société m’a premièrement révélé, et que ma raison démontre ensuite par des moyens qui lui sont propres. Dieu , c’est l’être nécessaire. Si l’être nécessaire n’étoit pas, rien ne seroit.
L’athée dit : Dieu n’est pas; le monde est nécessaire, il est éternel, il est Dieu.
Est-ce à moi ou à l’athée à démontrer des opinions si contraires? L’un et l’autre nous devons avoir des raisons de croire. J’ai dit les miennes. Le monde entier se lève pour moi. La société m’a transmis ma croyance; je la trouve dans tous les temps et dans tous les lieux. Les souvenirs de l’histoire la confirment, aussi bien que les monumens des nations. J’aperçois des traces d’un monde créé. La civilisation des peuples a son origine. Je suis les progrès des sciences et des arts, et je remonte à leurs premiers essais. Je vois le commencement des nations; j’aperçois une époque où la terre est déserte. Je la vois se peupler; je vois les premières villes qui s’élèvent, les premiers peuples qui se forment. Les ruines parlent comme les cités. Tout est récent, l'histoire, les arts, la société, la création. Voilà mes raisons de croire, ce sont des faits, je n'en veux point d’autres, parlez maintenant, ô athée! vous niez ce que je crois, démontrez donc ce que vous croyez. Le monde est éternel! entendons vos raisons. Que va-t-il dire pour contredire l’univers? Tout-à-l’heure je lui donnois des raisons métaphysiques, maintenant j’attends les siennes; il a à combattre tout ensemble l’histoire des hommes , les traditions de la société , le bon sens , l’évidence. Ce n’est pas assez; il a à produire un système, à expliquer l’éternité, la succession des êtres, leur mouvement, leur création , leurs variations, leur reproduction, leur intelligence. Il a même à expliquer la barbarie et l’ignorance de l’espèce humaine pendant une durée infinie, et à marquer un point dans cette durée où cette barbarie et cette ignorance ont tout-à-coup fait place à un besoin de civilisation et de lumières. Car les sciences sont modernes aussi bien que les nio-
numens; l’athée en voit la trace récente sous les ruines qu’il fouille avec curiosité; et quand même il monteroit, à force de suppositions, à quelques milliers de siècles au-delà de la première origine de la société, il a toujours à expliquer le vide infini qui se trouve par-delà la limite qu’il auroifc ainsi reculée. Car si les arts ne sont pas récens, ils ont toutefois commencé, puisqu’ils se perfectionnent. L’athée a donc à expliquer le perfectionnement des arts, c’est-à-dire de l’intelligence dans un être qui seroit éternel : deux choses évidemment contradictoires. Et encore il a à expliquer l’éternité en elle - même. Comment entend-il des divisions de durée dans l’éternité? Comment une succession infinie de nombres, à laquelle la pensée peut à chaque instant ajouter un nombre nouveau? Comment un être éternel et actuellement borné? chaque instant ajoute à son éternité! L’athée entend -il cela? Un être nécessaire et qui pourvoit n’être pas! qui se modifie à chaque moment, qui meurt, qui se détruit! Un être éternel, et qui a des divisions de durée! Une éternité qui est une suite actuellement infinie de nombres! Un infini borné! Une éternité qui n’est pas l’éternité! Voilà, voilà les mystères qu’il faut faire résoudre à l’athée, au lieu de lui expliquer soi-même l’être qu’il refuse de croire, et de lui démontrer Dieu , que le monde entier lui a révélé comme à nous. Voilà comment il faut étonner et confondre cet esprit superbe. Il refuse de croire, et c’est avec une simple croyance qu’il faut déconcerter sa raison. C’est ainsi que la philosophie chrétienne conserve sa supériorité dans les questions métaphysiques, quelle précipite l’incrédule dans une absurdité désespérante, et qu’elle le réduit à la triste impuis-
sance de rien démontrer, et de rien croire, sans heurter violemment la raison de tous les hommes et sa propre conscience.
VII. Toutes les démonstrations reposent, en dernière analyse , sur la foi et la tradition .
Telle est notre métaphysique, toujours appuyée, comme on le voit, sur la foi et sur la tradition. Mais cette soumission nécessaire de notre raison, soumission qui fait notre triomphe sur l’incrédule, ne nous empêche pas d’étudier profondément la nature mystérieuse de Dieu, et d’en démontrer l’étonnante immensité par le pur raisonnement. C’est lorsque la raison a reçu cette haute manifestation de la Divinité qu’elle se sent elle-même agrandie, et revêtue de forces nouvelles pour en comprendre tout le mystère. Aussi nulle métaphysique ne parvint à d’aussi admirables contemplations sur Dieu, que la métaphysique chrétienne. Le plus simple chrétien, l’enfant qui bégaie, explique cet être d’une manière sublime, et qui eût confondu le divin Platon. La philosophie sans doute n’ajoute rien aux notions que le christianisme dépose dans les plus foibles intelligences; mais, en développant l’esprit par l’habitude de la méditation et du raisonnement, elle y grave plus profondément ces grands mystères ; et tel doit être l’objet des études de l’homme que la tradition a déjà instruit. Heureux toutefois lorsque, se sentant élevé au-dessus des autres intelligences par ses travaux et ses réflexions, sa propre vanité ne lui laisse pas croire qu’il fût parvenu de lui-même à de si grandes découvertes! Non, certes, il n’y fût point parvenu! Et qui
pourroit mieux lui faire entendre son impuissance naturelle, que l’exemple de ces mortels places si haut par le génie, et qui ne purent jamais toutefois percer le mystère de la Divinité? Lactance nous l’a déjà dit, et l’histoire des contradictions bizarres des philosophes nous le crie plus haut encore. C’est la tradition universelle qui leur a révélé ce qu’ils savent de Dieu. Mais lorsqu’ils ont voulu pénétrer d’eux-mêmes sa nature, dans quels abîmes ne se sont-ils pas précipités? Et cependant c’étoient de grands esprits, des hommes versés dans la connoissance de la nature, profonds scrutateurs de ses secrets. Comment donc n’ont -ils pas aussi découvert les attributs de la Divinité? Leur raison est allée se briser sans retour aux pieds de ce grand Dieu, et c’est une leçon profonde donnée aux hommes que Dieu même a éclairés par d’autres moyens. « Le philosophe, dit Bergier, le philosophe dit que la raison lui suffit; mais il doit cette raison à la religion qu’il répudie ; sans cette religion, il seroit barbare. » Voilà la leçon que le philosophe doit voir dans les exemples d’ignorance que lui offrent les plus beaux génies sur des questions que son génie n’eût pas résolues davantage.
Cette pensée doit toujours prédominer dans les contemplations du philosophe qui considère les attributs de la Divinité; attributs mystérieux dont l'homme doit bien sentir que la connoissance ne lui vient pas de luimême, mais d’une communication merveilleuse transmise à sa raison par la société des intelligences.
Il n’entre pas dans notre objet d’étudier avec détail chacun de ces attributs; nous posons seulement les principes généraux qui doivent diriger la raison dans ces
sortes de spéculations élevées. Elles rentrent, pour la plupart, à le bien entendre, dans l’étude de la religion. C’est la religion, en effet, qui seule nous ouvre le secret de Dieu. C’est elle qui nous fait comprendre , autant qu’il appartient à notre foible entendement, l’intelligence, la sagesse et la béatitude de Dieu; sa sainteté, sa bonté, sa justice, sa véracité. Elle seule nous découvre son immensité, sa providence, sa liberté, son immutabilité; elle seule enfin sait concilier l’éternelle prévoyance de Dieu avec la liberté de l’homme; Dieu bon et l’homme pécheur; Dieu juste et l’homme rebelle.il n’est point, nous le savons bien, de questions si bien établies par la raison, l’évidence, l’autorité des hommes, et par tous les moyens de connoître, sur lesquelles l’incrédule superbe ne puisse former des doutes et élever des difficultés. Il en fait naître donc sur tout ce qui regarde Dieu. Faut- il s’en étonner? et la vérité cesse- 1- elle pour cela d’être la vérité? et parce que la raison nie ce qui est, ce qui est doit-il cesser d’être?
L’examen de toutes les objections pitoyables de 1 orgueil appartient à ceux qui font l’application des doctrines fondamentales de la société intelligente à toutes les espèces de questions qui intéressent cette société. Dieu, en établissant la vérité sur la terre, n’a pas apporté sans doute des dissertations toutes prêtes pour écraser les incrédules. Mais en développant 1 intelligence par la manifestation de sa lumière, il lui a donné des moyens nouveaux de combattre par le raisonnement toutesles espèces d’impiété; delà, la supériorité de la raison chrétienne, c’est-à-dire soumise, sur toutesles raisons indomptées. Espérerois-je de donner une clarté nouvelle aux belles démonstrations qui brillent dans
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les livres des premiers philosophes ^du christianisme, dans ceux de ses apologistes modernes, dans les écrits sublimes de Bossuet, dans les pensées éparses de Pascal, dans les touchantes inspirations de Fénelon? La philosophie dont nous posons les principes fournit tous les moyens de confondre l’incrédulité de l’athée; c’est lorsque ce premier triomphe est acqufs à la raison, quelle doit chercher les lumières chrétiennes pour expliquer ce qu’il y a de mystérieux dans l’essence meme de Dieu, et pour pousser plus loin vers la vérité le philosophe qui croiroit avoir assez fait en renonçant à l’athéisme.