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II. PHYSIOLOGIE

I. Merveilles du corps humain, et mystères de la physiologie. — II. La vie est un premier mystère, et la physiologie est impuissante pour en expliquer le prodige : la mort, autre mystère. — III. Mystères des fonctions animales. De la digestion, de la circulation du sang, de la respiration, etc. La physiologie connoit le jeu des organes, elle en ignore le principe. — IV. De l’action de la volonté dans les divers phénomènes de la -vie. Réflexions sur quelques autres merveilles inexplicables. — V. Du mécanisme des sensations, et de l’action du cerveau ou d’un organe quelconque dans ce mécanisme. — VI. La sensation, la pensée, l’intelligence, tout est mystérieux dans un système quelconque de physiologie purement matérialiste : le nom de Dieu seul dissipe toutes ces ténèbres.

I. Merveilles du coi'ps humain ; et mystères de la physiologie.

Voici d’autres merveilles qui se présentent, et en même temps d’autres mystères. Jamais, aucune science ne fut à la fois plus grande et plus obscure que la

1 Histoire de V Académie des Sciences , préface.

science de l’homme. Toutefois nous découvrons facilement ce qu’il offre d’extraordinaire dans son organisation, nous analysons ses parties, nous étudions ses muscles, leurs formes, leurs variétés; nous connoissons les usages de ses organes, nous admirons la prévoyance rapide de leurs mouvemens, la précision exacte de leurs fonctions; il n’est rien dans l’homme qui ne passe sous nos regards, et nous nous confondons d’étonnement en présence de cet ouvrage infini, qui passe toutes les autres merveilles du Créateur. Tous les philosophes anciens et modernes l’ont étudié avec cette même émotion et ce même enthousiasme. Cicéron retrouve tous les secrets de son éloquence pour décrire les formes et la beauté de cet être miraculeux. Fénelon a des expressions qui partent d’une âme chrétienne pour montrer, dans la perfection de ses organes, la perfection bien autrement infinie de son Créateur; mais Bossuet surpasse toute philosophie et toute éloquence, en traitant à fond ce grand sujet, à l’étude duquel il apporte toutes les méditations d’un philosophe, et toutes les recherches d’un anatomiste.

Nous avons déjà eu plus d’une occasion d’apprécier ce beau travail de Bossuet sur la connoissance de Dieu et de soi-même ,, livre précieux où la science physiologique avec ses progrès de détail ne découvre point d’erreur grave, et que la science moderne du raisonnement auroit au moins dû garder pour règle, puisqu’il contient toutes les vérités d’observations qu’elle est allée chercher dans des traités matérialistes, sans jamais présenter aucun de leurs égaremens. Voici comment le grand évêque résume ses recherches sur l’homme.

« Les savans et les ignorans, dit-il, s’ils ne sont toutà-fait stupides , sont également saisis d’admiration en le voyant. Tout homme qui se considère par lui-même trouve foible tout ce qu’il a ouï dire, et un seul regard lui en dit plus que tous les discours et tous les livres. Depuis tant de temps qu’on regarde et qu’on étudie curieusement le corps humain, quoiqu’on sente que tout y a sa raison, on n’a pu encore parvenir à en pénétrer le fond. Plus on considère, plus on trouve de choses nouvelles, plus belles que les premières qu’on avoit tant admirées; et quoiqu’on trouve très-grand ce qu’on a déjà découvert, on voit que ce n’est rien en comparaison de ce qui reste à chercher.

» Par exemple, qu’on voie les muscles si forts et si tendres; si unis pour agir en concours, si dégagés pour ne se point mutuellement embarrasser; avec des filets si artistement tissus et si bien torts, comme il faut, pour faire leur jeu, au reste si bien tendus, si bien soutenus, si proprement placés, si bien insérés où il faut; assurément on est ravi, et on ne peut quitter un si beau spectacle; et, malgré qu’on en ait, un si grand ouvrage parle de son artisan. Et cependant tout cela est mort, faute de voir par où les esprits s’insinuent, comment ils tirent, comment ils relâchent, comment le cerveau les forme, et comment il les envoie avec leur adresse fixe : toutes choses qu’on voit bien qui sont, mais dont le secret principe et le maniement ne sont pas connus.

» Et parmi tant de spéculations faites par une curieuse anatomie, s’il est arrivé quelquefois à ceux qui s’y sont occupés, de désirer que pour plus de commodités les choses fussent autrement qu’ils ne les voyoient,

ils ont trouvé qu’ils ne faisoient un si vain désir que faute d’avoir tout vu ; et personne n’a encore trouvé qu’un seul os dût être figuré autrement qu’il n’est, ni être articulé autre part, ni être emboîté plus commodément, ni être percé en d’autres endroits, ni donner aux muscles dont il est l’appui une place plus propre a s’y enclaver, ni enfin qu’il y eût aucune partie, dans tout le corps, à qui on pût seulement désirer ou une autre constitution ou une autre place.

y> 11 ne reste donc à désirer, dans une si belle machine, sinon qu’elle aille toujours sans être jamais troublée et sans finir. Mais qui l’a entendue, en voit assez pour juger que son auteur ne pouvoit pas manquer de moyens pour la réparer toujours, et enfin la rendre immortelle, et que, maître de lui donner l’immortalité, il a voulu que nous connussions qu’il la peut donner par grâce, l’ôter par châtiment, et la rendre par récompense. La religion, qui vient là-dessus, nous apprend qu’en effet c’est ainsi qu’il en a usé, et nous apprend tout ensemble à le louer et à le craindre *. »

C’est ainsi que parle Bossuet, et tout le reste de son discours est plein de cette sagesse et de cette grandeur. Mais il parle, comme on le voit, à des hommes soumis, et qui veulent, par la méditation, s’accoutumer à s’élever vers Dieu, leur auteur et leur conservateur. Aujourd’hui, faut - il le dire, ce langage sembleroit avoir perdu quelque chose de son autorité. L’homme ne voit dans l’homme qu’une matière organisée avec une habileté plus ou moins ingénieuse ; mais il n’y

* Cennoissance de Dieu et de soi-même , chap. îv, i.

voit point l’empreinte d’un Dieu créateur, et, tout fier de connoître les ressorts matériels de son être, il ne comprend pas la nécessité d’en chercher hors de lui la raison suprême, ni de se soumettre à un autre ordre de connoissances que celles qu’il acquiert par cette étude grossière. Ainsi les hautes contemplations d’un génie tel que Bossuet sont devenues comme insuffisantes pour éclairer aujourd’hui l’esprit de l’homme. La raison du philosophe n’écoute plus un tel langage. Elle se croit capable d’expliquer d’elle-même tous les prodiges. Que lui importe qu’cn la veuille élever jusqu’à Dieu ! c’est à la matière que reste attaché l’incrédule; c’est donc là qu’il faut maintenant le saisir et le confondre. 11 faut le suivre dans les progrès qu’a faits son impiété, c’est-à-dire il faut le déconcerter dans sa superbe confiance ; il faut le frapper de terreur au milieu des belles lumières dont il se croit entouré, et le laisser sans ressource en présence du néant où il s’abîme pour fuir la majesté de Dieu.

II. La vie est un premier mystère , et la physiologie est impuissante pour en expliquer le prodige : la mort > autre mystère.

Nous l’avons dit, tout dans l’homme est mystérieux à l’homme. La vie est le premier mystère. Qu’est-ce que la vie? Qui le saura dire? Qui jamais pourra le comprendre? Nous avons dans la science des termes variés pour en expliquer le prodige. On nous a parlé tour à tour de forces vitales, de propriétés vitales, de matière vivante , d’organisme, de fluide vital et de fluide nerveux. Mais encore une fois, qu’est-ce que la

vie, et qu’est-ce que toutes ces inventions qu’on présente à la raison curieuse ?

« On s’est perdu dans le champ des conceptions et des explications de la cause première de la vie, dit un savant physiologiste ; on a placé la science dans la région des chimères et des essences inconnues; on a invoqué le secours des analogies physiques ou métaphysiques : c’est-à-dire qu’on a voulu expliquer une chose par une autre que l’on croyoit avoir expliquée ellemême ; et c’est dans ce cercle vicieux, où l’on cherche en vain une explication réelle, qu’a roulé la science des être vivans1.» Qu’est-ce à dire? la science roule dans des abîmes où elle se perd. Ne vaudroit-il pas mieux pour elle proclamer humblement son ignorance? Quelquefois elle l’a fait, et ses aveux méritent d’être opposés à la vanité des philosophes, qui ne désespèrent pas encore de trouver la première raison de tant de mystères. « Je ne crains pas, dit le même savant, de manquer au respect dû à un Newton ou à tout autre savant, astronome ou physicien, qui pourroit aujourd’hui tenir sa place, quand je déclare franchement que les vrais physiologistes frappent du sceau du ridicule la plupart des explications que les chimistes et les physiciens importent dans la science des êtres vivans, avec un emphase qui s’accommode peu d’ailleurs avec la réserve qui lui est propre... Les prétentions des physiciens sont aussi absurdes dans leur principe, aussi funestes dans leurs résultats, que l’ont été les prétentions des métaphysiciens*. »

1 BerarcL Doctrine des rapports du physique et du moral , p. 396.

a Ibid! pag. 4oo-

Mais ceux qui expliquent la vie par des raisons purement physiques, veulent sans doute s’aveugler euxmêmes et se faire illusion. « Ils rapportent les phénomènes de la vie à l’arrangement des tissus, à l’organisation comme cause *. » Mais, en vérité, n’est -ce pas une grande chimère? Comment un arrangement quelconque des parties, quelque déliées qu’on les suppose, comment une disposition des tissus, comment une organisation peuvent-ils produire la vie? Cela entre-t-il dans la pensée d’un homme droit? Cabanis, dans ces derniers temps, a donné de l’autorité à cette monstrueuse illusion \ il ne faut point s’en étonner. Les hommes ne sont jamais éloignés d’accueillir les erreurs les plus grossières, quand elles les délivrent du poids d’une croyance qui fatigue leurs passions, et surtout qu’elles afîfanchissent leur vanité de la terrible nécessité de s’anéantir devant des choses inexplicables. La physiologie matérialiste croit donc se suffire à ellemême en invoquant cette organisation physique, comme une explication des phénomènes de la vie : mais qu’estce que l’organisation? nous le dira-t-elle? nous dira-telle quel est ce certain ordre des parties qui produit la vie? quelle est la condition essentielle à la matière pour devenir animée? Allons plus loin. Par le mot 'vie j nous n’entendons pas uniquement une certaine animation automatique, nous comprenons surtout la sensation, qui est dans l’animal la manifestation intime de son existence. Nous dira-t-on quel rapport existe entre la sensation et une disposition quelconque des molécules? Tombe-t-il dans l’esprit que la matière

* Le même, Bichal cité.

soit apte à recevoir des sensations vitales, du moment où elle est arrivée à un certain organisme indéfini, mais essentiel à la vie ? Cela est grossier et monstrueux ; et encore il faut entendre que la sensation n’existe qu’autant que l’animal en a la conscience; autrement on ne la peut pas concevoir. Quoi ! l’organisation produit le sentiment intime du moi humain ! Et où résidet-il ce sentiment, qu’ici je ne puis concevoir séparé de la vie? Lorsque je sens que je vis, quelle chose en moi , quelle partie de mon être éprouve cette sensation ?'Lu vie de chacune de mes parties est-elle distincte, et chacune se sent-elle vivre? Ou bien est-ce un seul être qui vit et qui reçoit la sensation vitale de ses parties? Dans le premier cas, « un animal se composeï oit donc, outre le grand animal, d’autant de petits animaux, qu’il renferme de molécules vivantes? Ces petits animaux sentiroient, agiroient chacun à leur manière dans le grand animai, et sans que celui-ci s’en doutât*.» Quelle grossière pensée! C’est pourtant celle de quelques physiologistes, et Cabanis l’a adoptée. Mais, s’ils conçoivent que les molécules de l’être vivant vivent d’une vie qui leur est propre, si, comme l’observe M. Berard, il leur est plus simple, « pour prouver que l’homme ne pense pas, de faire penser les organes;» encore une fois cela ne donne pas l’explication du mystère de la vie. Ils ne donnent point la raison physique pourquoi les molécules vivent, c’est-à-dire pourquoi elles ont le sentiment de leur vie, et cela va jusqu’à l’infini. Reviendront-ils au système plus logique de l’unité de l’être vivant? Ils n’expliqueront pas davantage cette unité

* Ecran} y pay.

dans un animal composé de parties vivantes. Ils ne diront pas pourquoi et comment le moi humain perçoit les sensations vitales des molécules de l’animal? Cela leur est impénétrable. Encore une fois, qu’est-ce donc que la vie?

Il y a des philosophes qui, pour se dissimuler les difficultés si profondes d’une question si simple en apparence, ont imaginé de considérer tous les êtres de la nature comme vivans. Tous ont une vie qui leur est propre, la plante, l’arbre, la pierre; tous sont animés et respirent comme l’animal \ Cette doctrine est appuyée sur des observations quelquefois séduisantes à force d’être mensongères, et sur des rapprochemens qui montrent qu’alors même que l’homme oublie le plus sa raison, il conserve le singulier privilège d’éblouir l’esprit par ses doctes égaremens et par ses ingénieuses folies. Mais après que le physiologiste a épuisé sa science et ses efforts à montrer les gradations de la vie dans les différens êtres de la nature, et qu’il a ainsi placé l’homme et l’animal sur une même échelle, avec les fleurs des jardins et les cailloux des montagnes, at-il donc fait un pas de plus dans l’explication du mystère de la vie? L’insensé! il n’a fait que jeter plus loin encore le terme de cette immense difficulté. Eh , quoi! sait-il donc comment la pierre vit? Sait-il ce qui vit en elle ? A-t-il pénétré surtout si la pierre sent qu’elle vit? a-t-elle la conscience de la sensation vitale? Car, je le dis encore, nous ne concevons pas la vie autrement. Comment le philosophe décidera-t-il ces questions? Il

1 Voyez l’ouvrage de Robinet, sur la Nature. Voyez aussi le livre de Cabanis , et quelques autres docteurs de l’école matérialiste.

veut que la matière soit vivante d’elle-même. Mais quoi ! elle ne meurt donc pas? Philosophes, vous prétendez expliquer la vie; expliquez donc aussi la mort.

Voici un être, c’est-à-dire de la matière qui vit; cet être agit, se meut et raisonne devant vous. Tout-à-coup il n’est plus; un coup soudain l’a frappé. C’est la même matière qui est à vos pieds; ce sont les mêmes organes; c’est la même disposition des parties. Pourquoi donc ne voyez -vous plus de vie dans ce corps éteint? Vous dites que c’est la matière qui vit. Comment donc cesset-elle de vivre? Expliquez ce nouveau prodige; cherchez dans votre raison, percez les ténèbres. Qui sait? peut-être avez-vous conçu l’espérance de rendre la vie à cette matière. Commencez donc par nous dire comment elle l’a perdue.

Mais, disent à présent les physiologistes, pourquoi demander l’explication des effets primitifs? La science ne cherche que les faits patens. Sans doute c’est là un moyen apparent d’échapper aux poursuites d’une logique serrée. Pourtant il faut bien forcer la science à s’arrêter sur les mystères, elle qui se vante de jeter par tout une lumière éclatante. Et lorsqu’elle se glorifie de ses découvertes, n’est-ii pas permis de l’étonner par ses propres ignorances? Voici un physiologiste qui veut tout réduire en faits matériels, la vie même, ce premier mystère de la nature humaine. Ecoutons ses étranges paroles : « La contractilité doit être admise comme la propriété vitale de la matière des nerfs ; les enveloppes de l’encéphale, le névrilème des nerfs, le système vasculaire de l’un et des autres la possèdent comme tissus gélatineux. L’albumine ou la fibre nerveuse proprement dite en jouit comme matière albumineuse.

C’est par cette importante matière que nous sommes en rapport avec l’oxigène, avec le calorique, avec lelectricité, avec d’autres impondérables peut-etre . »

Ne voilà-t-il pas bien la vie expliquée? Mais, grand philosophe, cette contractilité qui est la propriété 'vitale de l’encéphale, du névrilème des nerfs, et de leur système vasculaire, qu’est-ce que c’est? le savez-vous? savez-vous ce que c’est qu’une propriété? savez-vous ce que c’est qu’une matière par laquelle nous sommes en rapport avec des impondérables? savez- vous comment nous sommes quelque chose? Non, certes, vous ne le savez pas, et vous le dites vous-même. « Il ne nous est pas donné d’expliquer les actes primitifs de la vie \ » Mais alors abaissez-vous donc devant ce mystère; et ne mettez pas les rêves d’un malade en délire à la place des faits que vous prétendiez nous exposer avec clarté.

Il est un système, celui de l’animation universelle des êtres, que des savans ont imaginé comme un progrès de la science; mais il ne mérite pas d’être longtemps considéré, quel que soit le sérieux avec lequel on l’a développé dans les livres. Il fait revivre les vieilles folies des anciens, qui croyoient à l’âme du monde, et il ne délivre la physiologie d’aucune de ses obscurités. Remarquons que nous n’avons jusqu’ici parlé que du phénomène de la vie, ternie un peu vague peutêtre, et qui auroit besoin d’être entendu dans tous les détails qu’il présente à l’esprit. Que seroit-ce, si nous pressions la physiologie dans ces questions plus positives sur les fonctions organiques de 1 animal, sur la sensation, sur la conscience, sur la pensée, sur 1 intel-

1 M. Broussais , de V Irritation , cliap. ni. — * Ibid.

ligence; questions élevées, que le matérialiste n’ose sonder, ou qu’il croit sonder assez, en s’arrêtant aux effets extérieurs d’un organisme grossier?

III. Mystères des fonctions animales . De la digestion, de la circulation du sangy de la respiration , etc. La physiologie connoît le jeu des organes , elle en ignore le principe.

Et d’abord, pour parcourir avec rapidité les fonctions purement animales, que d’obscurités et de prodiges dans les opérations intérieures du corps humain ! La physiologie raconte avec beaucoup de charme, et avec plus ou moins de vérité, les fonctions de chaque organe; elle dit la part que chacun d’eux prend à ce renouvellement de forces qui conserve la vie; elle sait comment la digestion se prépare, comment les alimens, d’abord broyés par l’action des lèvres, des joues, de la langue, des dents et des mâchoires, passent dans l’estomac, et sont soumis à une action nouvelle, et subissent des changemens immédiats ; elle découvre merveilleusement le mécanisme de tout ce travail ; elle suit encore le jeu des organes dans l’absorption du chyle, après qu’il a été séparé des alimens par l’action des organes de la digestion, dans la circulation du sang, dans la respiration, dans les sécrétions, dans la nutrition. L’histoire de tous ces phénomènes est pleine d’intérêt, et la physiologie, ainsi réduite au récit des faits, est une science qui ravit d’enthousiasme *. Mais

» Voyez l’ouvrage de Bossuet , inconnu de la plupart des satans de notre époque.

ie cœur est glacé aussitôt qu’on aperçoit le philosopha chercher péniblement l’explication physique de tant de merveilles. On le voit se précipiter aveuglément dans des abîmes, au lieu d’en contempler la profondeur avec effroi. Cette témérité détruit tout le charme de ses travaux, et on ne lui pardonne point d’inventer des théories en présence de mystères qui confondent la raison.

Nous avons dit que la physiologie saisissoit les phénomènes de la vie; c’est un travail d’observation qui exige plus ou moins d’assiduité, mais qui ne peut aller au-delà. Que sait-elle, par exemple, d’intime et de réel sur la digestion? Il ne suffit pas de connoître les organes qui servent à une fonction pour en pénétrer la nature. La digestion nous est connue dans son appareil, mais non point dans sa cause déterminante; nous ne savons point par quelle action secrète les alimens sont transformés; nous ne savons pas à quel moment précis s’opère ce changement. La nature nous montre ses instrumens, mais elle nous voile son travail. Que la physiologie, qui, aidée desjsciences chimiques, analyse si bien les substances, fasse un effort pour réduire des alimens à l’état où ils se présentent à leur première transformation : imitera-t-elie le travail mystérieux du corps humain? arrivera-t-elle à quelques résultats approchans? Qu’est-ce donc qui lui manque pour saisir le secret de la nature? elle connoît les phénomènes, elle décompose les corps et les recompose à son gré : qu’elle fasse donc du chyle, et avec du chyle du sang. La physiologie devroit s’anéantir devant cette invincible barrière qui s’élève entre elle et la nature.

Nouvelles obscurités dans la circulation du sang.

Quelle est cette force cachée qui pousse le sang du cœur aux extrémités par les artères, et qui le ramène, par les veines, des extrémités au centre d’où il étoit parti? Nous savons que cela a lieu de cette manière : mais savons-nous d’où part ce premier mouvement? notre raison a-t-elle découvert cette grande merveille? « Ce mouvement, dit M. Richerand, a pour usage de soumettre le fluide altéré par le mélange de la lymphe et du chyle au contact de l’air dans les poumons ; de le présenter à plusieurs viscères qui lui font subir divers degrés d’épuration, et de le pousser vers les organes, dont la partie nutritive, animalisée, perfectionnée par ces actes successifs, doit opérer l’accroissement ou réparer les pertes1. » Voilà une destination, voilà des résultats : la physiologie connoît fort bien tous ces effets. Mais, encore une fois, quel est le principe de ce mouvement qui doit produire des modifications si heureuses dans le sang? et ensuite comment des viscères ont-ils en eux-mêmes cette propriété d’épurer un fluide, de modifier sa nature, de l’entretenir constamment dans cet état d’équilibre qui fait la santé de l’homme ? questions couvertes d’obscurités, où la physiologie la plus savante ne peut rien pénétrer.

Et encore il faut voir comment la circulation se modifie, et se varie dans son effet général, suivant les besoins infinis de chaque partie du corps a. « Les vaisseaux sanguins du corps, dit un docteur déjà cité, ne continuent pas seulement leurs fonctions jusqu’à ce qu’il soit formé ; leur mouvement subsiste toujours, tant que le

> Cliap. m , delà circulation.

* Voyez, dans la Physiologie de M. Richeiand, le mécanisme des vaisseaux capillaires.

corps est vivant. Les artères font toujours couler le sang, dont certaines particules s’unissent en chemin à la chair, pour l’entretenir et réparer ses pertes. C’est pour cela que du principal tronc il sort des branches qui se répandent vers chaque partie, et chacune de ces branches est disposée de la manière qui est nécessaire pour communiquer à ces parties la nourriture qu’il leur faut; car ces parties sont d’une substance et d’une nature différentes : les muscles, par exemple, sont différens du foie, et les entrailles le sont du cerveau ; les moindres parties ont un rameau d’une artère qui leur apporte la nourriture dont elles ont besoin, et qui , par le moyen de leur disposition particulière, leur unit seulement les particules qui leur conviennent. Ce rameau est aussi disposé de la manière qu’il faut pour former et distribuer ces particules. Sans ce mécanisme chaque partie ne seroit pas en état de répondre à la fin à laquelle elle est destinée : il en est de même des artères. Le microscope nous fait voir dans la grande artère d’autres artères qui lui apportent et lui distribuent la nourriture nécessaire. Ces secondes en ont d’autres qui les forment et nourrissent de même , et ainsi de suite. Cela ne va pas cependant à l’infini; il en faut venir à des dernières. Or, ces dernières n’ont point été plus capables de se former elle-mêmes que les premières ou que le corps entier *. »

Ici nous trouvons une physiologie qui essaie de s’élever jusqu’à Dieu, chose rare dans la philosophie moderne, et qui doit nous paroître vénérable. De tels mouvemens devroient pourtant être naturels dans le

1 Le docteur JVodward, préface citée du docteur Holloway .

cœur du philosophe qui étudie la nature humaine* Quelle merveille, en effet, que cette disposition des vaisseaux, que cette course toujours active du sang, que cette distribution de la vie par des canaux si variés : quel œil a percé le voile qui couvre le travail de la nature? Quelle intelligence a pu comprendre le secret de ce mécanisme qui fait la séparation des substances et apporte une nourriture différente aux différens organes ? Cette prévoyance est-elle purement matérielle? comprend-on que l’organisation soit d’elleméme capable de produire de si grands effets?

Considérons en outre le degré de chaleur que le sang répand dans tout le corps. D’où lui vient cette douce et vivifiante température? du cœur, sans doute : mais d’où vient au cœur cette source intarissable de vie? seroit-il possible d’en saisir justement le degré, et d’en imiter l’admirable effet par les artifices de l’art? Qui tentera ce prodige? Qui réchauffera un corps éteint? Qui ranimera un sang glacé? ou plutôt qui empêchera cette chaleur de la vie de fuir d’un sang encore tout animé? Quiconque s’arrêtera avec calme en présence de toutes ces merveilles , reconnoîtra qu’elles passent sa raison. On peut avoir saisi avec beaucoup de justesse les travaux des organes, et les usages auxquels la nature les a destinés; mais de comprendre comment ils peuvent produire les effets que l’on a sous les yeux , voilà ce qui ne peut entrer dans l’intelligence humaine; il faut donc quelle tombe alors avec adoration devant le voile mystérieux qui lui couvre toute la nature.

Pénétrera-t-elle mieux l’admirable fonction de l’absorption, des sécrétions, de la nutrition? Ici encore tout est couvert de nuages; la physiologie connoît les

glandes et les vaisseaux absorbans : mais qu’est-ce quune semblable propriété? quelle est cette intelligence de la matière qui décompose les substances, absorbe les unes, sécrète les autres, et prépare par la nutrition le renouvellement constant des forces du corps humain? Tout ce mécanisme est un grand prodige qui surpasse notre entendement. Nous ne voyons rien dans le fond de ce travail, et il est prodigieux que la raison humaine, si entourée de mystères, ose encore se glorifier de ses connaissances, et prétende faire de la démonstration le fondement de sa certitude. Que peut-elle démontrer dans l’histoire de l’homme? tout la confond, tout passe ses forces; elle ne sait, ni comment nous vivons, ni comment nous mourons. Où est donc cette évidence quelle croit voir dans toutes les sciences? N’est-ce pas plutôt une profonde obscurité qui la presse de toutes parts?

IV. De V action de la volonté dans les divers phénomènes de la vie. Réflexions sur quelques autres merveilles inexplicables .

Mais un grand sujet d’étonnement, c’est que, dans cette complication de phénomènes, tout se passe dans l’homme à l’insu de l’homme. Notre volonté est puissante pour régler tous nos mouvemens extérieurs, pour en fortifier l’action et la diriger vers un but. Ici, au contraire, notre volonté paroît comme anéantie. Qu’importe que je veuille de toute la puissance de ma volonté mouvoir, ou altérer, ou décomposer les substances qui doivent me servir d’alimens! je ne puis rien dans cette action mystérieuse. Il semble que je ne suis

plus le maître de mon corps; il va maigre' mes efforts pour le diriger; ses ressorts sont montés par une puissance qui n’est pas la mienne, et je ne pourrois pas plus les arrêter que je ne puis en presser la marche. Bien plus, la préoccupation de mon esprit leur est nuisible; la machine se dérange lorsque je veux la régler suivant mon caprice. Qu’est-ce donc que cette machine qui est moi, et qui est indépendante de moi? Seroit-ce qu’elle a besoin d’être conduite avec une si grande prévoyance, que son auteur n’a point voulu en confier le soin à une sagesse aussi incertaine que la mienne? Mais qu’est-ce donc, encore une fois, qu’une machine qui va d’ellemême, que je ne sais point conduire, et dont je connois toutefois toutes les pièces? Ce que j’admire, c’est qu’elle devance toutes mes volontés pour agir au dehors, et que ma volonté soit impuissante pour en mouvoir au dedans le moindre ressort secret. Je ne puis ni dirigermonsang, ni réchauffer à mon gré, ni en apaiser l’ardeur, ni conduire aucune des fonctions qui en renouvellent la substance; et mon sang toutefois se dirige ou s’échauffe de lui-même, de manière à seconder tous les désirs de ma volonté. Comprend-on bien ce prodige? Je le remarque de même dans tout mon être, dans mes organes, dans mes muscles, dans ceux que je ne puis mouvoir, mais qui se meuvent d’eux-mêmes pour m’obéir. Tous mes mouvemens sont réglés par une autre sagesse que la mienne, et toutefois sont réglés dans l’ordre de la dépendance qui me les assujétit.

Voyez comme tout le corps est prompt à servir ainsi ma volonté. Ai-je Besoin d’agilité pour combattre, de vitesse pour fuir, de force pour repousser ou soulever un obstacle? mon sang s’émeut, mes membres se roi-

dissent ou se précipitent, mes muscles sont des leviers^ Je n’ai pourtant pas commandé à mes organes. Et comment pourrois-je commander au cœur de s’échauffer, de battre mon sang, de lui donner plus de vie? comment ma volonté donneroit-elle à mes nerfs une activité nouvelle, et à mes muscles une force inconnue? je suis impuissant à remuer ces ressorts; aussi ils partent sans que j’aie parlé. Quelle est donc la force qui les pousse? quel est cet instinct qui les presse d’aller audevant de ma pensée ? Que voit la physiologie dans ce mystère? a-t-elle expliqué cette concordance de ma volonté et de mes mouvemens, de ma volonté qui n’agit point, et de mes mouvemens qui exécutent sans obéir? O Dieu! qu’est-ce que tout ce prodige? et quelle raison pourra jamais le comprendre?

Pourquoi presser encore la physiologie par des questions semblables ? Il en resteroit d’infinies sur la nature de l’homme, sur la merveille de sa reproduction, sur la transmission de la vie. Le philosophe a beau faire, il vient se perdre dans ces profondeurs. «Quelque hypothèse qu’on adopte, dit Cabanis, sur la génération des corps vivans (dont, au reste, les mystères ne sont éclaircis par aucune de celles qu’ont imaginées jusqu’à ce jour les hommes les plus distingués par leur génie), il est assez difficile c<Je concevoir que les organes de l’individu soient déjà tout formés dans les matériaux sensibles nécessaires à leur production , ou dans le premier berceau que la nature leur a préparé pour le développement et l’essai de leur vie encore incertaine*.» L’hypothèse physiologique qui assimile la reproduction

1 Lettre posthume de Cabanis , sur les causes premières , i8a4-

de 1 homme 3. celle des ovipares , n est pas uq remède à ces obscurités; «et l’on ne peut guère mieux comprendre, dit encore Cabanis, que l’embryon, dans quelque état de rapetissement qu'on le suppose, existe avec tous les organes qu’il doit avoir un jour. » Ce qui surpasse surtout l’entendement humain , c’est l’identité de l’homme au moment de sa propre existence, dans ce rapetissement extrême dont parle la science, et de 1 homme parvenu à ses derniers développemens par des variations successives de chaque moment. Quelle est la raison capable de concevoir ce qu’il y a de réel dans cette identité? Le sentiment intime l’adopte, sans doute, avec force, et la conscience se soulèveroit si on essayoit de lui arracher une telle conviction. Mais encore une fois l’esprit n’en comprend pas le prodige.

D’après cela on peut encore considérer comme inexplicables, une foule de bizarreries qui se rencontrent dans la nature des êtres. « La connoissance des causes finales, dit un illustre physicien déjà cité, surpasse la faible portée de l’esprit humain, parce que chaques choses ont des rapports entre elles, comme il paroît manifestement par les effets qui en résultent; et ces rapports ainsi que les fins pour lesquelles ils sont établis échappent à notre sagacité. On remarque par exemple dans l’homme des organes qui ne se développent qu’avec le temps : la barbe ne croît au menton qu’à un certain âge; la voix ne se forme et ne devient mâle qu’après un certain nombre d’années; il est un temps où l’habitude du corps prend une nouvelle forme, où les forces augmentent, ainsi que celles de l’esprit, le caractère change, la gaîté naît avec l’âge, la légèreté s’évanouit; il en est de même de quantité de phénomènes qui ac-

compagnent la succession des années. Or, les difFerens organes d’où dépendent tous ces effets n’existent pas avant la maturité; on remarque que leurs effets ne se manifestent pas encore; on ne voit point croître de barbe à un enfant; sa voix, son corps, son caractère, tout est chez lui efféminé; la tristesse, la mauvaise humeur, la légèreté sont pour l’ordinaire son apanage. Or, qui pourra connoître la connexion qui est entre ' ces organes et les effets qui en résultent? qui pourra indiquer pour quelles fins toutes ces choses ont été créées 1 ? »

Reconnoissons par de tels aveux que tout est couvert d’obscurités dans l’étude de l’homme. Quel abîme donc que cette science! quel profond sujet d’admiration, quels motifs de s’abaisser et de courber son front dans la poussière? on se soulève quelquefois contre les mystères de la religion : vit-on jamais des mystères si variés, et des merveilles si impénétrables!

V. Du mécanisme des sensations et de l’action du cerveau ou d’un organe quelconque dans ce mécanisme.

Elevons-nous vers un autre ordre de contemplations. L’homme, ainsi que nous l’avons dit, sent qu’il vit, et la physiologie s’épuise en efforts pour montrer d’abord comment la sensation devient le sentiment du moi , et enfin comme elle se modifie par la réflexion, et se transforme en idée. Il n’est point dans notre objet de renverser ici les systèmes physiologiques qui s’ap-

• Mussembroëk, Cours de phys. exp. et math , i«r chap.

puientsur ces sortes d’expériences. Nous allons même, si l’on veut, supposer que c’est par ces gradations que l’homme arrive à former son intelligence. Mais nous voulons demander à la science si elle comprend bien cette marche de la nature. « Le cerveau, dit-on, convertit en sensations les impressions reçues par les nerfs des organes des sens. » « Je demanderai toujours, répond le docte M. Bérard, comment une impression reçue dans une extrémité nerveuse, devient- elle sensation dans le cerveau? » Que cela se passe ainsi, on peut le dire , si on le croit, et Bossuet même avoit adopté cette doctrine physiologique, pour l’explication de ce qu’il y a de purement matériel dans le mécanisme de la machine humaine 1 ; mais jamais on ne dira le rapport qu’il peut y avoir entre deux effets si distincts ; cela

n’entre pas dans la raison.

Cabanis et d’autres physiologistes également téméraires ont affirmé que le cerveau fait des idées avec des sensations comme 1 estomac fait du chyle avec les alimens, et qu’ainsi la pensée est une véritable digestion 2. « Les mots sensations , perceptions , idées , dit M. Broussais, ne peuvent représenter au physiologiste autre chose que de la matière nerveuse dans un certain mode d’excitation 3. » Plus loin il ajoute : « L’idée est une excitation du cerveau associé, dans son origine, à une stimulation sensitive 'h » Et enfin, il reconnoit que les seules idées possibles sont produites par les viscères stimulés agissant sur le cerveau 5. Que cette physiologie brutale soit conforme h la vérité, je vais, si

i Voyez le Traité de la connoissance de Dieu et de soi-même.

* Bérard , pag. 260.

3 De l’ Irritation , pag. 214. — 4 Ibid. pag. 23 1. — 5 Pag. 2 3 1.

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