‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 48 sur 73 · II. La distinction de la loi divine et de la loi naturelle · texte numérisé non relu

II. La distinction de la loi divine et de la loi naturelle

est chimérique.

Ou’est-ce d’abord que la loi qu’on appelle naturelle? Y a-t-il hors de l’idée de Dieu un moyen philosophique quelconque de démontrer qu’il y ait des lois qui obligent la conscience humaine? quel est ce moyen, et quelles sont ces lois?

Ôn cite saint Thomas, qui dit que « la loi naturelle ëst une participation de la loi éternelle dans la créature raisonnable, et que c’est elle qui enseigne qu’il faut faire ce qui est bien en soi, et fuir ce qui est mal1 *.» Mais cette définition même renverse la distinction qu’on veut établir; car si la loi naturelle est une participation de la loi éternelle, elle n’est donc pas une loi distincte; elle n’existe donc pas d’elle-même.

On cite ensuite des moralistes, et surtout Cicéron a. « Il est une loi, dit-il, qui n’est point écrite, mais née avec nous. Nous ne l’avons point apprise, nous ne l’avons point reçue, nous ne l’avons point lue; mais nous l’avons arrachée à la nature; c’est la nature qui nous l’a inspirée, c’est elle qui l’a imprimée en nous3.»

Certes, si Cicéron a voulu désigner par ces paroles la loi naturelle, c’est-à-dire la loi qui oblige naturellement à faire le bien et à éviter le mal, il n’est point douteux que ce grand homme n’ait cru profondément que cette loi étoit gravée dans chaque conscience. Mais on abuse évidemment de l’éloquence de Cicéron, et j’en fais ici la remarque, parce que le passage qu’on lui emprunte est cité dans tous les livres. Cicéron, défenseur de Milon, dit qu’il existe dans la conscience de tous les êtres une loi naturelle qui est l’instinct de leur conservation; c’est le droit de se défendre lorsqu’ils sont attaqués, et ce droit en effet n’est point écrit, ni enseigné, ni transmis; c’est un droit commun à l’être intelligent et à l’animal; la nature le révèle, il est in-

1 i. 2. Quest. xct, art. a.

a \ oyez la Philosophie de Lyon , la plus suivie dans les écoles de Iran ce.

3 Pro Mil. n° g.

livrent à chacun de nous. Mais qu’y a-t-il de commun entre ce droit, qui n’est autre chose que l’amour de la vie, et la loi naturelle, c’est-à-dire la raison de pratiquer ce qui est bien, et d’éviter ce qui est mal?

On abuse donc des paroles de Cicéron, et cela arrive souvent à ceux qui citent les noms anciens pour appuyer des systèmes qui sont nouveaux; et encore, quand ce philosophe auroit pensé, comme beaucoup d’autres, que la loi naturelle est innée, ce seroit seulement un exemple d’erreur dans un grand génie, qui n’ôteroitrien à la vérité de nos doctrines. L'autorité des noms est imposante, nous le savons, mais l’autorité du monde entier l’est plus encore. Les plus grands esprits se sont égarés, mais le monde entier ne se trompe pas.

Sur quoi donc enfin se fonde cette distinction de la loi divine et de la loi naturelle? On invoque le témoignage universel des hommes, qui tous ont au dedans d’eux -mêmes la notion du bien et du mal, et l’on répète ces paroles de Rousseau : «Jetez les yeux sur toutes les nations du monde, parcourez toutes les histoires, parmi tant de cultes inhumains et bizarres, parmi cette prodigieuse diversité de mœurs et de caractères, vous trouverez les mêmes idées de justice et d’honnêteté, partout les mêmes notions du bien et du mal1. » Cicéron avoit dit la même chose, et nous l’avons déjà remarqué.

Mais cette universalité des notions morales est un fait que nous établissons les premiers. On se réfugie dans nos doctrines sans prendre garde quelles conduisent rigoureusement à un résultat contraire à celui

1 Etude } toui. lit.

qu’on veut établir. En effet, l’universalité des notions morales prouve l’universalité des traditions. C’est toujours la tradition qui explique ce qu’il y a de commun dans les croyances; et c’est bien elle encore qui explique ce qu’il y a de bizarre dans les opinions ; car les opinions ne sont variables et contraires que là où. la tradition n’est point entendue. Et si les notions vraies étoient innées, comment ne seroient-elles pas toujours les mêmes, et toujours également complètes dans chaque homme en particulier? Donc, ce qu’il y a de commun dans les croyances morales, n’est commun que parce que cela est enseigné par la tradition. Et remarquons que cette vérité de fait déroule tout le système de la science de la morale. D’abord nous voyons que la tradition transmet les notions du bien et du mal, et ces notions lui sont révélées à elle-même. Dieu donc est le premier auteur des notions transmises. Mais la tradition transmet aussi la notion des lois qui obligent la conscience dans la distinction du bien et du mal. Dieu donc est aussi le premier auteur de ces lois, donc elles sont divines. Allons plus loin.

La philosophie soutient que l'ignorance du droit n’est jamais invincible; question douteuse pour la raison, et qui est le plus souvent renvoyée aux études et aux décisions imposantes de la théologie. Toutefois on peut bien aussi, ce me semble, la résoudre par la philosophie, mais c’est uniquement en posant en principe l’universalité des traditions : autrement, qui dira que le barbare nourri dans le désert, loin de toute communication avec les intelligences sociales, trouve au dedans de lui cette notion des devoirs, sans laquelle évidemment il n’y a point de loi? Le sauvage qui mange

la chair de son ennemi a-t-il la même notion innée de ce qui est bien et mal, que le chrétien qui court porter des consolations et des secours à celui qu’il a vaincu sur un champ de bataille? Pour pouvoir dire du sauvage qu’il est coupable de la violation d’une loi sainte, il faut pouvoir constater que quelque reste de tradition étoit parvenu jusqu’à lui, et lui avoit apporté au moins un vague souvenir de cette loi ; autrement la raison n’a aucun moyen d’établir qu’il ne l’a point ignorée invinciblement, ni par conséquent d’accuser sa conscience de l’avoir méconnue.

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