II. PSYCHOLOGIE
I. Idée de Pâme, et première démonstration de son existence, toujours fondée sur l’universalité du témoignage. — II. Preuves philosophiques de cette vérité par le pur raisonnement. — III. Mystères du matérialisme. — IV. Bossuet nous apprend le vrai système des facultés de l’acné. — Y. Il n’y a qu’une métaphysique religieuse qui conserve à l’homme sa dignité. — VI. De l’immortalité de Pâme.
I. Idée de l’dme y et première démonstration de son existence , toujours fondée sur l’ universalité du témoignage.
La philosophie traite de deux sortes d’esprits, de l’esprit non créé, qui est Dieu, et des esprits créés, qui sont les anges et l’âme humaine.
Nous avons vu qu’il y a dans toute la terre une connoissance traditionnelle , quoique vague et souvent obscurcie, d’une certaine nature d’êtres qu’on appelle
les anges; êtres intermédiaires entre l’homme et Dieu, qui descendent du ciel à la terre pour porter à l’homme des consolations inconnues à l’humanité, qui montent de la terre au ciel pour porter à Dieu les prières et les vœux des mortels.
Le christianisme donne sur ces êtres mystérieux des notions qu’on ne trouve point ailleurs, et qu’il nous paroît superflu de reproduire, ces notions étant par leur nature élevées au-dessus de toute discussion purement philosophique ; nous traiterons donc uniquement de l’âme humaine.
Qu’est-ce que l’âme? C’est la substance qui , en nous, perçoit, juge, veut, raisonne, réfléchit, délibère, se souvient, prévoit, etc. Nous sentons, dans l’état actuel de développement où la société a porté notre raison, que toutes ces opérations sont en effet le produit d’une substance particulière qui est en nous, et qui n’est pas notre corps, ni aucune partie de notre corps; et lorsque nous disons, Je pense j nous attribuons en nousmêrae cette opération de pensera, cette substance intérieure qui est proprement notre être pensant, et que nous distinguons pour cela de notre être matériel ; de telle sorte que par aucun effort d’esprit nous ne pourrions jamais parvenir à concevoir qu’aucune partie de notre être matériel pût produire cette opération de dire ou de penser : Je pense.
Dans les écoles de philosophie on dispute pour savoir si cette distinction de. l’être pensant et de l’être matériel est fondée en raison, et il se trouve des sectes qui affirment qu’il n’y a rien en fliomme, si ce n’est le corps, c’est-à-dire une matière organisée , et tellement organisée, qu’elle est propre à produire, suivant ses
diverses modifications, tous les phénomènes qui se remarquent dans la vie intellectuelle. Voilà donc la philosophie divisée en deux opinions principales, celle qui reconnoît qu’il y a dans l’homme un être pensant, c’està-dire une âme ; et celle qui n’admet dans l’homme que laj matière organisée. Les disputes philosophiques sont violentes entre ces deux opinions, mais il ne paroît pas assez que la vérité soit toujours établie sur des principes et des raisonnemens capables de la faire triompher des sophismes.
D’après notre doctrine philosophique , l’existence de l’âme se montre comme une vérité crue et enseignée dans tous les temps et dans tous les lieux, et l’origine de cette croyance remonte comme celle de la croyance de Dieu à la naissance même de la société humaine. De là une preuve manifeste de la vérité de cette croyance , puisqu’il est démontré que tout ce qu’il y a d’universel dans les traditions sociales est vrai.
Et ici nous répétons tout l’ordre de raisonnemens que nous avons suivi pour démontrer l’existence de Dieu; car le témoignage universel du genre humain se représente avec les mêmes caractères; et nous demandons d’où peut venir cette idée de l’âme humaine , répandue dans tous les temps et imprimée dans toutes les consciences, si cette idée est chimérique, et si l’âme n’existe point.
Les idées sont des notions des êtres. La vérité des êtres est donc démontrée par la vérité des idées.
AP rès cela il ne sert de rien de chercher si les idées sont innées en nous, ou si elles sont produites par les sens. Les idées sont transmises, ainsi que nous l’avons démontré, et cette transmission des idées nous faisant
d’ elle-même remonter à leur première origine, cjui est la révélation de Dieu lui-même, nous trouvons la certitude de nos connoissances, tandis que si nous sortons de là, tout , dans cette perpétuelle succession, nous devient inexplicable.
L’idée de l’âme, entendue en ce sens, est donc une preuve de l’existence de l’âme; et cette preuve, comme on le voit, se lie à l’universalité des croyances humaines, puisque la tradition embrasse toutes les intelligences, et elle dépose dans toutes la même notion de l’être pensant ; car d’un côté il n’est pas possible de concevoir qu’un homme ait pu le premier avoir de luimême l’idée de l’âme, s’il ne l’a point reçue; et ensuite, dans la supposition où cette idée seroit une fiction , il n’est pas possible de concevoir que tous les hommes aient consenti à adopter comme vraie et suffisamment démontrée l’existence d'un être qui ne seroit pas.
Voilà nos premières démonstrations sur l’existence de l’âme humaine , démonstrations qu’il est facile de développer, en faisant comprendre tout ce qu’il y a d’imposant dans l’autorité du genre humain, qui transmet et perpétue cette notion, aussi bien que dans cette disposition extraordinaire de chaque homme à s’identifier en quelque sorte avec cette conviction qui lui est transmise. Quel philosophe, en effet, ne seroit confondu par cette double considération? Quoi! le genre humain tout entier pourroit se tromper dans une croyance invariable, et qui tient à la nature même de la conscience de l’homme ! Mais en supposant que toutes les espèces de preuves philosophiques se réunissent pour démontrer l’erreur de cette croyance, qui pourroit expliquer
par quel prodige elle reste attachée invinciblement à la conscience humaine? Vit-on jamais mystère plus profond? Quoi ! tous les hommes seroient avides de se tromper eux-mëmes, et de recevoir une notion contraire à toute évidence, comme si elle étoit conforme à toute vérité! Tout seroit donc renversé dans la nature humaine? et les démonstrations lumineuses de la philosophie ne pourroient pas même détruire dans l’homme ce .besoin ineffable d’erreurs et de mensonges, qui l’emporteroit malgré l’évidence? Mais alors comment seroit-on jamais sûr de quelque chose? Le raisonnement et toutes les forces de l’esprit ne peuvent donc modifier une conviction! Cela n’est-il pas étrange? la raison démontre qu’il n’y a point d’âme, et la conscience s’obstine à rester convaincue qu’il y a une âme! Quelle contradiction ! La philosophie n’a-t-elle pas quelque honte de son impuissance? Quoi ! elle ne peut pas détruire par l’évidence une erreur grossière de l’entendement? Qui donc a gravé cette erreur si profondément dans la conscience? et qu’a-t-elle donc de si nouveau dans sa nature, quelle puisse ainsi s’identifier avec notre être sans en pouvoir être arrachée? Voilà certes un mystère in oui ; et c’est celui qui s’offre à la philosophie, dès quelle prétend avoir trouvé des raisons suffisantes pour démontrer que l’homme n’est qu’une matière organisée, et que l’existence de l’âme est une chimère. Il doit rester confondu en voyant cette obstination universelle du genre humain à rester fidèle à une conviction que ses raisonnemens lui font envisager comme une erreur. Et il ne faut pas qu’il dise que la vérité qu’il a trouvée est trop sublime pour pouvoir descendre dans les intelligences vulgaires.
Quelle intelligence ne pourroit entendre qu’il n’y a dans l’homme que de la matière? Cette doctrine, par cela même qu’elle n’est point approfondie, est à la portée de tous les esprits. La grossièreté des passions humaines va même au-devant d’elle, et si dans ses conséquences elle offre des mystères et des abîmes pour l’entendement, en soi elle n’a rien que de facile à être saisi par une intelligence qui ne va pas aux difficultés, et qui s’arrête aux premières apparences. Comment donc la notion de l’âme triomphe- t-elle à la ftfis des démonstrations de la philosophie et de la brutalité des mortels ? Je suppose toujours que ce n’est rien qu’une erreur; mais il est alors évident que c’est l’erreur la plus étonnante pour la raison qui jamais ait été entendue, et qu’elle offre à la philosophie plus de mystères que toutes les vérités réunies.
Mais il faut sortir des suppositions. Et ici j’aime à citer un docteur de cette époque qui nous prêtera encore souvent l’autorité de sa science.
« Tous les hommes, dans tous les temps, dit le docteur Bérard , ont cru à l’existence distincte de l’âme comme ils ont cru à l’existence des corps. Il n’y a que quelques philosophes qui ont nié l’une ou l’autre, et le plus souvent par la raison ridicule qu’ils ne pouvoient pas les concevoir. Ainsi, admettre cette vérité, c’est croire au genre humain, â la raison ; c’est recevoir une vérité qui fait partie de notre existence. Si cette opinion étoit une illusion , nous ne pourrions pas y résister : elle seroit dans nos facultés même ; et si Dieu nous avoit ainsi trompés, sa justice l’obligeroit à réaliser cette illusion et nos espérances. On a beau dire ; la voix du genre humain est la voix de la nature : elle est l’expres-
sion nécessaire de ce qui est, ou de ce que l’on est oblige' de croire comme si cela étoit l. »
Et il ne faudra pas dire que cet attachement invincible de notre esprit pour une croyance qui révolte les passions est un préjugé de l’ignorance.
Nous demanderions, en premier lieu, comment un tel préjugé peut résister dans un esprit cultivé à des démonstrations qui seroicnt évidentes?
En second lieu, comment un préjugé peut-il embrasser tous les temps et tous les lieux, les temps polis et les temps barbares, les lieux habités par des nations savantes, et les lieux couverts de peuplades grossières? Le propre de l’erreur est d’être variable dans l’esprit de l’homme. Elle y règne toujours, si l’on veut, mais en prenant à chaque moment des formes diverses; c’est ce qui la distingue de la vérité, qui ne change point.
Et enfin, nous entendons qu’un homme ou que plusieurs hommes restent obstinés dans l’erreur, malgré l’évidence de la vérité qui leur est montrée; cette obstination est trop bien expliquée par la vanité du cœur humain, qui avoue difficilement qu’il s’est trompé. Mais nous n'entendons pas que l’universalité des hommes s’attache obstinément à une croyance qui seroit fausse, dès que surtout cette triste vanité humaine n’est intéressée pour rien dans une telle obstination. Tout cela est trop grossier, trop contradictoire avec la nature de l’homme; par conséquent, il faut de toute nécessité tenir le dogme de l’existence de l’âme pour ce qu’il est réellement, c’est-à-dire pour un dogme vrai, pour une croyance inattaquable, à moins qu’en le considérant
1 Doctrine des rapports du physique et du moral ÿ de l’âme, p. 624.
comme une erreur, on n’aime mieux en faire un mystère profond, et une source de contradictions infinies pour la raison humaine.
Ainsi, comme on le voit, se présente toujours l’universalité des croyances comme la première démonstration de leur vérité.