I. DEVOIRS DE L’HOMME PAR RAPPORT A DIEU
I. La révélation est le seul fondement de la philosophie ; elle est la première origine de la connoissance des devoirs. — II. II ne peut y avoir de religion naturelle ; toutefois la religion révélée est conforme à la nature de l’homme. — III. Véritable idée des devoirs de l'homme envers Dieu. — IV. Démonstration de la révélation par la méthode de renseignement traditionnel. — V. Carrière ouverte aux apologistes de la religion révélée, et principales preuves de la vérité du christianisme.
I. La révélation est le seul fondement de la philosophie ,* elle est la première origine de la connoissance des devoirs.
Nous ne pouvons point nous proposer d’approfondir toutes les questions qui se rattachent aux trois divisions de la morale; nous indiquerons seulement les fondemens philosophiques sur lesquels nous devons toujours faire reposer l’étude de ces questions.
Nous savons comment l’homme est conduit à la connoissance de Dieu, et Dieu étant montré à l’homme, lui apparoît comme créateur, comme conservateur; comme maître suprême des destinées humaines, jaloux de sa puissance et de ses honneurs, et pouvant venger par des coups souverains les offenses et les outrages des foibles mortels qu’il a placés sur la terre. Delà , sans doute, la nécessité d’honorer Dieu, de le remercier de ses bienfaits, d’invoquer sa puissance, et de calmer son courroux, c’est-à-dire, de là les devoirs inviolables et sacrés, qui lient l’homme à Dieu, et qui marquent à la fois la dépendance de la créature et la majesté du Créateur.
Toutefois, parce que la philosophie nous montre ces devoirs sacrés comme une conséquence rigoureuse de l’existence même de Dieu, il ne s’ensuit pas qu’ils soient premièrement connus par le moyen de la philosophie. Dieu n’a mis ni les obligations des mortels, ni ses propres honneurs à des conditions si vaines et si douteuses; et, jaloux qu’il est de sa souveraineté, il n’a pas voulu que, pour lui rendre hommage, la foible raison humaine attendît qu’elle eût d’abord découvert en elle-même la justice éternelle de ses droits suprêmes.
De même donc qu’il existe dans la société des hommes un moyen toujours permanent de perpétuer la connoissance de Dieu, de même y doit-on trouver un moyen toujours simple de conserver la connoissance des devoirs de l’homme. Et c’est encore la tradition sociale qui vient ici au secours de la raison , en attendant que la raison instruite cherche à lier par des rapports les vérités qui lui sont transmises.
C’est, en effet, par l’enseignement que tous leshom-
mes commissent dans tous les temps les devoirs qui les obligent envers Dieu, et puisqu’il est démontré qu’ils ne les connoîtroient pas autrement et d’eux-mêmes, cette impuissance manifeste est une première raison philosophique d’affirmer que la connoissance primitive des devoirs de l’homme envers Dieu vient de Dieu luimême.
Ainsi, la révélation se place toujours rigoureusement au sommet de la philosophie. Ainsi , ce mot de révélation, qui paroît si dur aux oreilles des hommes qui ne veulent connoître d’autre autorité que leur propre autorité, se montre incontestablement comme le premier mot de la langue philosophique , comme le seul vraiment nécessaire pour expliquer l’origine et la certitude des connoissances humaines. C’est donc par la révélation que l’homme connoît ses devoirs envers Dieu. Et même, s’il n’y avoit point de révélation, il n’y auroit pas de devoirs. Comment l’homme, en effet, sauroit-il de lui-même ce qu’il doit à Dieu? est-ce lui qui comprendroit la nature des droits du Créateur pour régler la soumission de la créature? Morale plaisante, à la vérité, que celle qui seroit inventée, et sanctionnée, et promulguée par ceux qu’elle oblige! Dieu peut-être, comme on hasarde de le dire, la révèle à chaque homme d’une manière mystérieuse et propre à chaque raison ! Mais premièrement, par cette doctrine, on rejette une révélation manifeste et universelle, pour embrasser autant de révélations partielles qu’il y a d’êtres produits; n’est -ce pas une contradiction inouie? et, en second lieu, si chaque homme a sa révélation, il est donc à lui-même son autorité? Moralistes, qui prêchez aux hommes l’amour de Dieu, les vertus, la piété, gardez
pour vous vos belles paroles, chaque homme sait bien assez ce qu’il doit faire; et n’a-l-il pas sa révélation dans sa conscience, sans être encore obligé d’écouter la vôtre?
Il ne faut point cesser de le dire : c’est Dieu qui a manifesté d’une manière sensible au genre humain, dans la personne d’un premier auteur, les devoirs de tous les hommes envers lui. Et si la connoissance de ces devoirs ne monte point à cette haute origine, ne craignons point de déclarer qu’ils sont chimériques, que ce sont de vains caprices de la raison humaine, qu’en un mot, il n’y a pas de devoirs.
Cela paroît effrayer quelques philosophes qui veulent bien croire qu’il y a un Dieu, mais qui ne souffrent pas aisément que Dieu se manifeste à l’homme. Foiblés esprits, qui ne s’étonnent point que des raisons bornées aient entre elles des communications par la parole, et qui ne veulent pas que la raison suprême puisse descendre, par une voie semblable, jusqu’à l’intelligence qu’elle-même a créée. Expliquez donc cette intelligence bornée que vous comprenez ; expliquez cette communication des idées conçues par un esprit, et déposées ensuite dans un autre esprit, comme si elles lui étoient propres; expliquez la parole humaine, non pas ce son qui frappe l’oreille, non pas cette harmonie du langage qui charme l’intelligence, mais la parole intérieure, cette conception sublime des choses métaphysiques, qui, à vrai dire, n’ont aucun rapport absolu avec les mots qui en sont l’expression ; expliquez, en un mot, la révélation d’une intelligence à une autre intelligence; n’est -ce pas là le premier mystère qui doit arrêter votre raison ?
Et toutefois vous ne niez pas ce mystère, bien qu’il vous soit inexplicable. Comment donc commencezvous à le nier, lorsqu’il s’agit de la révélation de Dieu ? C’est là une contradictipn manifeste et grossière, puisqu’enfin ce qui est le propre d’une intelligence bornée est bien, à plus forte raison, le propre d’une intelligence qui est infinie.
Mais il ne faut point ici découvrir toutes les absurdités de la philosophie. Qu’elle dévore, si elle veut, ses contradictions; nos doctrines ont l’immense avantage de ne pouvoir être combattues ou mises en doute, sans que l’homme reste aussitôt exposé à toutes les incertitudes et à toutes les obscurités d’une raison éperdue. C’est déjà une première démonstration de leur vérité. Ajoutons que si le raisonnement sert ainsi à les établir, elles sont d’avance également soutenues par un autre appui, celui de l’expérience du genre humain et de l’histoire même de ses croyances.
Ainsi, d’un côté, une philosophie rigoureuse prouve que la connoissance des devoirs de l’homme envers Dieu ne peut avoir d’autre origine que la révélation que Dieu même en a faite aux hommes ; et, de l’autre côté, l’histoire de la société humaine établit que c’est en effet de cette manière que les hommes ont appris ces devoirs.
Le livre de la Genèse n’est donc pas seulement une histoire vénérable et sacrée; c’est encore le premier chapitre de toute philosophie qui ne veut point s’éteindre dans les doutes et dans les mystères.
Cette merveilleuse concordance est la première considération qui doive s’offrir, lorsqu’on traite de l’origine et de la nature des devoirs de l’homme envers
Dieu, c’est-à-dire de la religion, qui n’est autre chose que l’ensemble de ses devoirs. Par là on voit, au premier aspect, que la religion est nécessairement révélée; et, comme il y a des religions fausses, parla on voit encore que toute religion est au moins crue révélée. Il seroit absurde, en effet, que l’homme crût une religion, sans croire en même temps quelle vient de Dieu; et, bien qu’il ne soit pas ici question de chercher quelle est la religion véritable, entre toutes celles que les hommes ont crues, au moins on peut sentir que celle-là seule est véritable qui se présente avec le caractère irrécusable d’une vraie révélation.
II. Il ne peut y avoir de religion naturelle ; toutefois la religion révélée est conforme à la nature de lliomme.
Ainsi se simplifie la démonstration de la religion véritable, puisque, pour la découvrir, il ne s’agit plus que de constater un fait dans la société, celui d’une révélation manifestée par des témoignages hors de toute atteinte. Il n’est plus nécessaire alors, comme on l’a fait trop souvent, de faire la pénible et chimérique distinction d’une religion naturelle et d’une religion révélée. Qu’est-ce, en effet, en premier lieu, qu’une religion naturelle? C’est, dit-on, celle que Dieu dépose dans le cœur de chaque homme, et qui lui enseigne certains devoirs sans le secours de la révélation.
Nous l’avons dit tout-à-l’heure, on veut exclure la révélation, et à l’instant même on la reproduit, plus extraordinaire et plus mystérieuse. Mais est- il bien
vrai que ce soit par ce moyen caché que Dieu révèle à l’homme une certaine religion naturelle? L’a-t-il ainsi révélée au sauvage qui mange la chair de son ennemi, et au chrétien qui sanctifie la guerre par la clémence, au maître qui fait servir ses esclaves de pâtures aux murènes qu’il engraisse pour ses voluptés; et au prêtre qui court délivrer les esclaves en se faisant esclave lui - même ; à Socrate et à Anitus, à Louis XVI et à ses bourreaux? Mais alors quels sont donc les enseignemens de cette religion mystérieuse? me le pourra-t-on dire? Quels sont ses devoirs? quelles sont ses vertus? Aussitôt qu’on cherche à définir les caractères de la religion naturelle, il faut toujours, quoi qu’on imagine, l’identifier avec la religion révélée; autrement il faudroit dire qu’elle pourroit subsister d’elle - même, quand il n’y auroit point eu de révélation primitive; chose monstrueuse à penser! Non, si Dieu n’avoit point parlé à l’homme, il n’y auroit point de religion sur la terre. Et ces devoirs communs, et ces croyances générales, où l’on croit voir un indice d’une religion naturellement empreinte dans tous les cœurs, et qui ne sont, comme nous l’avons assez prouvé, que les vestiges d’une première tradition plus ou moins conservée, ces devoirs et ces croyances ne sauroient eux-mêmes exister sans la révélation solennelle que Dieu en a faite au commencement.
Ce n’est point à dire qu’il n’y ait de merveilleux rapports entre la nature de l’homme et les enseignemens de la révélation. Ces enseignemens une fois présentés à l’intelligence lui deviennent comme une partie intime d’elle-même. Dans ce sens, on peut dire qu’il y a certains devoirs qui sont naturels, c’est-à-dire
qui se conforment à la nature de notre être ; et c’est ce qui a pu tromper les philosophes de bonne foi, qui, confondant la nature de l’homme et sa haute destination, ont pensé qu’il portoit en lui - même la connoissance des devoirs quil doit remplir sur la terre; erreur grave et trop douce aux esprits rebelles qui craignent de monter jusqu’à Dieu, seul auteur des connoissances humaines, et par conséquent de la connoissance des devoirs de l’homme. Ils n’oseroient dire que Dieu n’est pas, ni que l’homme est dispensé de certains devoirs envers Dieu; mais ils tremblent de voir apparoître Dieu en présence de l’homme pour lui révéler ces devoirs; et ils veulent que l’homme les trouve naturellement empreints dans son intelligence; et cependant tout renverse de pareils systèmes; tout, dis-je, l’expérience de l’homme considéré en lui-même : il ne sait rien, s’il ne l’a point appris de l’enseignement; l’expérience de la société considérée dans tout son ensemble : elle offre partout des bizarreries dans les croyances, et même souvent l’ignorance la plus profonde des premiers devoirs envers Dieu. Comment donc la philosophie entend-elle expliquer des contradictions si manifestes?
Notre philosophie, je veux dire la philosophie chrétienne, marche sur des principes plus certains et plus conformes à la grande expérience de la société humaine. Dès les premières leçons qu’elle donne à l’enfance , elle lui dit que l’homme est mis sur la terre pour connoître , aimer et servir Dieu. Ainsi elle lui fait comprendre à la fois la destination et la nature de l’homme, et le merveilleux accord de l’une et de l’autre. Elle dit à l’homme qu’il est destiné à connoître
Dieu, mais elle ne lui dit pas qu'il porte en lui-même sa connoissance. Sa nature seulement est de recevoir cette connoissance, en sorte qu’il garde en lui -même une admirable prédisposition à se confondre en quelque sorte avec cette vérité, comme avec toutes les autres vérités morales, tant elles lui sont propres ! tant elles entrent naturellement dans son domaine !
Elle est simple, mais sublime, cette philosophie du christianisme; elle explique l’homme avec ses ignorances et ses erreurs; elle montre comment son avidité de connoître se conforme avec sa destination ; pourquoi il s’attache à tout ce qui lui présente quelque apparence de la vérité, de cette vérité que son esprit, par un pressentiment caché, cherche à posséder tout entière ; pourquoi il court sans cesse après l'idée de Dieu, même lorsqu’il ne le connoît pas encore; pourquoi ce besoin d’adorer un être suprême; pourquoi ces cultes divers; pourquoi même ces superstitions ; pourquoi ces religions impies partout ou la corruption et l’ignorance ont effacé les traces des devoirs véritables que Dieu impose à sa créature.
Mais il ne suffit pas à la véritable philosophie de montrer comment la connoissance des devoirs de l'homme envers Dieu se conforme à sa propre nature ; seule, elle lui propose encore le motif véritable de pratiquer ses devoirs. Quelle est la raison superbe qui d’elle-même osera imposer des pratiques pieuses au genre humain? Sera-t-elle entendue? Son autorité luttera-t-elle contre les passions, ou même contre le raisonnement des sophistes? Combien la morale humaine seroit vaine si elle n’a voit d’autres fondemens que lcsénseignemens si capricieux des philosophes!
ils le sentent bien eux-mêmes, lorsqu’après avoir reconnu la réalité de certains devoirs de l’homme envers Dieu, ils font de ces devoirs je ne sais quelle nolion spéculative , et n’osent aller jusqu’à en imposer la pratique extérieure. Arrivés à la nécessité d’un culte et d’une adoration publique, leur philosophie s’arrête effrayée, et ne sachant plus où se prendre pour montrer à l’homme quelque autorité qui lui impose. Et c’est alors qu’on les voit se jeter dans une erreur nouvelle, conséquence de leur première erreur, plutôt que de proclamer une doctrine manifeste, mais qui seroit contradictoire avec leurs principes. L’homme , disent-ils, est bien obligé par des devoirs envers Dieu, mais ces devoirs sont intérieurs; ils n’ont pas besoin d’être rendus publics par une manifestation solennelle. Dieu , d’ailleurs, est trop loin des hommages de l’homme: daigneroit-il seulement les apercevoir? Les philosophes fuient les contradictions; mais en voici de bien étranges.