‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 51 sur 73 · III. Véritable idée des devoirs de l’homme envers · texte numérisé non relu

III. Véritable idée des devoirs de l’homme envers

Dieu.

Comment, en effet, des devoirs existent-ils, s’ils ne sont manifestés? Si je dois l’adoration à Dieu, je ne puis accomplir ce devoir, comme tous les autres, que par un acte; le devoir ne peut s’entendre autrement. Or, l’acte est l’expression extérieure de la volonté intérieure de l’homme. Le devoir qui m’oblige envers Dieu n’est donc pas seulement une notion abstraite, mais un acte intérieur rendu sensible au dehors. Pourquoi au dehors? dit le philosophe. Parce qu’il n’est pas dans ma nature de pouvoir accomplir un acte quelconque de ma vo-

lonté autrement que d’une manière extérieure et sensible. — Dieu, pourtant, voit le fond de votre cœur. — Qui le nie? ce n’est pas moi. Je dis seulement que mon cœur ne peut adorer Dieu autrement que par une manifestation extérieure quelconque de ses sentimens intimes.- — Mais Dieu daignera-t-il seulement apercevoir ces signes d’adoration extérieure? — Vous le niez, philosophes j mais daigneroit-il apercevoir davantage une adoration purement intérieure, si elle étoit possible? Tâchez de ne vous point contredire. Les devoirs engagent h quelque chose, sans doute, soit que vous les renfermiez au fond de la conscience, soit que vous les rendiez sensibles par des actes. Or, si Dieu ne daigne pas apercevoir les devoirs qui lui sont rendus, ces devoirs existent-ils? Dites-le moi, ne sont-ils pas une vaine erreur de la conscience, une illusion ou une imposture?

Telle est la conséquence où va tomber nécessairement la philosophie. Il faut qu’elle nie les devoirs de l’homme envers Dieu, dès quelle veut les réduire à de pures notions spéculatives. Il est vrai que d’un autre côté elle ne sauroit trouver en elle-même une autorité suffisante pour imposer à l’homme des devoirs manifestés par des actes. Qu’est-ce donc que la philosophie qui se met dans l’alternative de nier la réalité des devoirs, ou de ne l’établir qu’en se contredisant elle même?

Combien nous marchons plus sûrement dans nos recherches philosophiques sur les devoirs de l’homme envers Dieu! Nos principes étant une fois exposés sur l’origine et la certitude de la connoissance de ces devoirs, nous comprenons qu’ils ne peuvent en aucun cas

être réduits à de pures abstractions chimériques ; car, outre qu’ils ne seroient plus alors des devoirs, il est aussi très -évident que de telles notions spéculatives s’éteindroient bientôt dans l’intelligence, ou n’y resteroient du moins que comme de vains souvenirs. Aussi prenons-nous pitié de ces philosophes, ignorans de la nature humaine, qui, avec leur beau langage de sophistes, viennent dire à l’homme d’abolir ses temples, et de renfermer en lui-même les adorations qu’il rend h Dieu. Dieu, lui disent- ils, a -t<il besoin de ses hommages? Que ne disent-ils aussi qu’il n’a pas même besoin de sa soumission? Non, Dieu n’a besoin ni de la soumission ni des hommages de l’homme; mais l’homme, qui est sous sa main puissante, a besoin de reconnoître sa majesté, de l’honorer par des sacrifices, et de l’apaiser par des supplications. Or, c’est en cela précisément que consiste le culte de la Divinité. Ainsi, à ne considérer la nécessité du culte extérieur que comme une vérité philosophique, elle est démontrée invinciblement comme une conséquence rigoureuse de la notion même que nous avons des devoirs de l’homme envers Dieu. Et ajoutons encore que ce culte n’est pas seulement une obligation pour l’homme considéré en luimême, mais encore pour l’homme considéré en société ; en sorte qu’il doit être à la fois extérieur et public. En effet, Dieu créateur de l’homme, l’est aussi de la société; la société donc doit à Dieu des adorations et des hommages solennels. Nul homme ne peut se soustraire à ces devoirs publics sans rompre la société même, et sans violer la volonté souveraine de Dieu , qui n’a point voulu qu’il vécût seul, mais qu’il trouvât sa vie dans la vie commune des autres hommes, et que par conséquent

il remplît avec eux des devoirs communs par rapport à l’auteur et au conservateur de leur société.

Voilà, certes, des vérités démontrées rigoureusement par le raisonnement philosophique, et Ton voit comment elles se lient et s’enchaînent avec la notion fondamentale de Dieu, et comment elles découlent par voie de conséquence de cette notion.

Mais c’est peu que la nécessité d’adorer Dieu publiquement soit une conséquence de la notion de Dieu ; sufîiroit-il à l’homme de fonder ses devoirs sur des raisons philosophiques? Non, sans doute. Mais voici que Dieu lui-inéme parle à l’homme et lui fait connoître ces devoirs par un moyen plus propre à sa foiblesse, et plus imposant pour sa volonté. C’est lui-même qui fait une loi souveraine du culte qu’il attend de sa créature. Ici toutes les intelligences comprennent la nécessité de se soumettre. Que faut-il de plus? L’homme n’a plus besoin de chercher à s’assurer par des efforts de raison s’il ne doit point au Créateur une adoration extérieure et publique, il lui suffit d’entendre sa voix qui ordonne qu’un culte public lui soit rendu. Toutefois il y a peut-être ici quelque chose d’admirable à considérer.

IV. Démonstration de la révélation par la méthode de V enseignement traditionnel .

La philosophie démontre en effet que si Dieu n’a point parlé à l’homme au commencement, l’homme n’a pu avoir la notion de ses devoirs envers Dieu.

N’est-ce pas là une démonstration philosophique de la révélation, avant même que la révélation soit pré-

sentée à l’homme comme un événement historique? Or, la tradition humaine est partout présente pour attester que c’est en effet par cette communication de Dieu que l’homme a connu le culte qu’il lui devoit rendre. Voilà donc un accord merveilleux de la philosophie et de la tradition.

Et qu’on voie dès ce moment comment nous nous trouvons ainsi avancés dans la démonstration de la religion chrétienne. Comme elle n’est qu’une suite de faits attestés par le témoignage humain, et qui tous ramènent la pensée vers Dieu, premier auteur des vérités qu’elle enseigne , dès que l’incrédule ose démentir l’imposante autorité de ce témoignage, nous lui montrons la nécessité de renverser à la fois les plus rigoureuses démonstrations de la philosophie.

Ainsi nous le poussons à la révélation, soit par la désespérante impossibilité d’expliquer autrement les notions humaines, soit par la merveilleuse tradition de l’univers, et par les souvenirs irrécusables de toute l’histoire. Et ici l’on voit comment notre philosophie sert d’introduction naturelle aux enseignemens raisonnés de la religion; car c’est ici que viennent se présenter les traditions primitives, et tout ce qui montre, par la suite des faits, Dieu créateur de l’homme, et auteur des lois religieuses delà société.

Nous parlons d’abord de la première manifestation solennelle de Dieu. Mais après que cette grande vérité nous est apparue avec le double caractère que lui donnent la tradition et ensuite le raisonnement, se montrent l’histoire merveilleuse du peuple qu’il s’étoit réservé au milieu des premiers crimes du monde; la conservation des vérités qu’il avoit déposées dans la so-

eiété humaine, au sein de ce peuple, malgré ses longs e'garemens; l’ignorance et la corruption du monde; les superstitions et les impiétés de toute la terre, et, dans cette immense dégradation du genre humain , l’apparition miraculeuse d’un Rédempteur, la suite de ses prodiges, sa vie et sa mort; l’histoire de l’établissement de sa religion ; l’accomplissement extraordinaire des prophéties anciennes et des promesses nouvelles ; la perpétuité de la foi au travers de mille erreurs et de mille persécutions. Tel est le grand spectacle qui s’offre à nos regards, et l’on voit que pour arriver à la découverte philosophique de ces belles preuves du christianisme, nous ne faisons que développer et suivre naturellement l’histoire de la société humaine depuis son berceau. Ici point de vains systèmes sur la certitude de nos croyances. Quiconque refuse de croire à la vérité de nos connoissances est obligé d’errer dans un vide immense; la raison lui échappe, la philosophie le trouble, son esprit se confond et se perd; au contraire, quiconque se soumet à l’enseignement de la tradition primitive entre naturellement dans les vérités les plus hautes de la religion, et il trouve à la fois l’unique base de la certitude philosophique.

V. Carrière ouverte aux apologistes de la religion révélée , et principales preuves de la vérité du christianisme .

Après cela les défenseurs de la religion pourront bien encore sans doute chercher dans ces grandes vérités de quoi convaincre par le raisonnement les consciences rebelles à l’enseignement si simple de la tra-

ilition. On a paru craindre que la philosophie, réduite à n’être ainsi que l’histoire de l’homme et de la société, ne rendît superflus les travaux des beaux génies qui ont consacré leur éloquence à l’apologie du christianisme j mais c’est là bien évidemment une erreur aveugle ou une injuste prévention. N’est-il pas toujours permis au philosophe chrétien de trouver dans ses croyances tout ce qu’elles ont par elles-mêmes d’entraînant pour la raison d’autrui? Quels plus beaux sujets furent jamais offerts à l’éloquence! Quels plus beaux triomphes furent promis à la raison ! C’est par de telles discussions que brilla le génie des plus grands hommes. Ainsi de tout temps triomphèrent des sophistes et des impies les plus fameux athlètes du christianisme, les saint Chrysostôme et les saint Augustin, les saint Ambroise et les saint Bernard, et en des temps plus rapprochés, les Bossuet, les Fénelon et les Pascal, et quelques autres moins sublimes, mais qui, en présence des ravages et du triomphe de la philosophie du xYine siècle, eurent le courage de professer avec talent les vérités méconnues de la foi chrétienne. Pourquoi trembler qu’une philosophie uniquement fondée sur le christianisme ne paroisse en conflit avec les apologies philosophiques du christianisme? Les savans écrits de M. de Bonald, de M. de Maistre et de M. de La Mennais, en établissant sur ses bases la raison humaine, ne sauroient heurter en aucune façon l’examen raisonné des preuves sur lesquelles reposent les croyances de l’univers. Que l’éloquence chrétienne renouvelle donc ses merveilles; de nos jours elle a fait quelques grands efforts pour remonter à son ancienne gloire. M. de Boulogne a laissé aux orateurs de beaux

souvenirs; M. Frayssinous leur a donné long-temps des exemples de dignité ; la carrière reste toujours ouverte; et la doctrine traditionnelle du christianisme n’exclura jamais la démonstration de ses miracles et l’apologie de ses bienfaits.

II n’entre point dans notre plan d’énoncer l’ordre des raisonnemens philosophiques qui servent à établir la foi dans les cœurs. Nous observerons seulement que la religion chrétienne, considérée comme un grand fait historique, doit trouver sa démonstration principale dans le témoignage humain, premier appui sur lequel il faut, en dernière analyse, faire reposer la certitude. C’est donc rentrer toujours dans nos doctrines, que de présenter avec tous les apologistes l’histoire des miracles du christianisme, puisque les miracles sont attestés par le témoignage, et que, nier le témoignage en des matières si graves, c’est renverser le fondement de toute philosophie. Or, il est surtout des miracles d’une telle nature, qu’il est impossible de les révoquer en doute sans nier toute évidence, sans fermer les yeux à la lumière du jour, sans contredire à la fois ses propres convictions et les convictions de toute la terre. Tel est assurément l’accomplissement des prophéties, et c’est aussi le premier objet qui doit être sérieusement médité par le philosophe.

Des hommes inspirés, disons, si l’on veut, des hommes qui se croient inspirés, annoncent à la terre un Rédempteur, et ne font ainsi que répéter de loin en loin une parole plus solennelle échappée du ciel à l’origine du monde. Aussitôt une grande attente remplit les nations, et une vague espérance se répand dans toutes les contrées de l’univers. Certes on pourra hier

dire que des fourbes, des fanatiques, ont pu tromper l’esprit humain, avide de choses mystérieuses, et toujours prêt à s’élancer dans l’avenir; mais le miracle n’est pas sans doute dans la facilité avec laquelle des promesses sorties de la bouche de quelques prophètes ont été accueillies du monde entier ; si ces promesses ne sont pas accomplies, si l’attente des nations a été vaine, il n’y a plus dans les prédictions de l’avenir qu’une grande imposture, et dans l’espérance des hommes qu’une grande crédulité. Or c’est tout le contraire qui arrive. Le Rédempteur promis paroît sur la terre à l’époque annoncée; il vit et il meurt, ainsi qu’il avoit été prédit aux nations ; et aussitôt l’espérance des hommes se change en réalité; l’attente fait place à la foi et à l’adoration : voila le miracle.

Gomment nous assurerons- nous toutefois qu’il n’y a pas encore dans cet événement quelque erreur cachée, quelque imposture inouie? Ce sera assurément par le moyen universel de connoître toute vérité, je veux dire la tradition et le témoignage. Jésus-Christ a - t - il été annoncé à la terre? Ouvrez les monumens des nations, entendez leurs traditions, consultez leurs souvenirs, lisez leur histoire. Jésus -Christ est -il venu, comme il avoit été annoncé? Lisez encore et écoutez le monde entier qui vous parle. On le voit, c’est toujours le témoignage qui est l’unique règle de la croyance des hommes.

Et c’est aussi sur ce fondement que repose la foi de tous les autres miracles de la vie de Jésus-Christ, la guérison des malades, la résurrection des morts, la multiplication des pains, une foule d’autres semblables, et enfin sa propre mort, sa résurrection et son ascen-

sion dans les deux. L’unique démonstration philosophique de ces miracles est toujours le témoignage humain, et ce que nous y ajoutons pour montrer qu’ils sont conformes à l’idée que nous avons de la puissance de Dieu, et que, par conséquent, ils ne heurtent pas le raison , n’ajoute rien au fond à leur certitude, puisqu’ils n’en seroient pas moins certains, quand Lien même notre foible intelligence ne pourroit en aucune façon les accorder avec l’idée que nous avons de la Divinité.

Toutefois admirons ici la sagesse de Dieu. Comme elle a prévu que le souvenir traditionnel des miracles passés ne seroit pas toujours suffisant pour dompter l’orgueil humain et le soumettre à la foi, elle a voulu que des miracles toujours subsistans fussent présens à toutes les générations. Ainsi Jésus-Christ annonce à ses disciples la perpétuité et l’universalité de sa doctrine, chose décisive pour la démonstration des vérités qu’il enseigne, et qui doit servir soit à dévoiler ses impostures, soit à faire éclater sa divinité. Or, c’est le miracle de l’accomplissement d’une promesse si hardie , osons dire si téméraire, qui, à chaque instant, frappe les regards des nations. Ce n’est point par le raisonnement que nous parvenons à nous assurer si Jésus-Christ a trompé ses disciples ; c’est en consultant les hommes autour de nous, c’est en ouvrant les yeux à la lumière du soleil ; tant il est vrai que la certitude de la vérité repose toujours sur la société et sur les enseignemens quelle nous transmet.

Nous parlons delà perpétuité de la foi chrétienne. Nous pourrions parler aussi de la dispersion si frappante du peuple juif, miracle toujours subsistant et

toujours inexplicable à la simple raison. Voilà donc la démonstration du christianisme constamment réduite au simple exposé de certains faits, soit anciens, soit nouveaux, soit permanens. Et cette • démonstration , qui intéresse à la fois tous les hommes, est propre également à toutes les intelligences. Ainsi, le moyen universel de connoîtreque nous avons montré au commencement, s’applique aux vérités surnaturelles comme aux vérités sociales. Toujours c’est la tradition et le témoignage, toujours c’est la foi commune des autres hommes, toujours c’est l’expérience de ce qui se passe autour de nous, qui devient pour nous la règle et le fondement de la certitude.

Et notre raison auroit beau chercher en elle-même quelque autre motif de croire les grandes vérités qui lui sont ainsi communiquées, il n’en reste pas moins démontré évidemment que c’est ainsi quelle les a connues, et que la certitude qu’elle en a ne commence point avec la démonstration qu’elle croit produire d’elle-même, mais qu’elle a commencé avec la tradition qu’elle en a reçue. La foi des miracles, en effet, et de toutes les vérités chrétiennes, est certaine d’elle -même, et non point par une démonstration quelconque venue après l’enseignement. S’il en étoit autrement, la foi cesseroit d’être ce quelle est; je dis plus, la foi seroit impossible. Lorsque, sur le témoignage des hommes, nous croyons Jésus-Christ et ses miracles, nous obéissons à la nature de notre être, qui nous oblige, malgré nous, à recevoir la vérité de la tradition. Refuser de croire dans cette circonstance, seroit nous soulever contre nous -mêmes, et rompre violemment avec la société. Car, il faut bien le re-

marquer, la société ne fait ici que nous transmettre un fait, qui de lui-même, comme tous les faits, est au-dessus de toute démonstration, puisqu’enfin démontrer la vérité d’un fait, ce n’est jamais rien autre chose que démontrer la vérité du témoignage qui en transmet la connoissance. Et c’est pour cela que je dis que la croyance des miracles de Jésus-Christ, considérés comme des faits, n’est certaine que par le témoignage, et que la foi ne seroit plus la foi, si elle prétendoit en chercher la certitude dans une démonstrations purement philosophique.

Et qu’on ne pense pas que les croyances chrétiennes soient ainsi exposées à paroître reposer sur un fondement trop frêle. Le témoignage, fondement de toute la société humaine, prend un caractère différent, suivant la différence des vérités qu’il perpétue, et il est consolant pour la foi de trouver surtout dans la tradition chrétienne une autorité qui jamais n’appartint à aucune autre espèce d’enseignement. Les hommes croient les anciennes histoires, ils croient à l’existence des peuples qu’ils n’ont pas vus, aux actions qui leur sont racontées, aux événemens qui ont rempli la vie des nations, ils gardent le souvenir des héros, ils perpétuent le nom des sages, la gloire des législateurs, la mémoire des bons rois. Et sans doute un cri universel de colère ou de pitié se feroit entendre, si tout-h- coup une nuée de philosophes se répandoit dans le monde pour détruire tous ces souvenirs, et pour démontrer par des sophismes que l’histoire menteuse des âges passés a transmis des noms qui jamais n’avoient existé.

Telle est, en effet, la certitude des événemens vulgaires, attestés par le témoignage, qu’on ne peut lea

ébranler sans renverser à la fois toute la société, et sans arracher à l’homme comme une partie de son être, sa conscience, en un mot, qui s’attache invinciblement h ce qui lui est ainsi confirmé. Toutefois il y a loin de cette certitude à celle des vérités chrétiennes. Entre tous les faits les mieux attestés par l’histoire, en est-il un seul qui se présente avec les caractères d’authenticité que le témoignage donne aux moindres souvenirs du christianisme? Ici, point de mélange, point d’obscurité, point de contradictions dans les récits. Les historiens ont vu ce qu’ils racontent, et ils meurent pour attester qu’ils l’ont vu. Les événemens sont de la plus haute importance ; le monde est intéressé à en connoître la vérité ou le mensonge. Et, en effet, une grande résistance se manifeste pour empêcher qu’ils ne soient crus témérairement. Les échafauds, les chaînes, les tortures sont préparés partout pour les imposteurs, s’il y a des imposteurs. N’importe ; le témoignage triomphe, et, en présence de toutes les oppositions, une vaste société d’hommes se perpétue pour conserver soigneusement, par une tradition toujours intacte, la connoissance des faits que les premiers témoins a voient attestés par le sang. Je le demande : où trouverons-nous dans toutes les histoires un seul événement ainsi transmis et confirmé? Quel homme est mort, quel homme voudroit mourir pour témoigner de la vérité des récits ordinaires, même quand il les croiroit les plus authentiques? Et nous ne parlons point ici de vaines opinions pour lesquelles le seul entêtement et la seule vanité pourvoient bien aussi former des martyrs; nous ne parlons que de faits attestés, parce que le christianisme n’est pas autre chose. Qu’est-ce donc que cette étrange nou-

veauté? Voyons-nous quelque part une société formée pour conserver dans le monde le dépôt de quelque tradition historique? Les souvenirs les mieux confirmés se présentent-ils avec ce caractère inoui de certitude? Est-ce ainsi que nous sont attestés les exploits des capitaines, les révolutions des peuples, les changemens de la politique, notre propre histoire enfin, celle qui nous est le mieux connue, et dont la vérité nous intéresse le plus? Non, rien ne manque aux vérités du christianisme, et nulle tradition humaine ne nous est offerte avec ce degré de certitude philosophique qui environne, comme d’une lumière éclatante, chacun des récits auxquels s’attache notre foi.

Ici peut commencer à s’étendre la mission des apologistes de la religion. Le témoignage, en effet, sur lequel reposent les croyances chrétiennes étant une fois montré à l’homme dans toute sa force, il s’ensuit que ces croyances sont certaines, c’est-à-dire que les miracles de Jésus-Christ sont de vrais miracles, que ses enseignemens sont des révélations, et que lui-méme est Dieu ; c’est-à-dire encore que nous sommes obligés envers Dieu par les devoirs nouveaux dont Jésus- Christ a fondé la connoissance sur des miracles, et dont l’enseignement se perpétue par les mêmes moyens qui perpétuent le témoignage de sa révélation. Grandes et sublimes conséquences ! sujets toujours nouveaux de méditation pour la philosophie ! C’est ici que la raison humaine peut employer toutes les forces que Dieu lui a données pour montrer cette grande autorité du christianisme, pour dompter les résistances rebelles de l’orgueil, pour assujétir l’intelligence aux leçons de la foi. Qu’on voie donc quelle liberté est laissée au raisonne-

ment en des matières si fécondes ! Le témoignage nous assure de la vérité des faits qui sont le fondement de la religion. Mais l’esprit de l’homme, par l’admirable facilité qui lui est donnée de considérer les choses dans leurs rapports, dans leur origine et dans leurs conséquences, trouve dans cette histoire des traditions religieuses, des motifs philosophiques de nous enchaîner à la vérité, et de nous faire aimer les devoirs qui en découlent. Ici donc s’agrandit l’autorité des moralistes, et on le voit, si la raison nous oblige à être chrétiens, ce n’est jamais qu’après que le témoignage nous a révélé la certitude du christianisme et la vérité de ses en-

seignemens.

Page 1