III. Variations de la Philosophie
Osons aussi jeter un coup-d’œil sur tant de misères et d’incertitudes. Il suffit, avons-nous dit déjà, de consulter les souvenirs de l’histoire. Quel génie y pourra démêler toutes les variétés des philosophies? Au temps de Varron , on comptoit déjà deux cent quatre vingthuit sectes, etThémistius en portoit le nombre jusqu'à
1 Réponse au roi de Pologne. — * Pensées de Pascal , ire part.
trois cents \ Cette simple nomenclature, effrayante au premier aspect, le devient bien plus encore si l’on songe que chaque secte se composoit d’une multitude de maîtres et de disciples, lesquels fonnoient eux^mêmes et varioient jusquà l’infini les nuances diverses de philosophie.
La secte d’Orphée est la première qu’on trouve dans l’histoire de la Grèce ; elle eut pour principaux disciples Musée, Eumolpe, Thamyris, Amphion, Mélampe, Phérécide, Epiménide, Antiplion et Dromocride; mais la plupart de ces noms se confondent avec les souvenirs fabuleux, et de tristes réalités nous ont mis dans le cas de n’avoir pas besoin de recourir aux fictions pour montrer les variations de la raison humaine.
Fabricius nous a conservé les noms de quatre cent cinquante-six philosophes de la secte de Pythagore, parmi lesquels se trouvent trente-neuf femmes. Que l’on parcoure tour à tour l’école d’Élée, avec ses deux
grandes divisions d’Eléates métaphysiques, et d’Eléates physiques; la secte des Sophistes, qui prit naissance dans l’école d’Italie, et qui fit tant de progrès dans la Grèce ; l’école Ionienne, fondée par Thalès, et dont la doctrine fut diversement interprétée par Anaximandre, Anaximène, Anaxagore, Diogène d’Appolloniurn et Archélaüs; l’école de Socrate, qui devint l’origine d’abord de cinq écoles nouvelles, sous les noms d’Aristippe, de Phédon, d’Euclide, de Platon et d’Antistliène, et bientôt après de plusieurs autres sectes qui , sous les noms de Cyrénaïsine, de Mégarisme, ou école Éristique, d’école Éléaque et de Cynisme, contri-
1 Discours à l’empereur V nie ns en faveur des catholiques . Voyez le p. Rapin, art. Philosophie; le p. Colonia , de la Religion, elc.
huèrent à diviser encore les esprits, et à pervertir les mœurs de la Grèce; l’école de Platon, ou l’Académie; la deuxième Académie , fondée par Arcésilas; la troisième, fondée par Carnéade, que Caton le Censeur fit chasser de Rome ; la quatrième, fondée par Philon ; et chacune de ces Académies proclamant des principes philosophiques en contradiction avec les trois autres ; l’école d’Aristote, source de tant de disputes dans le monde; la division du Lycée entre une multitude de sectes, dont celle de Straton, entre autres, enseigna qu’il n’y avoit point de Dieu; l’école de Zénon, ou le Portique, qui soutint des rivalités avec Carnéade; l’école d’Épicure et celle de Pyrrhon, toutes deux également fécondes en sectes nouvelles; l’école Romaine, à laquelle la sagesse de Cicéron ne put donner une longue existence; sous une ère nouvelle, cette école mêlée de christianisme et de platonisme, qui jeta de savans hommes dans les erreurs J; l’école d’Alexandrie, sous le nom de Syncrétisme, ou Eclectisme, qui pendant trois cents ans lutta contre la religion révélée ; la philosophie du moyen âge, celle des Arabes, transportée en Europe avec la doctrine d’Aristote; la philosophie disputeuse des Universaux et des Nominaux; plus tard, en des temps plus éclairés, la philosophie un peu vague de Bacon; la philosophie désolante de Bayle, de Glanville et de Hobbes; la philosophie quelquefois chimérique de Huet; la doctrine de Gassendi ; le doute de Descartes; le sensualisme de Locke; le spiritualisme de Leibnitz; plus près de nous, la secte flétrissante et
1 Origène et Terlullien, cuire autres. Voyez le P. Rupin, Compar\ Je Platon tt J’ Aristote } et Mosliein, Hist Je V Eglise x ier vol.
matérialiste du XVIIIe siècle , à côté des rêveries et des visions souvent mal jugées de Berkeley ; l’école Écossaise, l’école de Kant, celle de Fitché, celle de Sclielling : que l’on parcoure, dis-je, ce vaste assemblage d’opinions humaines qui se revêtent elles-mêmes du nom pompeux de philosophie ; à quel système, à quelle théorie, à quel principe l’esprit osera -t-il se fixer? Quelque secte que nous embrassions, nous soulevons contre nous toutes les autres. Toutes se heurtent de front, toutes s’accusent mutuellement de folie. Qui saisira bieu la divergence de leurs doctrines? L’une dit que Dieu c’est le nombre simple , ou la monade , qui d’elle-même produit la djade ,* d’où résulte ensuite la triade j ou le monde *. L’autre affirme que le monde > c’est Dieu11 et que le monde a existé de tout temps ; une troisième , quil n existe quun seul être , les atomes 1 * 3 *.» et ces atomes sont autant de Dieux quelle fait tourbillonner au hasard pour produire des mondes à l’infini. Dans une école, on enseigne que l’eau est le principe des choses , que l’eau est Dieu 4 ; ailleurs , que Dieu c’est l’air, et que l’air produit les êtres et les Dieux eux-mêmes 5. Ensuite viennent des systèmes infinis sur le monde et la nature des êtres secondaires. Le feu paroît comme un principe de vie; il est l’âme des êtres6. Platon et Aristote, deux grands génies, se montrent au milieu de ces extravagantes bizarreries, pour imaginer des bizarreries semblables. L’un admet deux
1 Pythagore. Voyez Cic. de Nat. Deor. Diog. Laërt. lib. vin.
a Xenophane etTimée <Ie l.ocres. Voyez Cic. Acad. lib. u.
3 l.eucippe, Démocrite. Voyez Cic. Acad. lib. n; de N al. Deor.
lib. i. — 4 Thaïes. V oyez Cic. de Nat. Deor. lib. i.
s Anaximène. Elut U]nCi T)}ll [ lib. 1. — 6 Plut. ibid.
principes éternels, Dieu et la matière 1 , et il donne au monde une âme universelle, mais qui a pris naissance, et qu’il combine avec la matière qui est sans commencement 3. Le second croit à l’éternité du monde 3, et il admet quatre causes , la cause matérielle , la cause formelle, la cause efficiente, et la cause finale1* ; et làdessus il fait des théories sans fin sur le mouvement, pour expliquer la position respective des corps sublunaires : on ne finiroit pas de raconter ses opinions 5. L’école de Socrate admet un principe de causalité ; l’école d’Epicure n’admet que le hasard. La première proclame l’existence des âmes; la seconde ne croit qu’à l’existence des corps. L’une trouve dans la conscience humaine la manifestation d’une justice qui n’est point une convention et un caprice des hommes; l’autre assure que la justice n’est rien, et qu’elle ne s’établit que par les traités. Nous ne parlons pas de la morale. Théodore, un chef de la secte Cyrénaïque, enseigne que le sage peut, suivant V occurrence , commettre le vol, V adultéré et le sacrilège 6. Que veut-on de plus? Et il ne faut pas croire que ces variations soient propres uniquement au temps du paganisme; à une distance de plusieurs siècles, nous retrouvons les memes contradictions et les mêmes folies parmi les philosophes modernes. Spinosa, Hobbes, Diderot, Lamétrie, d’Holback, Yolney, Cabanis, toute cette multitude d’impies des temps présens, ont des principes qui se heurtent, et des croyances aussi perverses par leurs résultats qu’absurdes par leurs oppositions : depuis la philoso-
* Diog. Laè'rt. lib. m. — * Plat. Tirnee. — 3 Arisl. de Coda. — 4 îd. Pliys. lib. ii.
5 p oyez FénéloD, Lettres sur la Religion. — 6 Diog. Laëi t. in Arisl.
pliie qui nie Dieu 1 , jusqu’à celle qui met le bourreau à sa place 3; depuis le physiologiste qui met la pensée dans l’abdomen, ou qui la fait dériver de la digestion du cerveau 3, jusqu’au politique qui établit, comme Théodore, que l’inceste et l’adultère n’ont rien qui soit mal en soi 4; depuis le naturaliste qui fait sortir l’homme d'un coquillage 5, jusqu’à l’astronome qui assure que Jésus-Christ est le soleil 6 *, tout est consigné
dans leurs livres. Ecoutons un d’entre eux, qui rougissait sans doute de tant d’infamies,
« Ce seroit un détail bien flétrissant pour la philosophie, dit J.-J. Rousseau, que l’exposition des maximes pernicieuses et des dogmes impies de ses diverses sectes 7. » Et ailleurs il s’écrie : « À entendre les philosophes, ne les prendroit-on pas pour une troupe de charlatans qui crient chacun de leur côté sur une place publique : Venez à moi, c’est moi seul qui ne me trompe point. L’un prétend qu’il n’y a point de corps, et que tout est en représentation; l’autre, qu’il n’y a d’autre substance que la matière: celui-ci avance qu’il n’y a ni vice ni vertu, et que le bien et le mal sont des chimères; celui-là, que les hommes sont des loups et qu’ils peuvent se manger en sûreté de conscience 8. »
Que faire, encore une fois, en présence de tant de systèmes? Un ancien disoit que cette multitude d’opinions contraires ne pouvoit enfanter que le doute 9,
1 D'Holbach et autres. — a Destutt de T racy, Com. de l’Espr. des lois .
3 Voyez le Dictionnaire des sciences medicales, Cabanis, Broussais, etc.
4 Volney, Catéchisme , etc.
5 Robinet est le premier qui ait assimilé l’homme à un poisson, à
une plante, à un caillou.
6 Dupuis. — 7 Réponse au roi de Pologne. — s Discours sur les
Sciences et les Arts. — 9 Diod. Sic.
et Platon proclamoit le même aveu *. Mais qu’un Pyrrhonien se présente pour couronner ces disputes, il nous dira que ce doute même est la vraie philosophie. Qu’est-ce à dire? tons les systèmes sont donc incertains, même celui du doute. Mais alors voici que l’incrédulité va naître de l’incertitude. La philosophie ne consiste plus à croire, mais à nier; on nie Dieu, on nie le monde, on nie les corps, on nie l’être. Et dans ce renversement total de toutes les vérités dogmatiques, comment conserver l’espérance de s’attacher à quelque chose de positif? Homme, qui poursuis la vérité, ose enfin choisir ta philosophie parmi tous les caprices de la raison, et demande à l’opinion que tu auras adoptée, qu’elle t’enseigne à te mettre d’accord avec tes semblables, et à donner à ton esprit cette sécurité profonde qui suit d’ordinaire la connoissance de la vérité.
Aucune absurdité, dit Cicéron , ne peut être avan cèc ; quon ne la trouve d’avance soutenue par quelque philosophe a : mot souvent cité dans les livres , mot flétrissant pour la philosophie. Mais nous disons bien plus : aucune vérité ne peut être citée, qui n’ait été mise en doute et reniée par quelque secte philosophique. Que l’on cherche, entre tous les dogmes du genre humain , un seul dogme qui n’ait été renversé en quelque école, dans les temps anciens ou dans les temps modernes; entre tous les devoirs de la morale, que l’on cherche un devoir qui n’ait été montré aux hommes par quelques philosophes comme une imposture; que l’on cherche une vérité, une tradition, un fait, un enseignement, une croyance, un sentiment de probité
i Théœt. — 1 De Divin.
et de vertu qui n’ait été combattu et renié au nom de la raison humaine. Quoi ! n’est-ce pas là un grand et profond sujet d’étonnement pour celui qui veut étudier la philosophie ? et n’est-ce pas une haute philosophie que de commencer cette étude par humilier sa pensée devant ces égaremens de l’esprit de l’homme?
Mais il est un spectacle plus désolant encore, qu’il est peut-être important de remettre ici sous les yeux. On a vu dans le monde une secte philosophique acharnée, non pas à détruire une seule vérité, un seul dogme, une seule croyance, comme chacune des autres sectes; mais à renverser à la fois toutes les vérités, tous les dogmes, toutes les croyances ; et ce n’étoit pas un seul homme qui, par un caprice de son esprit, se faisoit un jeu de toutes les vérités, c’étoit à la fois une multitude de sophistes qui s’assembloient pour tout détruire. Alors, pour la première fois, on vit des philosophes confondre leurs pensées, marcher à un même but et adopter un même principe. Les discordes avoient cessé, si ce n’est peut-être celles de la vanité et de l’envie, toujours vivantes dans le cœur de l’homme. Un esprit universel dominoit tous les écrits, tous les discours, toutes les recherches. Quel étoit donc ce prodige si nouveau dans l’histoire de la philosophie? Qui le pourra dire, s’il n’en recherche la cause dans une haine profonde de tout ce que les hommes avoient jusque là vénéré? Haine de Dieu. La secte nouvelle em- • pruntoit aux anciens sophistes leurs tristes raisonnemens pour éteindre cette vieille croyance des peuples. Haine de la religion. La secte obscurcissoit son histoire, et jetoit ainsi le doute sur toutes les traditions humaines. Haine des dogmes les plus profondément empreints
dans le cœur de l’homme. La secte étouffoit la pensée de l’immortalité, et après avoir flétri l’homme durant ‘ sa vie en l’abaissant à la condition des brutes, elle le jetoit au tombeau sans espérance et sans avenir. Haine des devoirs. La secte ne voyoit dans la société qu’une fatalité aveugle qui soumettoit les hommes à des lois de fer, et qui faisoit de l’obéissance une nécessité cruelle, et du commandement une usurpation. Haine de tout, ce que l’expérience avoit consacré; haine des vieux souvenirs; haine des noms illustres; haine de la gloire ancienne; haine des rois : la secte se ligua par une alliance effroyable pour tout renverser d’un seul coup. Tout fut en effet renversé. Les croyances disparurent, les mœurs furent perverties, les devoirs furent méconnus. Mais sait-on ce qui résulta de cette victoire de la philosophie? la société tout entière périt ellemême dans ce désordre affreux des intelligences. Tous les liens avoient été rompus. Une liberté sinistre donna le signal aux passions. On avoit jeté la licence dans les esprits par des argumens, la licence passa dans la société par des violences. On avoit éteint la foi des peuples, les peuples brisèrent leurs autels. On leur avoit inspiré la haine de l’obéissance, ils brisèrent le trône. Et au milieu de ces essais effrayans d’une nation qui mettoit en pratique les enseignemens de la philosophie, qui pouvoit mettre une borne au délire? Il n’y avoit plus de remords pour des consciences d’où on avoit banni Dieu; aussi les crimes furent sans frein. Les législateurs furent des meurtriers ; les particuliers n’eurent à craindre d’autre justice que celle qui frappoit l’innocence. Rien ne fut sacré. On se joua de la vie des hommes comme de leurs biens. On avoit ren-
versé la religion, on égorgea les prêtres. On avoit renversé tous les pouvoirs de la société, un roi monta du trône à l’écliafaud. Et qui peindra l’horreur de tous ces crimes? qui choisira entre ces souvenirs ceux qui paroîtront réveiller le moins de remords? qui égalera les lamentations aux douleurs? Souvent l’esprit, effrayé de tant d’égaremens, est tenté de les rejeter comme des fictions, parce qu’il n’en conçoit point la possibilité au milieu d’un peuple élégant et poli, et parce que la grâce des manières paroît repousser les fureurs de la barbarie. Mais ce peuple, avant d’être féroce, avoit commencé par être raisonneur. Depuis long-temps, Dieu n’existoit plus pour les hommes qui frappoient un roi à mort, et qui violoient le respect dû à l’enfance et à la foiblesse des femmes. Les livres avoient éteint la pensée de l’immortalité, avant que le crime eût épuisé ses raffinemens. Le dirai-je? la philosophie, en un mot, avoit préparé les consciences pour la férocité, comme la religion les prépare pour la vertu; et dès que les excès furent assurés de l’impunité d’une autre vie, et qu’ils eurent à la fois conquis l’impunité de la vie présente, qui pouvoit arrêter la licence? qui pouvoit sauver l’humanité?
Ce n’est point ici le lieu de faire sentir l’enchaînement de la révolution française et de la philosophie du XYiue siècle. Mais ce grand souvenir n’est pas étranger aux matières que nous traitons. Il nous ramène, en effet, naturellement à l’ordre de nos idées. Il n’est point, disons-nous, de vérité qui n’ait été reniée par quelque philosophe ; et dans cette succession de systèmes, nous trouvons l’histoire des philosophies, couronnée par le spectacle d’une philosophie qui renverse, non
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pas une seule vérité, mais toutes les vérités ensemble.
Or, si d’un côté la philosophie a tour à tour mis en crédit toutes les absurdités humaines et ébranlé toutes les vérités; si d’un autre côté elle ne peut désigner une seule vérité qu’elle ait enseignée aux hommes avant que les hommes en eussent trouvé la connoissance dans les traditions du genre humain; si enfin la philosophie ne présente aux regards de l’homme qu’une multitude d’enseignemens contraires, de théories diverses, et de systèmes qu’elle renverse à mesure qu’ils sont élevés, nous demandons, avec quelque droit sans doute, si la philosophie est une science digne d’être comprise au nombre des sciences positives, si elle est une science certaine, si elle est une science?
L’histoire aussi bien que le raisonnement répondent à cette question, et déjà il nous semble que notre raison doit commencer à s’apercevoir que la philosophie, telle qu’elle doit être étudiée par des esprits éclairés, n’est pas celle qui s’offre à nous avec ses doctrines variables et ses caprices mobiles. Car enfin, si nous voulons être philosophes, oserons -nous l’être avec des philosophes qui se choquent mutuellement, et dont les idées vivent un seul jour dans le monde? Et encore, embrasserons-nous toutes les philosophies, ou bien en choisirons-nous une seule? Si nous les embrassons toutes, quel chaos dans notre intelligence! Si nous choisissons, quelle témérité! Avouons donc que la véritable philosophie ne peut pas être cherchée entre des philosophies qui n’ont rien de certain, et qui n’offrent à la raison aucune sécurité.