V. Puffendorf est obligé cle revenir à Dieu , comme
auteur dit droit.
Puffendorf, il faut ici le reconnoître, au milieu de beaucoup de faux principes qui tenoient plus sans doute aux préjugés de sa religiou qu’aux égaremens de son esprit, n’a pas été loin de proclamer cette impuissance de la philosophie humaine, et a pressenti quelquefois l’unique moyen de la ramener à ses vrais principes. Après avoir en effet péniblement appliqué cette loi fondamentale du droit naturel , que nous avons vue, à tous les devoirs des hommes en société, il semble s’apercevoir que quelque chose manque à ses systèmes, et il termine en ces mots : « Cependant, pour donner force de loi aux maximes de la raison que nous avons établies, il faut supposer ici un principe plus relevé. En effet, quoique leur utilité soit de la dernière évidence, ce motif seul ne seroit pas capable d’imposer aux hommes une si forte nécessité, qu’ils ne pussent se dispenser de les pratiquer, toutes les fois qu’ils voudroient renoncer aux avantages qui reviennent de leur observation , ou qu’ils croiroient avoir en main des moyens plus propres à avancer leurs intérêts ; et la volonté humaine ne sauroit jamais être tellement liée par ses décisions toutes seules, qu’elle ne puisse s’en écar-
ter quand bon lui semble. Supposé même que dans l’indépendance de l’état de nature, un certain nombre de gens convinssent ensemble d’observer ces maximes les uns envers les autres, elles n’auroient de force par rapport à eux qu’aussi long-temps que dureroit le traité. Bien plus, l’engagement ne seroit pas même proprement obligatoire, parce que cette maxime de la raison qui prescrit d’observer religieusement les conventions, n’auroit pas encore force de loi : ainsi chacun pourvoit, quand bon lui sembleroit, se dédire nonobstant l’opposition de tous les autres. Il n’y auroit non plus alors aucune autorité humaine suffisante pour rendre les maximes obligatoires : car toute autorité humaine supposant quelque convention , et les conventions tirant toute leur vertu de la loi, je ne vois pas comment on pourvoit concevoir aucune autorité humaine capable d’imposer quelque obligation, avant que ces maximes de la raison aient acquis force de loi. Et quand même toute autorité humaine seroit uniquement fondée sur le consentement des hommes qui s’y soumettent, si un souverain érigeoit en loi quelque une de ces maximes, elle n’auroit pas plus de force que les lois positives, qui dépendent, et dans leur origine et dans leur durée, de la pure volonté du législateur.
» Il faut donc nécessairement poser pour principe que l’obligation de la loi naturelle vient de Dieu même, qui, en qualité de créateur et de conducteur souverain du genre humain , prescrit aux hommes avec autorité l’observation de cette loi *. »
Voilà certes le droit naturel renversé autant qu’il
1 Liv. n, chap. ni.
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est possible. Il est donc vrai que dans la nature des choses la philosophie ne trouve aucune raison positive de soumettre l’homme à une volonté qui ne seroit pas la sienne, et qu’il n’y a par conséquent aucun moyen philosophique d’établir le droit ou le devoir entre les hommes en société. Mais PufFendorf a prononcé le nom de Dieu, et voilà tout de suite le dénouaient de ces grandes et interminables difficultés. Il faut s’étonner que des philosophes qui connoissent Dieu et qui ont quelque foi à ses commandemens, aillent perdre leur génie à la recherche de je ne sais quels principes philosophiques qu’il est impossible à la raison de jamais découvrir. Pourquoi ne pas s’attacher dès le premier pas à ce Dieu, vrai principe de toutes choses, unique fondement de la raison humaine, sans lequel tout est mystérieux et couvert de ténèbres dans la nature? Pour nous, nous n’avons fait sentir les difficultés de la science du droit, que pour en venir à cette unique solution de toutes les sciences.
VI. Par ce système tout s’explique , et ainsi il faut toujours mettre la révélation en tête de la philosophie .
Dieu a créé les hommes et il les a établis en société, avec des lois que lui-même leur a faites, et de là la première explication des devoirs qu’ils ont à remplir.
Dieu commande aux hommes. Il les établit en diverses positions, où les uns et les autres sont liés par des obligations mutuelles. Lui seul est l’unique raison de la supériorité des uns et de la dépendance des autres. De là l’origine du droit social.
Et sans doute il est bien permis de montrer que l’ordre ainsi établi souverainement parmi les hommes, se trouve conforme à leur nature et à leur instinct de sociabilité', et que toutes les lois qui servent à l’établir sont admirablement appropriées à leurs besoins, en sorte qu’ils traîneroient sans elles une vie brute et misérable. Quoi de plus rigoureux que de semblables vérités ! Et Dieu pourroit-il établir des lois d’ordre qui ne fussent ainsi conformes avec leur objet? Mais il faut toujours voir que cette belle harmonie des lois sociales et de la nature humaine, si propre à remplir d’amour et d’enthousiasme l’intelligence de l’homme, n’est pourtant pas la raison logique de leur vérité, ni le motif souverain qui oblige la volonté de l'homme h la soumission. Il faut voir que l’homme, si disposé à mal connoître ce qui lui est utile, et à chercher dans le désordre le remède de ce qu’il juge lui devoir être pernicieux, si accoutumé à prendre ses caprices et ses passions pour des avantages réels, a besoin d’une loi morale qui enchaîne sa conscience, et qui établisse sa culpabilité, lorsqu’il croit ne suivre que son instinct. Or, ce principe d’utilité ou de convenance n’a aucune force de lui-même. Il faut donc que ce soit Dieu, raison suprême de toutes choses, qui vienne avec des lois souveraines contraindre la conscience à suivre un ordre qui est conforme à sa nature, et lui ôter le droit d’interpréter à sa manière ce qu’elle jugeroit plus utile ou plus convenable.
Dès que Dieu a parlé, tout le système des devoirs se déroule. Nous voyons d’abord la société humaine se former dans la famille. Le père commande aux enfans, non pas seulement avec cette autorité naturelle
que semble lui donner la paternité, mais encore avec ces droits positifs qu’il reçoit de Dieu, premier auteur de toute autorité. Et toutefois, le fils ne reste pas sans droits sur le père, puisque le père, toujours en vertu de la loi souveraine de Dieu, lui doit sa protection et son amour. Qu’ensuite la famille s’agrandisse, et que le père voye ainsi s’étendre les droits de la paternité, l’autorité sociale commence à se former, et toujours, comme on le voit, elle repose sur l’autorité divine. Ce n’est pas qu’ici je veuille imaginer des systèmes pour expliquer tous les pouvoirs que mille événemens contraires doivent faire naître dans le développement progressif de la race humaine. Mais, après avoir considéré que c’est toujours la famille qui est la première origine de la société, et après nous être élevés par cette unique considération jusqu’à Dieu, auteur de la première famille, nous ne voyons pas sans une grande admiration des devoirs qui étoient propres à une société d’abord restreinte, s’appliquer ensuite à la société agrandie, et modifiée de mille manières.
Il nous est donc superflu de disserter sur la nature même du pouvoir. Ce que nous devons uniquement considérer, c’est qu’avec les modifications si variées qu’il doit subir, les devoirs de l’homme restent les mêmes, et que la société repose toujours sur un même principe. Ainsi partout Dieu domine les volontés, et règle les consciences. Partout c’est une obligation de respecter l'autorité qui préside à l’ordre, d’obéir aux lois qui régissent la nation, de ne faire de mal à personne, de réparer le dommage, d’être fidèle aux conventions, de ne point séduire par des promesses menteuses. La république a ses lois, la monarchie a ses
coûtâmes, l’aristocratie son autorité. Mais partout la conscience a un principe commun. Aussi Dieu, en écrivant les lois qu’il destine à l’homme, ne lui en laisse-til pas l’interprétation suivant les circonstances diverses où il peut être jeté. Et Jésus -Christ descendant en personne sur la terre pour renouveler des vérités oubliées, ne soumet pas ses enseignemens aux variations de la politique humaine. Telle est la nature des devoirs de l’homme; c’est l’éternelle vérité qui les consacre, c’est elle qui les empreint dans la conscience, et qui en fait pour nous une règle immuable, quelle que soit la perpétuelle inconstance qui donne à chaque moment une face nouvelle aux choses de la terre.
Que si nous montons de la considération des devoirs de l’homme, à celle des droits publics de l’autorité, nous trouverons toujours le même principe de ces droits. Car qu’il y ait des usurpations et des violences, cela est hors de doute; mais toujours, en thèse générale, il faut reconnoître que c’est Dieu qui est l’auteur du droit. De savoir comment il a voulu que le droit se perpétuât dans la société, ce seroit peut-être une vaine recherche, bien qu’on puisse établir (que la paternité a du être le moyen le plus naturel de transmettre l’autorité, puisqu’elle seule en a donné la première image. Mais ce qui reste toujours évident, c’est que le droit, considéré en lui -même, est inexplicable, si l’on n’en fait remonter l’origine jusqu’à Dieu. Il n’y a que Dieu qui soit l’auteur de la justice, et lui seul donne de la force aux lois humaines. C’est Dieu qui est le principe de la législation, et sans lui le droit du législateur est un grand mystère. Que dironsnous du droit si formidable de faire la guerre, c’est-à-
dire de détruire la race humaine par des coups violens ; et de cet autie dioit, non moins étonnant, cjui appar— tient au souverain sur la vie et la mort des coupables? Comprend-on que de lui-méme le souverain eût jamais un droit semblable? et le pourroit-on suffisamment expliquer par le droit qui lui appartient de défendre la vie de la société? Qui dira qu’il est dans la nature des choses, que la vie d’un individu lui soit ravie pour le maintien de l’ordre? oii la nature a-t-elle empreint cette loi si extraordinaire? Non, la nature n’a point manifesté un tel droit, et surtout elle ne l’a point créé ; il faut que la suprême autorité de Dieu vienne consacrer et sanctionner la justice humaine, pour qu’elle ait réellement le droit de frapper, autrement il seroit permis de ne voir en elle qu’une tyrannie et une oppression, et dans la société qu’une force toujours armée contre ses propres membres. Aussi faut -il considérer que, si on a quelquefois renié dans les livres ce droit de vie et de mort qui appartient à l’autorité sociale, ce n’est jamais que parce qu'on refuse de mettre Dieu en tête de la société. Tant il est vrai que, Dieu une fois ôté du monde, il n’y reste plus que désordre ou oppression. Tous les sophismes des publicistes, toutes les erreurs du droit naturel n’ont d’autre cause que la vanité de l’homme, qui croit trouver par sa raison seule le vrai principe de la société, et qui ne voit pas que par sa raison seule il est conduit à en saper toutes les bases.
À présent il resteroit à faire voir comment une société fidèle h mettre Dieu en tête de la morale se trouve naturellement amenée à un état d’ordre, et par conséquent a un état parfait de bonheur. Lorsque en eflet
tous les hommes sont convaincus que s’il y a des droits exerces dans l’Etat, c’est Dieu même qui en est le fondement, que s’il y a des devoirs à remplir, c’est encore Dieu qui en est la sanction , il est aisé de voir que cette conviction doit donner h chacun une fidélité singulière à accomplirsadestination.Ce n’est plus l’utilité, ce n’est plus un vil égoïsme déguisé sous le nom d’intérêt social qui préside aux actions des hommes; un pareil motif seroit-il suffisant pour déterminer la conscience à des actes généreux et à des sacrifices pénibles? et d’ailleurs l’homme, avec ses passions brutales, est -il sûr de toujours comprendre son intérêt véritable?
Mais Dieu se montre avec un code de morale, proclamé hautement et imposé par sa volonté souveraine à toutes les volontés. Dès lors tout se tient dans la société par des rapports de commandement et d’obéissance, par des liens de bienfaisance et d’amour. Si le sujet est dans la dépendance du chef, le chef dépend, en quelque manière, du sujet, par la protection qu’il lui doit. La justice enchaîne a la fois toutes les consciences. Une autorité suprême domine également toutes les volontés, en sorte que les droits et les devoirs, qui sont si distincts entre les hommes, se trouvent cependant confondus devant la majesté de la loi souveraine qui 1 es a réglés. Ainsi s’établit véritablement l 'égalité dans la société, par l’obligation égale qui enchaîne tout le monde à des devoirs variés, mais réciproques, et tous également sacrés. Et ce n’est qu’en se rapprochant le plus possible de cette égalité , souvent grossièrement interprétée, que la société se rapproche de sa perfection. C’est cette tendance qui est proprement l’esprit du christianisme. Ce n’est pas à nous h faire comprendre
son influence sociale. Notre objet est rempli : nous avons montré le fondement du droit et le fondement des devoiis, matière aride par les raisonnemens métaphysiques qu’elle fait naître. Laissons désormais à l’éloquence des moralistes les savantes applications qui peuvent être faites de ces principes abstraits aux diverses positions de l’homme et de la société.