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l’on veut, en accorder la supposition. Mais ces grands scrutateurs de la nature ont-ils donc vu comment quelque chose de purement intellectuel peut provenir d’une sensation matérielle? Se comprennent-ils bien euxmêmes, et ne s’aperçoivent-ils pas qu’ils proposent à notre croyance la chose la plus profondément impénétrable qui fut jamais ? L’homme , tel que le fait la physiologie, est un abîme qu’on ne peut sonder. Comment expliquer avec le grossier mécanisme des sensations , cette action de l’intelligence, ou, comme on dit, de l’organe intelligent, qui, en se repliant sur lui-même, sent qu’il sent, compare ses sensations, rend présentes ses sensations anciennes, comprend même les sensations d’autrui, et se les approprie par la méditation? Tout cela ne peut être compris d’aucune manière, et quand on démontreroit , chose impossible, que cela a lieu, on n’en comprendroit pas davantage tout le mystère. Euler l’a dit avant nous : « La liaison que le Créateur a établie entre notre âme et notre cerveau est un si grand mystère que nous n’en connoissons autre chose, sinon que certaines impressions faites dans le cerveau, où est le siège de l ame, excitent en elle certaines idées ou sensations; mais 1 e comment de cette influence nous est absolument inconnu *. « Mais ce qui est merveilleux, c’est que ces tristes philosophes de la matière sont contraints cà leur tour de parler comme le religieux Euler. M. Broussais, tout en se débattant au milieu de cette boue, où il cherche l’intelligence, ne peut s’empêcher de voir les mêmes mystères. Il veut bien que les idées soient le produit de la matière nerveuse de
» Lettres à une princesse J' Allemagne , tom. II, pag. éd. 1778.
l’encéphale; mais il s’écrie que le comment de cette causalité reste inconnu l. Il dit cela à tout moment dans son livre grossier. » L’idée est une excitation du cerveau, voilà le fait; le comment n’est à la portée d’aucune intelligence humaine ". » N’est-ce pas un vrai prodige de voir ces savans superbes obligés de proclamer leur ignorance sur les choses mêmes qu’ils prétendoient le mieux éclaircir de leurs lumières? On diroit que la Providence se joue de leur vanité, et qu’au moment où ils s’annoncent comme les révélateurs des mystères, elle les oblige à s’humilier devant leur obscurité.
Mais voici venir ensuite la science véritable, qui, l’expérience à la main, démontre au matérialiste que s’il y a quelque chose de faux, cest surtout l’hypothèse qui suppose ainsi dans l’homme un organe quelconque destiné à produire des sensations et ensuite des pensées. On a dit que cet organe étoit le cerveau. « Mais des classes entières d’animaux, tels que les zoophites, n’ont point de cerveau , ni aucune trace de système nerveux, et ils éprouvent cependant des sensations » et même, « à en croire plusieurs observateurs dignes de foi, le cerveau tout entier, dans certains cas très-rares, a pu être détruit, les sensations n’en persistant pas moins. » Le docteur Woodward avoit le premier multiplié pendant trente ans ces sortes d’expériences, et il les raconte avec des détails pleins d’intérêt, pour s’en servir contre le système déjà accrédité à cette époque, qui tend à faire de l’intelligence le produit d’un pur mécanisme*.
» Page 2 1 4 • — a Page a3i. — 3 Befrard, ibid.
4 Voyez la préface du docteur Holloway , déjà citée.
Ces expériences, souvent renouvelées, doivent déconcerter la science. Que lui reste-t-il à imaginer en présence de l’animal ainsi privé de son cerveau, et qui n’en est pas moins capable de sensation, de passion même, de colère, de crainte, d’inquiétude? Que devient tout le système nerveux, auquel s’attache le fond des raisonnemens sur l’ensemble des opérations intellectuelles? « Les idées générales sur l’origine du système nerveux sont incompatibles, dit M. Bérard, avec les notions de l’anatomie comparée : celle-ci démontre jusqu’à la dernière évidence que les nerfs ne partent pas du cerveau. » Comment faire encore des hypothèses sur l’origine des sensations, et leurs transformations en idées? « Il nous paroît démontré, dit encore ce grand physiologiste, que le cerveau n’est pas la cause essentielle et absolue, ni l'instrument direct et exclusif de la sensation. Toutes les subtilités viendront se briser contre cette vérité . Le cerveau n’est qu’une simple condition de la sensation . Il ne sert pas à la production
directe de la sensation, il ne la fait pas. » C’est la même conclusion qu’on trouve dans les savantes recherches du docteur Woodward. A un siècle de distance, deux savans parvenoient aux mêmes résultats contre la physiologie matérialiste, et la frappoient ainsi dans ses fondemens. La science donc nous prête son autorité pour repousser avec mépris la doctrine grossière de Cabanis, et il faut dire avec M. Bérard quelle suppose une ignorance absolue cle la métaphysique et de ï observation de V esprit humain x, et qu elle déshonore la raison humaine dans ï état actuel de son perfectionnement 2.
1 Page a6o. — * Page 461 .
Mais alors que reste-t-il enfin pour expliquer le grand mystère de l’intelligence? la science, en renonçant à des absurdités, ne se trouve-t-elle pas toujours en présence de profonds abîmes? Elle cherchera peutêtre quelque centre nouveau et plus manifeste , d’où parte l’action du système intelligent.
Or, pour le physiologiste matérialiste, ce centre doit toujours être dans les organes; et il y a des savans qui ont cherché s’il ne seroit pas par hasard placé dans les viscères abdominaux. C’est faire descendre la pensée à un siège peu honorable, il faut en convenir. Mais, quoiqu’il en soit de ce système, qui peut avoir, comme tous les autres, ses probabilités pour des matérialistes, nous remarquons qu’il n’a pas plus que les autres l’avantage de délivrer la raison des obscurités qui lui voilent en général l’origine de la pensée. « Il ne peut pas y avoir, dit toujours le même savant, que j’aime à citer, d’instrument organique, direct et essentiel, entre la sensation, l’idée, le jugement et l’activité de notre moi sur cette sensation , cette idée et ce jugement, c’està-dire dans les opérations de réflexion du moi sur luimême. Tout intermédiaire imaginé suppose toujours cette action antérieure, libre et indépendante de toute action organique. En effet, il ne peut pas y avoir d’instrument pour sentir que l’on sent, pour agir sur soimême, dans un principe qui, sous quelque idée qu’on se le représente, n’est pour nous qu’action et sentiment, ne nous est connu que par ces caractères mêmes *. » Voilà donc la science aux prises avec ellemême, et démontrant que tout système physiologique
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sur i'inteliigence ce peut être admis en physiologie. >’ous n'irons pas si loin, si on veut : il nous suffit d’observer que tout svstème couvre une chose inexplicable, et que îa raison n'en peut comprendre le premier principe, ec sorte que, s'il étoit admis généralement, comme une vérité d'expérience et de démonstration, que la pensée a son siège dans l'abdomen . nous ne serions pas plus en état de saisir le rapport qui existe entre cet organe et un résultat purement intellectuel, que nous ne pouvons saisir le rapport de 1 intelligence et du cerveau.
^ 1. La sensation j la pensée V intelligence , tout est mystérieux dans un système quelconque de physiologie purement matérialiste : le nom de Dieu seul dissipe toutes ces ténèbres.
Ce n’est pas tout, puisque la phvsioîogie admet dans l'homme un organe matériel, intelligent, elle est forcée de détruire 1 intelligence à l'instant où meurt cet
organe. Et cependant on ne comprendra jamais comment la loi qui ôte la vie à un organe, doit par une nécessité rigoureuse l’ôter à la fois à la pensée. Ici , c'est un matérialiste qui va lui-même nous apprendre ses doutes et ses incertitudes phvsiologiques sur celle grande question. < Le svstème moral de l'homme, dit Cabanis, ce système formé par l’exercice de ses facultés, ou par le développement et par Faction de ses organes . , partage -t - il, à îa mort, la destinée de la
comLmaiscn organique, ou survit- il à la dissolution des parties visibles dont elle est composée? Cette seconde question fauteur vient de traiter la question
de la cause finale de l’intelligence en general) présente les mêmes obscurités dans ses élémens que la première, et plus de difficultés encore pour y parvenir à des résultats tant soit peu satisfaisans. Ici, nous ne sommes plus guidés que par des analogies équivoques, incertaines . « L'opinion affirmative , ajoute
ensuite l’illustre matérialiste, peut être soutenue par des raisonnemens plausibles, et acquérir un assez haut degré de vraisemblance. Je suis loin cependant de la regarder comme aussi clairement démontrée que certains philosophes le prétendent. Il m’est bien démontré, au contraire, qu’elle ne peut pas l’être, la nature du sujet s’y refusant d’une manière invincible. Je crois même qu’un examen attentif peut nous faire trouver dans l’opinion qu’ils rejettent un degré de probabilité supérieure, et, je le répète encore, il faut bien s’en contenter, s’il faut prendre un parti dans ce genre de questions, car la raison humaine rfy peut parvenir à rien de plus *. »
Pauvre raison humaine! Voilà donc tout ce qu’elle recueille de ses expériences sur 3a vie animale, sur l’homme, sur des organes qui frappent les sens, suides mouvemens qu’il lui est donné de suivre et d’étudier! Des probabilités, des obscurités, des doutes, des mystères; la physiologie, aidée de mille découvertes des sciences humaines, ne peut-elle donc aller au-delà? Quoi! elle ne connoît, ni l’organe qui pense en nous, ni les rapports de cet organe avec l’intelligence ellemême; elle ne sait point si l’intelligence meurt avec l’organe, et tous les résultats de ses recherches sont de
1 Lettre posthume de Cabanis, sur les c uses premières, 1 824 •
proclamer son ignorance sur les vérités qui touchent de plus près au perfectionnement et au bonheur de l’homme! Qu’est-ce donc que la science purement humaine, si elle ne peut dissiper les ténèbres qui lui voilent la nature? Quel peut être l’objet de ces laborieux investigateurs des phénomènes de la vie, si, après en avoir découvert la marche et les développemens, ils sont arrêtés tout-à-coup devant des abîmes? Quelque chose manque, il faut le dire, à cette physiologie grossière, qui ne s’exerce que sur les organes. Mais n’y a-t-il donc pas quelque moyen de faire briller un rayon de lumière dans toutes ces obscurités? Non, sans doute, à moins que nous n’admettions par la foi l’existence d’un être simple, intelligent et distinct de la matière, agissant sur elle et recevant ses impressions. La physiologie ne devient une science vraiment philosophique, quç lorsqu’elle met Dieu en tête de ses recherches, et que lorsqu’elle considère dans l’homme, non-seulement le mécanisme des organes, mais encore l’action indépendante d’une intelligence. « Les physiciens athées ne sont que des savans bornés, qui ne savent que leur affaire : ce sont des manouvriers, qui travaillent une matière dont ils ignorent l’origine. Ne leur demandez pas des renseignemens sur cette pierre qu’ils taillent si bien, ils ne vous débiteront que des sottises d’ouvriers. Ainsi, les anatomistes qui ne sont que cela, ont trop souvent oublié ou altéré la science de la vie et de l’âme, dont ils ne se sont jamais occupés dans les faits si multipliés et dans les théories si délicates qui la constituent. Ils n’ont eu, aux yeux du véritable philosophe, que le tort de parler de choses qu’ils n’entendoient pas ou qu’ils n’avoient jamais étudiées. Ils ne se sont pas cou-
tentés de décrire avec exactitude le matériel des ortraries, ce qui est déjà beaucoup pour une tête d’homme ordinaire; ils ont voulu être physiologistes ou métaphysiciens, et ont commis et ont dû commettre toutes les erreurs de l’ignorance1. »
Ainsi, d’après cet aveu plein d’autorité, la physiologie est une science vaine, dès qu’elle ne commence pas par admettre avec le reste des hommes un Dieu et une âme. Toutes ces expressions d e forces, à'agens , de p ropriélès, de fluides , d 'essences, sont de vraies chimères pour l’esprit. Elle peut, à force de travaux, parvenir à connoître tous les ressorts de la vie humaine ; elle peut deviner quelques-unes des conditions auxquelles est subordonnée l’union de l’être moral et de l’être organique; mais elle ne peut d’elle-même, et par la simple étude de la matière, monter jusqu’à la raison de l’intelligence. Elle roule éternellement dans le cercle des causes secondes; la cause réelle lui échappe. 11 faut donc enfin en venir à Dieu. « Non, dit un philosophe, nous ne saurions faire un seul pas dans l’explication des phénomènes , sans admettre la présence et l’action immédiat d’un agent immatériel, qui enchaîne, meut et dispose toutes choses selon les règles et pour les fins qu’il trouve à propos 3. »
Cabanis, à force de pousser loin les recherches de son esprit sur le travail des organes, est parvenu à découvrir le vide qui se rencontre toujours nécessairement aux termes des travaux physiologiques, lorsqu’ils ne sont point éclairés par l’idée de Dieu et d’une âme
» Notes de M. Bérard sur la lettre citée de Cabanis. 2 Berkeley.
immortelle. « L’homme, dit-il , est expose' à l’action d’une foule de causes qui lui sont inconnues, et dont les effets lui deviennent d’autant plus frappans, quelles se de'robent plus obstine'ment à ses regards a. » Souvent cet illustre incre'dule proclame cette ignorance de l’homme, à qui « il reste toujours a concevoir comment les propriétés de la matière sont combinées et coordonnées de manière à produire des phénomènes si compliqués, si savans * ; » et il affirme que « cette ignorance demeure toujours la même à l’égard de la cause universelle et première, dont ces propriétés ne sont elles-mêmes que des effets ou des productions3.»
Comment un si grand raisonneur n’a-t-il pas su combler ce vide de la science? Il cherche bien avec effort à remonter jusqu’à une cause première, intelligente; mais il s’arrête au milieu de sa course ; sa raison fléchit, et ne peut le porter jusqu’à Dieu. Tant il est vrai que ce n’est pas d’elle-même que la raison peut se flatter d’arriver à cette haute vérité ! L’étude philosophique de la matière doit partir de Dieu, pour ramener à Dieu « la connoissance d’une cause finale surpassant sans cela la foible portée de l’esprit humain. » « En Dieu, en effet, dit Bossuet, est la raison primitive de tout ce qui est, et de tout ce qui s’entend dans l’univers *. » C’est donc de ce point qu’il faut partir, disonsnous, et la physiologie , qui croit se suffire à elle-même, bâtit des théories, creuse des abîmes, sans pouvoir jamais toucher le terme des difficultés qui déconcertent toutes ses recherches.
Observons encore cette fois combien la philosophie
1 Lettre posthume. — 1 Ibid. — 3 Ibid.
4 Connoissance de Dieu et de soi~niéme.
des sciences se simplifie pour l’homme qui fait dépendre leur certitude de la vérité fondamentale que la société tout entière lui a révélée, et qui se montre toujours en effet comme la première raison de toutes choses. Une fois appuyée sur cette base solide, la physiologie, comme les autres sciences physiques, ne laisse pas que de marcher avec hardiesse dans l’étude des phénomènes de la vie. Ses progrès même seront d’autant plus sûrs, qu’elle n’aura point à craindre d’aller se perdre dans des profondeurs sans fin. Elle étudiera avec sécurité les admirables secrets de l’organisation, parce qu’elle n’aura point la témérité dangereuse d’expliquer d’elle - même des mystères qui frapperont son intelligence. Elle montrera les vrais rapports du physique et du moral, et admirera l’union mystérieuse de l’âme et du corps, sans être exposée à tomber dans des erreurs matérielles par la prétention d’attribuer au corps une action que la raison ne peut comprendre, et que l’expérience même ne peut avouer. C’est en soumettant la physiologie à un tel ordre d’idées, que Bossuet lui donna ce caractère de grandeur que son génie imprimoit à tous ses travaux, et quelle n’avoit point retrouvé depuis, malgré nos savantes découvertes, jusqu’au moment où cet illustre professeur, à qui j’ai si souvent emprunté de sages pensées, est venu lui redonner une direction noble et généreuse, mais peut-être trop élevée pour l’objet matérialiste des sciences modernes r.
' Les sciences ont à présent à pleurer la mort de ce professeur ; mais son autorité restera chère long-temps aux amis de la religion.