III. Dans le système de la loi naturelle, le droit reste
inexplicable .
D’aiileurs, à considérer les choses en elles- mêmes, il est rigoureux de dire qu’il n’y a de loi, que là où la loi a été sanctionnée et promulguée; qu’est-ce qu’une loi naturelle qui n’a pas de sanction, et qui se proclame elle -même? Cela se combat dans les termes. 11 ne faut pas mettre des illusions à la place des vérités. Nous disons bien qu’un homme qui viole certaines lois, et qui contrarie certaines notions, fait outrage à sa propre conscience; mais ce n’est point reconnoître que ces notions et ces lois sont d’elles-mêmes dans sa conscience. Qui ne voit que la conscience de chaque homme est façonnée en quelque sorte par la société? La nature de l’homme est bien de s’identifier, ainsi que nous l’avons dit, avec les vérités qui sont déposées dans son âme, et c’est là ce qu’il faut dire contre le philosophe qui croiroit que la conscience n’est qu’une con-
vention. Mais il faut toujours que ces vérités lui soient montrées.
C’est parce que l’homme a appris qu'il y a des lois venues de Dieu et transmises par la société, qu’il se sent premièrement obligé à les suivre, et qu’il est troublé dans sa conscience lorsqu’il s’en est écarté. Dieu donc se sert de la voix de la société pour proclamer ses lois, et ses lois ne sont obligatoires que pour l’homme qui a pu entendre cette voix. Quel moraliste oseroit penser que l’infortuné qui n’entend ni ne parle, et qui vit au milieu des hommes comme la brute, a son juge au dedans de lui, et que s’il fait mal, il est coupable comme l’homme qui a reçu par la parole la notion de ses devoirs et la raison de sa dépendance?
Mais nous n’avons pas besoin de choisir dans la nature un être incomplet. Supposons que la voix de la société fût subitement méconnue, et que chaque homme prétendît trouver en soi-même la connoissance des lois morales qui doivent régler la conscience. Dans cet état de liberté extrême, où la loi naturelle (s’il y a une loi naturelle) trouveroit toute son autorité, il n’est point douteux que toutes les notions ne fussent bientôt obscurcies. Chacun suivroit son caprice, et le suivroit sans remords. La force seroit le droit; le meurtre et l’adultère, le pillage et la débauche deviendroient légitimes, puisqu’ils n’auroient pour juges que les passions \ Bientôt enfin tout seroit confondu, et la
1 Peut-être ést-il permis de montrer un exemple de cette confusion dans la licence de certaines croyances religieuses jetées dans les temps modernes au milieu du christianisme. On sait quels grands excès ont été produits par quelques sectes de la réforme , qui, en poussant à son dernier terme le principe de la liberté de conscience, ont ouvert ja bar-
société tombèrent d’elle- meme dans cet état de désordre par où quelques philosophes ont prétendu quelle avoit commencé, et qu’ils ont appelé l’état de nature» Ainsi la loi naturelle, telle qu’on l’imagine, est une loi de confusion, et ceux qui s’elforcent de la distinguer de la loi divine ne parviennent qu’à justifier l’horrible philosophie de ceux qui repoussent également l’une et l’autre, et qui affirment, comme Hobbes *, qu’il n’y a ni bien ni mal, si ce n’est un bien et un mal de convention et réglé par les lois écrites. Il faut, en effet, arriver à cette conséquence i dès qu’on cherche ailleurs que dans la révélation et dans la tradition la promulgation des lois de la conscience, dès qu’on suppose enfin qu’il y a une loi naturelle qui suffit à la philosophie pour donner à l’homme la raison de ses devoirs.
IV. Les lois écrites restent meme sans autorité , à moins qu’on ne remonte toujoui's jusqu à Dieu, comme auteur du droit.
Mais cette conséquence rigoureuse va plus loin en-
riére au fanatisme le plus aveugle et le plus ardent. Cependant les lois chrétiennes n’avoient point disparu de la société, et leur aspect eût dû contenir l'égarement de ces sectes. Que seroit-ce donc, s’il ne restoit dans le monde que cette loi naturelle qu’on dit se trouver dans chaque conscience? On ne concevra jamais un meilleur moyen de combattre les erreurs, que celui d’en faire l’histoire comme Bossuet. De nos jours a paru un autre évêque qui a fait aussi VHistoire des sectes. Mais le livre de M. Grégoire offre surtout un profond sujet de réflexion , par le spectacle d’un sectaire qui vient déconcerter les sectes humaines, rien n’étant plus mystéiieux que cet aveuglement d’un homme qui plaide contre le mensonge, et dont l’exemple est un grand trait de plus à ajouter à l’histoire des égaremcns de la raison.
1 Lib. de Cive.
core, puisqu’elle détruit dans leur principe ces lois écrites elles-mêmes dont la philosophie athée fait la seule règle des actions humaines; car des lois de convention ne peuvent assurément faire qu’une action soit en elle-même bonne ou mauvaise : elles peuvent bien exprimer certaines conditions auxquelles la justice humaine est assujétie pour récompenser ou punir; mais leur propre volonté ne sauroit aller jusqu’à créer dans son essence le bien ou le mal. Il n’y a donc ni actions vertueuses, ni actions coupables, dès que les lois écrites n’ont d’autre fondement qu’elles-mêmes. Les lois, en effet, ainsi considérées, ne sont qu’une convention; donc elles ne sont pas nécessairement ce qu’elles sont ; donc elles peuvent être tout-à-fait différentes, et n’en être pas moins obligatoires, si la même force s’y trouve ; c’est-à-dire que les lois écrites n’ont rien de vrai dans le système de la loi naturelle, qui n’est qu’une vaine théorie , ni dans le système de l’état de nature, qui n’est qu’une conséquence du premier ; c’est-à-dire enfin , que dans ces deux hypothèses les lois écrites ne sont pas des lois, et qu elles n’obligent la conscience que par la contrainte, laquelle ne sauroit constituer d’elle-même la vérité ni le droit.
C’est lorsqu’on examine la justice humaine dans cette supposition d’une loi écrite, qui n’a d’autre fondement qu’elle-même, qu’il est permis de se moquer des variations des jurisprudences, et d’étonner les hommes sur leur propre soumission à des lois diverses, sans qu’aucune raison leur soit donnée d’une dépendance qui varie suivant les climats. « Plaisante justice, faut-il dire alors avec Pascal, dont les paroles sont si souvent mal interprétées; plaisante justice, qu’une rivière ou une
montagne borne ? Vérité en-deçà des Pyrénées, erreur au-delà! » Et comment la philosophie fait-elle entendre à des intelligences droites qu’en des variations si contraires, la conscience est également obligée? Quelle raison a-t-elle pour consacrer à la fois plusieurs vérités opposées? La force peut-être et le bourreau? Oui, c’est le seul motif de se soumettre qu’elle puisse offrir, et quelle offre en réalité. Quel est donc ce système, où la philosophie n’a plus d’autre raison pour enchaîner la conscience, si ce n’est la raison formidable des échafauds ?
Dans le système social et vraiment naturel de la loi divine, tout devient simple et explicable, parce que tout reste dans l’ordre. La loi de Dieu est la première loi de la conscience, et la conscience connoît sa loi, parce que Dieu la lui a montrée, soit par lui-même, soit par la voix de la société, qui ne fait que perpétuer la révélation de Dieu : de là l’uniformité des premières règles de la conscience, car la tradition est universelle , et elle les manifeste à tous les hommes.
Tous les hommes ne sont pas également fidèles à la tradition : de là leur crime aux yeux de Dieu, puisque sa loi leur est connue.
Que si la tradition vient à manquer totalement à l’homme, ce qui ne sauroit en aucun cas être suffisamment prouvé, alors l’homme est dans une ignorance invincible de la loi de Dieu, et l’on peut conclure qu’il n’est plus coupable de la méconnoître.
Mais sans tomber dans cet excès d’ignorance, que Dieu infiniment bon n’a pas pu permettre, l’homme tombe néanmoins dans un oubli assez profond de la loi divine, pour que la vérité ne puisse être rétablie
dans le monde sans une manifestation extraordinaire, et hors des voies accoutumées de la tradition. Dieu seul alors peut juger avec vérité si l’homme qui naît dans une société ignorante d’une grande partie de sa loi, est lui-même coupable de cette ignorance. Et pourtant la question ainsi posée est bien plus simple pour la philosophie quelle ne pourroit jamais l’être dans le système d’une loi naturelle ; car, dans cette dernière théorie , tout homme a toujours en soi un moyen de connoître la loi; tout homme est donc également coupable de ne la pas suivre, dans quelques conditions sociales qu’il se trouve jeté, soit qu’il vive parmi les sauvages dans un désert, ou parmi les philosophes dans une société policée : conséquence absurde, et que la théologie la plus rigoureuse ne sauroit admettre.
Au contraire, dans le système de la loi transmise par la société , l’homme n’est coupable que de la partie de loi qu’il a connue, et violée malgré sa connoissance; et comme l’oubli de la tradition ne peut jamais être tel que toute la loi soit ignorée , il reste toujours une règle de conduite à l’homme qui vit dans les sociétés les plus ignorantes, et par conséquent une raison de condamnation , s’il a violé cette règle.
Par cette doctrine s’explique de même l’autorité de la loi écrite, malgré ses variations. La loi écrite en effet n’oblige les consciences que parce qu’elle repose sur la loi divine qui donne aux consciences la raison de l’obéissance. 11 ne faut plus dire dans ce système : Vérité en-deça des Pyrénées , erreur au-dela . Tout est vrai dans le principe. Partout l’homme obéit à la loi de Dieu, qui ne change pas, et il lui obéit encore, en se soumettant à des lois diverses que les mœurs, les be-
soins et les climats varient pour les diverses nations, et dans cette perpétuelle variation des jurisprudences se remarque l’éternelle permanence de la loi qui consacre leur autorité.
On le voit, tout est inexplicable et mystérieux dans les systèmes de morale qui ne montent pas jusqu’à Dieu, auteur des lois de la conscience. Tout devient simple et plein de clarté pour la philosophie qui part de ce grand principe. Ainsi, la doctrine sociale dénoue toutes les questions, et la doctrine de la raison individuelle les couvre toutes d’obscurités.
Y . Obscurité de quelques questions, et surtout de la liberté de l’homme ; raison de se soumettre à Dieu.
Il est une question qui reste surtout environnée de mystères, quand on ne la veut résoudre que par la philosophie, c’est la question de la liberté de l’homme, question que nous avons déjà indiquée dans le chapitre de la métaphysique, mais qui se rattache plus essentiellement à la morale, ainsi qu’on va le voir.
Il y a un bien, et il y a un mal. L’homme a la notion de l’un et de l’autre. Il a aussi la notion des lois qui obligent sa conscience dans le choix qu’il en peut faire. Donc il est libre.
S’il n’étoit pas libre, en effet, il n’y auroit pour lui ni bien ni mal; par conséquent, ni blâme ni récompense; par conséquent encore, les lois de la conscience, écrites ou non écrites, seroient une vraie tyrannie. Ces conséquences rigoureuses vont jusqu’à attaquer Dieu lui-même, auteur de ces lois. Si l’homme n’est pas libre,
il n’y a point de Dieu. Tout est sujet dans la nature a un certain fatalisme inexplicable, qui lie les êtres à leur destination 5 l’ordre qu’on croit voir dans les rapports de l’intelligence est une nécessité sans prévoyance et sans mérite. Point d’immortalité pour récompenser ceux qui ont cru se soumettre d’eux-memes à des obligations qui les enchaînoient malgré eux. Point d’éternité, point d’avenir. Le monde est un mystère, le bien une illusion , le crime une chimère, le dévoûment, la justice, la générosité, de vains noms donnés par des êtres aveugles à des actes auxquels l’homme bon qui les accomplit ne pouvoit pas plus échapper, que le méchant n’échappe à la puissance qui le domine.
Ces conséquences sont horribles ; elles soulèvent tout ce qu’il y a d’intime au fond du cœur, et tout ce qu’il y a de démontré par la philosophie. Donc on ne peut admettre le principe d’où elles découlent. Ainsi , la liberté de l’homme est suffisamment démontrée par l’existence même de Dieu , par les lois de Dieu , qui imposent des devoirs, et promettent punition ou récompense; enfin, par la conscience universelle des hommes, qui éprouvent invinciblement au dedans d’eux-mêmes cette liberté dans le choix des actions, et qui flétrissent ou honorent l’usage bon ou mauvais qui en est fait par autrui. Tout le système des lois morales, des lois politiques et des lois civiles repose sur ce fondement, et sans lui toute la société intelligente s’écroule. Aucune vérité ne fut donc jamais plus puissamment attestée.
Est-ce à dire que cette vérité n’offre à l’esprit aucune difficulté réelle? Elle en offre peut-être plus qu’aucune autre vérité philosophique, non point en elle-même, sans doute, mais dans ses rapports avec une autre vé-
î ite non moins innttâquobloj l'eternelle prévoyance de Dieu.
En effet, l’esprit s’arrête d’étonnement en considérant d’un côté que l’homme est libre dans ses actions, et d’un autre côté que Dieu règle les actions de l’homme. Ce qui confond la raison en présence de ces vérités, c’est la difficulté de les concilier, car chacune d’elles, prise a part, lui paroît également certaine.
Mais cette difficulté de concilier deux vérités est-elle dans aucun cas une raison philosophique de les mettre en doute? Quelle étrange philosophie ce seroit de rejeter une vérité parce qu’on ne sauroit point saisir ses vrais rapports avec une autre vérité î
«Nous est-il aussi aisé, dit Bossuet, d’accorder la souveraine liberté de Dieu , et sa souveraine immutabilité, qu’il nous est aisé d’entendre séparément l’une et l’autre? Et faudra-t-il que nous tenions en suspens ces premières vérités...., sous prétexte qu’en passant plus outre, nous trouvons des choses que nous avons peine à concilier avec elles? Raisonner de cette sorte, c’est se servir de sa raison pour tout confondre. Concluons, ajoute Bossuet, que nous pouvons trouver dans les choses les plus certaines des difficultés que nous ne pourrons vaincre, et nous ne savons plus à quoi nous tenir, si nous révoquons en doute toutes les vérités connues que nous ne pourrons concilier ensemble*. »
Ce grand raisonnement s’applique à la liberté de l’homme, considérée par rapport à la souveraineté de Dieu. Nous connoissons ces deux vérités, et elles nous sont également certaines. Mais notre raison bornée n’en*
a Traite' du libre arbitre.
tend pas tout ce qu’elle connoît. Lorsqu’elle parle de l’éternelle prévoyance de Dieu , entend-elle ce qu’elle dit? A; parler rigoureusement, il ne faudroit pas dire que Dieu prévoit toute la suite de l’avenir, et qu’il en est maître; car il n’y a point d’avenir pour Dieu, tout lui est présent; mais encore entendons-nous bien comment des choses qui se succèdent sont présentes1; comment ce que Dieu fait dans le temps lui est présent avant qu’il l’ait fait? Il faut faire de grands efforts d’esprit pour essayer de comprendre ces grands mystères de l’éternité et de la prévoyance de Dieu , et encore nous ne pouvons point approcher en cela de ce qui est la vraie essence divine.
Des raisons foibles se scandalisent de celte impuissance; elles devroient au contraire s’humilier profondément devant Dieu. Il semble, en effet, que Dieu ait semé à dessein de profonds abîmes la route de la vérité, pour donner de grandes leçons à la raison humaine, qui seroit trop sujette à se glorifier de ses connoissances, si elles n’étoient point mêlées d’obscurités. Ainsi, il a voulu sans cesse faire sentir à la raison sa dépendance, et lui montrer dans les vérités les plus certaines que c’est toujours la foi qui est le principe de sa certitude. Dans cette soumission nécessaire et vraiment philosophique, la vérité ne vient jamais à lui manquer; « sa première règle étant, ainsi que le dit Bossuet, qu’il ne faut jamais abandonner les vérités une fois connues, quelque difficulté qui survienne, quand on veut les concilier; mais qu’il faut au contraire, pour ainsi parler, tenir fortement comme les deux bouts de la chaîne,
1 Voyez sainl Augustin, Conf. iib. xi . cap. xviit, xix.
quoiqu’on ne voie pas toujours le milieu, par où l’enchaînement se continue *. »
Et pourtant il n’est point interdit à la raison de chercher les moyens d’accorder ces vérités. Elle le fait quelquefois avec une grande utilité, et ce grand évêque dont je viens d’emprunter les paroles en est un exemple, dans son traité si profond de la liberté de l’homme *. Mais il faut alors suivre avec lui cette règle de saint Augustin : Disputare vis, nec obest , si certissima prœcedat jides. Autrement la dispute seroit funeste, puisque la philosophie ne pourroit jamais d’elle- même apporter quelque lumière au milieu de ces obscurités. Chose merveilleuse! La foi qui paroît être le terme des philosophies, en est, au contraire, le commencement, et la preuve , dans la question de la liberté de l’homme comme dans toutes les autres, c’est que si on refuse de croire ce qui est une fois montré comme vérité, tout l’édifice s’ébranle, et la raison ne peut plus arriver à aucune certitude.
Réunissons maintenant ce qui a été dit. L’homme a la notion du bien et du mal; c’est pour lui une raison de logique de suivre l’un et d’éviter l’autre.
Mais cette raison n’étant pas suffisante à l’homme déchu et tourmenté de mille penchans, il a fallu lui donner des lois conformes à ses connoissances ; de là, la loi divine, déposée dans la conscience par une première révélation de Dieu, et ensuite perpétuée par les traditions de la société.
L’homme connoissant ce qui est bien et mal, et
• Du libre arbitre , chap. iv.
2 Voyez aussi Fénelon.
ayant des raisons de se déterminer dans le choix qu’il fait de l’un et de l’autre, doit être libre dans ce choix, autrement tout s’écroule, les notions, les lois, et Dieu lui-même auteur des lois.
Voilà les trois considérations qui sont le fondement de toute la morale. Il faut maintenant en voir l’application aux diverses positions où l’homme se trouve dans la société, premièrement par rapport à Dieu, secondement par rapport aux hommes, troisièmement par rapport à lui-même.
DEUXIÈME DIVISION