‹ Introduction a la philosophie;Chapitre 55 sur 73 · ÏII. DEVOIRS DE L’HOMME ENVERS SOI-MEME · texte numérisé non relu

ÏII. DEVOIRS DE L’HOMME ENVERS SOI-MEME

Les devoirs de l’homme envers soi-même ne sont explicables que dans le système de philosophie qui met Dieu en tête des raisonnemens.

Nous avons peu de choses à dire sur les devoirs de l’homme envers soi-même. Ces devoirs sont réglés par Dieu, qui en a fait une obligation positive et manifeste, en sorte qu’il est bien inutile à la philosophie d’en chercher en elle -même le fondement. Mais il n’est pas superflu de montrer qu’il y a un véritable renversement d’idées dans la manière dont les traités ordinaires de philosophie présentent la classification des devoirs. Ils mettent en tête de la morale les devoirs de l’homme envers soi-même, comme si l’homme trouvoit au dedans de soi sa propre règle, et que cette règle, une fois trouvée, dût lui suffire pour devenir le fondement de tout le reste de sa conduite, soit par rapport aux autres, soit par rapport à Dieu. Ainsi la première loi proposée à l’homme, c’est l’intérêt de sa conservation, et de là on fait découler tout le reste. Mais ne voit-on pas tout ce qu’il y a de faux en de tels systèmes?

Et d’abord il peut bien être vrai rigoureusement et absolument qu’il est de l’intérêt de l’homme de se

conserver ; mais est-ce là le premier fondement du devoir? Et s’il plaît à l’homme de ne point suivre son interet, quelle règle proposera-t-on à sa conscience? On voit bic.u qu’il n’en reste plus aucune. Lorsqu’on ramène l'homme à lui-même par des raisonnemens quelconques, pour lui proposer des règles de conduite, on renverse toute la morale.

Considérons qu’il y a deux sortes de devoirs qui obligent l’homme par rapport à lui-même; ceux qui regardent la conservation de sa vie animale, et ceux qui regardent la conservation de sa vie intellectuelle.

L’homme peut-il se nuire, peut-il détruire son corps, dans le système de droit naturel qui est généralement suivi dans les philosophies vulgaires? Il est bien clair que, dans cette hypothèse, nul n’a droit sur sa vie, et que lui seul peut en disposer. C’est son bien , c’est son être; et, lorsqu’on dit qu’il appartient à la société avant de s’appartenir à soi-même, on se contredit grossièrement, puisque, au contraire, dans le système que l’on propose, l’homme s’appartient à soi-même avant d’appartenir à la société. Et d’ailleurs, comment l’homme appartient-il à la société? Où est le droit écrit qui sanctionne cette propriété si nouvelle? Où est l’origine de ce droit? Et l’homme, qui est une libre intelligence, peut-il appartenir à une puissance qui soit hors de lui? A quel titre seroit cette dépendance? Seroit-ce une convention? on n’en voit aucune trace. D’ailleurs l’homme avant de s’ôter la vie se détache de la société; voilà, si l’on veut la violation d’un traité. Mais une fois tombé dans cet isolement, qui est-ce qui a droit sur sa vie? N’est-elle pas alors son bien propre? Et je demande encore une fois quel est le devoir qui oblige sa con-

science à ne point détruire son corps, dès le moment qu’il trouve de son intérêt de ne le point conserver?

Il faut être aveugle pour ne pas voir que la philosophie purement humaine n’a aucun motif suffisant pour déterminer dans ce cas la volonté de l’homme et pour enchaîner sa conscience.

Il en est de même des devoirs qui obligent l’homme à la conservation de la vie intellectuelle. Les moralistes disent à l’homme d’être juste, équitable, d’être doux et bon, de mener une vie droite et pure, d’être toujours tempérant et modeste, de fuir l’hypocrisie et la duplicité ; et , sans doute , ce sont là des préceptes de sagesse; mais je demande toujours sur quoi la philosophie fait reposer ces devoirs. Pourquoi l’homme est-il obligé à des privations qui gênent ses goûts, et comment sa conscience est-elle tenue à des pratiques qui ne lui paroissent en aucune manière intéresser sa conservation ni son bonheur? Nous avons entendu tout-à-l’heure un philosophe nous dire que l’homme est tenu d’éviter les excès de l’intempérance, qui, en ruinant sa santé, le mettent hors d’état de vaquer aux choses auxquelles il est appelé par sa condition, et de se rendre utile à la société humaine. Mais voilà bien un principe posé en l’air. Et pourquoi l’homme est-il tenu, comme on le dit, à cette modération ? N’y est-il tenu que parce que cette intempérance est funeste au corps? mais nous trouverons des hommes capables de supporter tous les excès et de conserver à la fois tous les moyens d’être utiles à la société humaine. Il n’y a donc plus de devoirs pour ces santés robustes , dès qu’elles peuvent impunément les violer. Gii la philosophie va -t -elle chercher ses principes? et qu’il est honteux pour des

chrétiens de se voir contraints par la force des conséquences de saper tous les fondemens de la morale?

Pourquoi parler, après cela, de ces vices du cœur et de l’esprit qui dégradent l’humanité, et que la philosophie se met néanmoins hors d’état de flétrir, du moment qu’ils ne nuisent pas ouvertement à la société? La colère, le mensonge, les goûts abjects, les passions cachées qui troublent la vie de l’homme, les penchans honteux qui l’avilissent, n’ont plus rien en eux-mêmes de contraire aux devoirs de la conscience. Et qu’importe à la société que ses membres se déshonorent à leurs propres regards par des habitudes corrompues, pourvu qu’il ne ruinent pas leur santé, et qu’ils ne cessent pas de remplir les obligations sociales auxquelles ils sont soumis par leur condition? Comment la philosophie ne voit-elle pas qu’avec de tels principes, on ne fait qu’autoriser parmi les hommes une liberté effrénée de corruption et de malice? Elle veut donner une règle à la conscience, et elle l’aflranchit de tout devoir. Elle détruit l’homme après avoir détruit la société, et elle livre l’un et l’autre à ces cruelles maladies de l’âme, à ces dévorantes passions dont elle se vantoit d’offrir le remède.

C’est après que la philosophie a ainsi détruit le vrai fondement des devoirs qu’elle élève avec des subtilités plus ou moins ingénieuses des systèmes sur l’intérêt privé! Voilà donc tout ce qui reste à l’homme pour l’enchaîner à la vertu, un sentiment plus ou moins délicat de ce qui peut le rendre heureux. Eh! quoi, son jugement sera-t-il donc toujours assez droit, son âme assez pure, et ses passions assez clairvoyantes pour bien distinguer ce qui convient le mieux à ses

intérêts? et chaque homme n’arrange -t -il pas son bonheur suivant ses caprices? Hélas! la morale, avec ses enseignemens et son autorité, est impuissante à contenir les mouvemens du cœur humain, bien que les motifs d’intérêt soient encore les mêmes; comment donc ces motifs seront-ils suffisans lorsque l’autorité de la morale aura disparu? Philosophes, vous faites des livres, vous créez des systèmes, vous étudiez péniblement les mouvemens et les secrets des passions et des vertus de l’homme; mais, après tout, vos sophismes, si ingénieux, ne font que désoler sa conscience, en la laissant sans appui. Vous lui offrez la raison d’un intérêt bien entendu ; mais lorsque, sous ce nom, se voilent des biens funestes et des jouissances déréglées, vous manquez d’autorité pour le ramener à des sentimens plus vrais. Pour vous, la vertu n’est plus qu’un vain nom, et le vice n’a rien de lui-même qui doive exciter les mépris. Comment donc pensez-vous encore qu’il soit donné à votre morale de rendre les hommes heureux? Vous déguisez tout au plus l’art de les corrompre; et, après avoir fondé vos systèmes sur la supposition d’un état de nature où l’on ne conçoit que le désordre, la perfection que vous leur offrez ne tend qu’à les ramener de nouveau à cette nature grossière et sauvage, par la liberté que vous laissez à leuis passions et à leur ignorance.

La philosophie chrétienne offre un remède naturel et simple à ces désordres de l’intelligence. Nous avons vu l’homme soumis à Dieu par des lois que Dieu même lui a imposées, obligé ensuite envers ses semblables par des devoirs dont Dieu est de même l’auteur; la même sanction consacre enfin les devoirs de

l’homme envers lui-même. Avec cette autorité souveraine, il ne reste plus aucune difficulté sur la nature des devoirs intimes de la conscience. Nous savons que Dieu est l’auteur des lois de la morale, et que lui seul est la raison suprême de notre obéissance à ces lois. Il n’en faut pas davantage pour nous soumettre, et l’on voit toujours comment Dieu, une fois mis en tête de la philosophie, tout le reste se déroule de soi-même, et ne rencontre plus aucune difficulté. Et cependant l’esprit humain conserve encore la noble liberté de méditer sur l’harmonie des lois de Dieu et de la nature de l’homme. Qu’il est beau de faire comprendre à la raison les merveilles de cette nature morale, soumise à des conditions si sublimes et si simples! Dieu nous commande d’être vertueux ; mais n’est-ce pas comme s’il nous commandoit d’être heureux? Telle est, en effet, l’économie des lois qui obligent la conscience ; elles nous conduisent au bonheur par la vertu. Et c’est bien dans ce système de morale qu’il est permis de proposer à l’homme son propre intérêt, parce que cet intérêt est réglé, et qu’il ne se confond point avec un égoïsme égaré par l’ignorance ou par les passions; c’est dans ce système que l’on conçoit les vertus désintéressées, la générosité, les dévoûmens, les sacrifices, la patience, et cette perfection du christianisme enfin, qui seroit une chimère pour le monde, si Dieu n’en avoit aussi fait une loi.

**> wc-t c-c-^e*- &*>*«■ o++e^e tn>&c- e^c<-t~ti>t>-ce~e* cse-e»e p- mmM Cl.

Page 1