‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 45 sur 73 · VI. De V immortalité de Vaine · texte numérisé non relu

VI. De V immortalité de Vaine

Mais une croyance dont il importe infiniment de rechercher les fondemens dans les écoles et dans les livres, c’est la croyance de l’immortalité de l’âme.

L’homme meurt- il tout entier, ou bien trouve-t-il au-delà du tombeau une vie nouvelle? Voilà l’alternative la plus sérieuse et la plus redoutable qui puisse s’offrir à la réflexion. Il faut choisir entre ces deux contraires. Rester dans le doute c’est encore choisir, car le doute, dans une question si grave, entraîne les mêmes dangers et ouvre les mêmes abîmes. Comment donc rester dans l’incertitude? « L’immortalité de l’âme, dit Pascal, est une chose qui nous importe si fort, et qui nous touche si profondément, qu’il faut avoir perdu tout sentiment, pour être dans l’indifférence de

savoir ce qu’il en est. Toutes nos actions et toutes nos pensées doivent prendre des routes si différentes, selon qu’il y aura des biens éternels à espérer, ou non, qu’il est impossible de faire une démarche avec sens et jugement, qu’en la réglant par la vue de ce point, qui doit être notre premier objet. » Et il ajoute, en parlant de ces hommes qui vivent dans l'indifférence sur une question si grave : « Cette négligence, en une affaire où il s’agit d’eux-mêmes, de leur éternité, de leur tout, m’irrite plus qu’elle ne m’attendrit; elle m’étonne et m’épouvante : c'est un monstre pour moi x. »

L’homme étant donc obligé, par la seule raison, de chercher le parti le plus sûr dans une alternative qui offre des chances si contraires, et le simple instinct de la conservation et du bonheur étant pour lui comme une sorte d’entraînement vers la croyance qui lui ouvre le meilleur avenir, il reste à considérer si la philosophie n’a pas quelque moyen de démontrer que ce parti de prévoyance est aussi le parti de la vérité.

Il est certain que si la philosophie vouloit se renfermer uniquement dans elle-même, elle n’y trouveroit point de démonstration vraiment métaphysique de l’immortalité de l'âme. Aucun argument a priori ne peut être montré à la raison, pour la convaincre ■ qu’il existe au monde une substance qui soit par son essence impérissable. La théologie ne craint pas de faire un tel aveu : «Qui connoît si l’âme des enfans des hommes monte en haut, et si lame des bêtes descend en bas?» dit l'Ecclésiaste3. Et les commentateurs expliquent ainsi le sens de ces paroles : « En disant qui con -

* Pensées , 11e part. art. 2. — 2 Chap. ni, v. 21.

tto/Ol Ecclésiaste veut dire nul ne connoit; et bien qu’il parle par interrogation, il dit vrai pourtant en niant la connaissance de V immortalité de notre âme. Aucun philosophe, en effet, n’a démontré que l'âme de l’homme fût immortelle ; on n’en voit nulle part aucune raison philosophique. Mais c’est là un dogme que nous croyons d’abord par la foi, et qu’ensuite nous justifions par des argumens raisonnables1.» Ainsi s’exprime un grand et saint docteur de l’Eglise. Et de nos jours un autre savant s’est exprimé de la même manière : « Par le verset 21, dit M. Jaussens, l’auteur (l’Ecclésiaste) affirme seulement qu’il n’est pas donné à la raison humaine de voir clairement par ses seules forces quel peut être le port réservé à l’homme après sa mort3. »

Il faut donc que cette grande vérité de l’immortalité de l’âme repose sur d’autres fondemens que les raisonnemens ordinaires, et certes, au point où nous sommes actuellement parvenus, dans la suite de nos discussions, nous ne pouvons manquer de savoir quels sont ces fondemens, et combien iis sont inébranlables.

Ne perdons point de vue les principes sur lesquels nous faisons reposer la certitude de nos connoissances.

Dieu étant mis en tête des vérités, devient le premier principe de ces vérités ; et toutes les vérités étant transmises par la tradition, et non point découvertes par la raison, nous remontons ainsi à une première origine des croyances vraies, qui est Dieu même.

Or, l’immortalité de l’âme est du nombre des croyances que la tradition a ainsi reçues d’un premier auteur, pour les conserver perpétuellement dans la société.

i Le cardinal Cajetan, sur le -verset ci-dessus.

» Herméneutique sacrée, tom. i, pag. 5oo.

Nous en avons vu la preuve manifeste dans l'expose des traditions universelles du genre humain.

Donc le dogme de l’immortalité' doit être admis par la raison,. à moins qu’elle ne renie subitement le principe même sur lequel repose tout l’e'difice de ses connoissances.

Voilà un raisonnement rigoureux en logique , et auquel vient s’ajouter ensuite tout ce qu’il y a d'imposant dans l’assentiment universel de tous les peuples et de tous les temps, assentiment merveilleux dont nous avons fait plus d’une fois comprendre toute l’autorité', et sur lequel il faut souvent appeler l’attention du philosophe, afin qu’il ne soit pas tente' de préférer sa propre raison à cette voix éclatante de la raison du monde entier.

Mais pourquoi ne donnerions-nous pas enfin tout son développement à cette haute argumentation, déjà si puissante par elle-même?

Dieu, disons -nous, se montre comme seul et vrai fondement des connoissances humaines. Et par cette doctrine, nous nous élevons de nous-mêmes, et par une simple démonstration philosophique, à la révélation. En effet, il est démontré que toutes les vérités morales sont enseignées et non point découvertes par la raison : donc elles sont premièrement révélées; donc, pour en trouver l’origine parmi les hommes, il faut de toute nécessité monter jusqu’à Dieu, et arriver à une époque, quelle quelle soit, ou Dieu les ait jetées dans la société, pour y être perpétuellement conservées. Si l’on n’adopte pas cette conséquence, on rend inexplicable tout le système des connoissances; on ne sait plus comment l’homme conçoit quelque chose;

l’origine des vérités se perd dans un vague mystérieux. On aperçoit dans le monde des traditions universelles, et l’on ne sait point d’où elles partent. Ce sont des traditions sans commencement, et c’est une sorte de hasard qui les a rendues propres à chaque intelligence. Le monde entier, en les perpétuant, leur donne bien un caractère profond de certitude; mais le monde entier ne sait pas comment et pourquoi la vérité leur est propre. La raison est contrainte de se soumettre à l’autorité universelle des hommes qui les perpétuent, mais la raison ne trouve plus hors de là aucune lui mière pour s’assurer qu’elles soient vraies d’ellesmêmes, et indépendamment de tout moyen par lequel est manifestée leur vérité.

C'est donc ici que le doute commence sur toutes choses. Se mettre hors de la révélation, c’est donc se mettre hors de la philosophie; voilà ce qu’il faut enfin faire comprendre à un siècle long-temps prévenu par les discours des vains sophistes.

Et d’un autre côté, la révélation se montrant au contraire comme un fait historique à la tête de la société humaine, est à la fois le fondement philosophique des vérités transmises par la société ; or l’immortalité de l’âme est une de ces traditions sociales qui remontent à la première origine des hommes ; c’est donc là quelle trouve, avec toutes les autres, le premier appui sur lequel elle repose aux yeux de la raison. C’est Dieu qui d’abord a dit à l’homme qu’il le créoit immortel, et c’est cette parole de Dieu que l’homme a conservée et transmise fidèlement, comme un souvenir glorieux pour lui-même, et comme une grande espérance qui lui est laissée an milieu de ses

douleurs. Voilà comment est renversée cette distinction futile que l’on voudroit faire de la révélation et de la philosophie. Sans la révélation il n’y a point de philosophie, parce qu’il n’y a point de première vérité; sans la x’évélation le dogme de l’immortalité de lame est lui-même un écueil où vient se briser la raison. Mais aussi voyez comme la révélation, qui est elle -même la plus haute démonstration d’une vérité, répand la lumière et la vie sur les autres démonstrations qui se pressent autour de cette même vérité.

L’âme est immortelle, parce que Dieu l’a créée immortelle, et lui-même a révélé à l’homme ce beau privilége de sa nature.

Mais ensuite l’âme est immortelle, parce que Dieu, créateur de l’homme et de la société, n’a pas pu borner à cette vie misérable les espérances du juste.

Et encore l’âme est immortelle, parce que Dieu l’a faite de son souffle divin, marquant ainsi la distance infinie qui sépare le corps pétri d’un peu de matière périssable, et cette substance spirituelle émanée du Créateur.

L’âme est immortelle, parce que la mort, qui dissout les corps, ne sauroit dissoudre l’être qui n’est pas corps.

L’âme est immortelle , parce que la pensée de son immortalité lui est inhérente, et que Dieu seroit, de tous les trompeurs, le plus cruel, s’il avoit séduit l’homme par de telles chimères.

L’âme est immortelle, parce que la création seroit indigne de Dieu, s’il n’avoit jeté sur la terre que des êtres d’un jour, et s’il avoit encore livré leur existence à je ne sais quelle aveugle fatalité, en sorte que la

vertu fût le plus souvent exposée aux tourrnens affreux <Je la vie, et que la perversité pût se livrer à ses infa^ruies, et jouir de ses triomphes, sans avoir à craindre ni ses remords, ni la justice d’un avenir.

L’âme est immortelle, parce que la pensée est immortelle , parce que la vérité est immortelle, parce que l’intelligence est immortelle.

Combien de démonstrations se pressent donc pour affermir cette vérité de l’immortalité de l’âme dans les consciences! Mais toujours c’est Dieu qui est le fondement des démonstrations.

Après cela, il est permis sans doute de regarder avec un profond dédain l’abjection de ces philosophes qui disent qu’ils ne sont pas immortels. Qu’ils se retirent donc loin de nous, ces êtres dégradés, qui n’ont rien de notre nature! Qu’ils descendent vers ces brutes qui rampent dans la matière! qu’ils cessent de se mêler parmi des hommes qui ont les regards tournés vers le ciel, et qui sentent au dedans d’eux -mêmes quelque chose de grand et d’immortel! Etres tombés de leur gloire, ils ne vivent plus que dans l’infamie; ils se complaisent dans le néant; leur espérance meurt dans un sépulcre. Ainsi, disent-ils, ils relèvent la dignité de la race humaine, et ils proclament sa liberté. Quelle est cette dignité, qui tressaille de joie en se confondant parmi les cadavres? Quelle est cette liberté, qui bat des mains parce qu’elle a conquis la mort? Jouissez, jouissez de votre triomphe , philosophes insensés; nous vous laissons vos tombeaux, laissez-nous notre avenir; nous vous laissons votre orgueil, laissez-nous nos espérances; nous vous laissons le néant, laissez-nous l’é-' terni té.

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