MORALE GENERALE
I. La philosophie ne peut établir d’elle-môme la distinction du bien et du mal, et Dieu est l’unique fondement de la morale. — II. La distinction de la loi divine et de la loi naturelle est chimérique. — III. Dans le système de la loi naturelle, le droit reste inexplicable. — IV. Les lois écrites restent môme sans autorité, à moins qu’on ne remonte jusqu’à Dieu, comme auteur du droit. — V. Obscurité de quelques questions , et surtout de la liberté de l’homme : raison de se soumettre à Dieu.
I. La philosophie ne peut établir d’ elle-même la distinction du bien et du mal , et Dieu est V unique fondement de la morale.
L’homme trouvant dans sa nature dégradée et déchue deux principes contraires qui le déterminent dans ses actes, et les actes humains recevant conséquemment de cette double impulsion un caractère différent, la première question de morale à examiner devroit toujours être de savoir s’il y a un bien, s’il y a un mal. Tout dépend, en effet, de cette distinction : sans cela, toutes les études morales manquent d’objet.
Or, nul homme assurément ne doute qu’il n’y ait un bien , qu’il n’y ait un mal dans les actions humai-
nés. Mais sur quoi se fonde cette conviction si juste en elle-même?
La philosophie s’épuise en efforts pour en trouver la raison dans ses principes; mais, à le bien entendre, les efforts de la philosophie sont évidemment superflus. Aucune raison purement philosophique ne peut, en effet, établir la distinction du bien et du mal, et le philosophe qui a le bonheur d’avoir des idées justes et précises sur une si grave question reste néanmoins impuissant pour convaincre d’erreur par sa propre raison le
philosophe qui l’envisage avec des idées toutes con- *
traires. Gela est rendu clair par tout ce que nous avons dit jusqu’ici , puisque le droit de juger étant rendu égal par la philosophie entre deux raisons particulières, l’une d’elles ne sauroit trouver en soi aucun motif philosophique de renier les pensées de l’autre.
Il faut donc sortir du cercle ordinaire des disputes, pour trouver le fondement de la vérité dans cette question. Les convictions particulières n’y peuvent rien, tant qu’elles restent isolées.
Mais voici une conviction universelle qui se montre. Le genre humain tout entier se lève en déclarant que la distinction du bien et du mal vit dans toutes les consciences; que l’enseignement perpétue cette distinction, révélée d’abord par Dieu lui-même. Ici doit tomber toute raison dissidente ; ici commence l’autorité de la raison, qui cherche à établir la réalité du bien et la réalité du mal. Voilà donc le vrai fondement philosophique de la vérité qui est mise en tête de la morale.
Ensuite les raisonnemens s’ajoutent à cette grande autorité. Dieu a donné des lois à l’homme; il lui a prescrit des devoirs; il lui a annoncé des chat i mens et
«les récompenses : sont-ce là de purs caprices de Dieu? a-t-il voulu se jouer de l’homme et lui imposer des obligations qui n’auroient rien de vrai en elles -mêmes? Dès que Dieu a donné des lois, ces lois consacrent la distinction du bien et du mal. Le bien n’est pas seulement une convention sociale, mais une chose réelle; le mal n’est pas un pur caprice, mais une violation positive du bien.
Voilà comment l’idée de Dieu reste toujours le principe nécessaire de toutes les sciences philosophiques.
Et ceci prouve déjà combien sont déraisonnables les systèmes qui ont pour objet de faire de la morale une science purement humaine. La morale n’a pas de fondement, dès que ce fondement n’est pas en Dieu. Les philosophes recourent à la conscience pour y trouver le premier motif de cette distinction du bien et du mal , que le raisonnement ne peut point établir, et qui est pourtant la première question de la science de la morale; mais on peut dire que la conscience n’est point par elle-même une démonstration d’une vérité; caria conscience, à le bien entendre, n’est en nous qu’un témoin intérieur et irrécusable de nos perceptions intimes; et elle ne sauroit en aucun cas être une preuve philosophique de la vérité des notions perçues.
Mais de plus on peut demander sans trop de hardiesse s’il est vrai que la conscience ait naturellement et d’elle-même cette notion du bien et du mal : nos observations générales sur l’origine des connoissances montrent assez que cette notion, comme toutes les autres, est transmise à l’homme, et que sans la société il ne la trouveroit pas au dedans de lui. Or, la société ellemême a reçu les notions qu’elle dépose dans la con-
science cle chaque homme : c’est Dieu qui les lui a enseignées. Donc, encore une fois, c’est Dieu qui est le premier auteur de ces notions, et c’est sur Dieu que repose leur démonstration philosophique.
Donc la science de la morale doit nécessairement être rattachée à l’idée de Dieu, c’est-à-dire à la révélation, autrement elle manque de base, et la philosophie purement humaine est impuissante à établir ses premiers principes.
Cette première observation va nous conduire plus loin.
La distinction du bien et du mal étant établie sur des principes hors de contestation , il est certain que la conscience est obligée, par une conséquence purement philosophique, à rester fidèle à cette double notion, c’est-à-dire à se conformer à l’idée du bien, et à repousser tout ce qui heurte cette idée.
Mais l’homme trouvant dans sa nature corrompue une foule de penchans qui l’empêchent d’être toujours conséquent avec ses propres notions, il a fallu que d’autres motifs, plus puissans que de simples raisons de logique, vinssent l’enchaîner à la vérité. La loi de Dieu lui a offert ces motifs victorieux de ses penchans et de sa foiblesse : sans la loi de Dieu , la morale est une science purement contemplative ; elle est alors comme une vaine théorie de l’esprit, insuffisante pour agir sur la conduite habituelle de l’homme et de la société, c’est-à-dire elle est une science sans application, et qui , tout en se proposant de régler les pensées de l’intelligence, n’auroit aucune autorité pour régler les penchans du cœur. Cela ne peut point être ainsi; car il faut que la science qui enseigne les lois de l’ordre
enseigne la raison de suivre ces lois. Autrement c'est une science incomplète et impuissante pour le bonheur de l'homme.
Or, Dieu se présente pour remplir ce vide des théories de l'esprit, et de même que l’idée de Dieu est le fondement de la morale, considérée comme une simple spéculation philosophique, de même la loi de Dieu est le fondement de la morale considérée comme la règle des actions.
Il est vrai que la philosophie humaine cherche encore à établir une grande séparation entre la révélation de la loi de Dieu par lui-même, et je ne sais quelle connoissance purement naturelle de cette loi. Elle essaie donc de distinguer la loi naturelle et la loi divine, et ce qu’il y a de plus étonnant, c’est que des philosophes chrétiens ont eux-mêmes adopté souvent cette distinction, croyant pouvoir abandonner les ressources infinies qu’ils trouvent dans les croyances révélées pour établir par la simple raison une supériorité dont ils n’ont le sentiment qu’à cause de ces croyances mêmes qu’ils abandonnent par supposition.
Mais rien n’est plus futile, et aussi rien n’est plus funeste qu’une telle distinction.