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CHAPITRE II

iXE Z.4 CONNOISSANCE DE LA VÉRITÉ.

I. Il y a un moyen universel de connoître la vérité, et ce moyen n’est pas la philosophie. — II. Deux manières de considérer l’homme, savoir : l’homme seul , et l’homme en société. Le moyen universel de connoître la vérité n’est pas dans l’homme seul. — III. La tradition sociale est le moyen universel de connoître. — IV. La vérité est perpétuée par la tradition. •

I. Il y a un moyen universel de connoître la vérité , et ce moyen nest pas la philosophie.

Tous les hommes sont faits egalement pour connoître la ve'rité; tous la poursuivent avec une égalé ardeur; toutes les intelligences sont également capables de la concevoir ; et s’il y a des hommes qui restent néanmoins livrés à l’erreur, leur état d’ignorance ou de grossièreté n’atteste pas pour cela que leur raison n’eût point été susceptible d’être éclairée, si la lumière leur eût été montrée. Quel philosophe oseroit dire que la vérité, je parle toujours de cette vérité morale, ou, si l’on veut, philosophique, n’est destinée qu’à un certain nombre d’intelligences privilégiées? Qui oseroit désigner entre les êtres raisonnables ceux qui sont condamnés à rester abrutis? Qui oseroit s’attribuer à soimême le droit exclusif de jouir de sa raison? Ou bien qui se chargeroit de marquer les degrés de l’intelli-

gence humaine, et de fixer le point au-dessous duquel la vérité ne doit pas descendre? Ce seroit là, il faut le dire, le comble de l’orgueil et un vrai délire. Nul philosophe, malgré le désordre des opinions, n’en a jusqu’ici donné l’exemple. On a meme vu l’exemple d’une opinion toute contraire , puisque la philosophie a voulu lier tous les êtres vivans par une chaîne intellectuelle, et les faire ainsi participer au bienfait de connoître; et par conséquent, même dans son système, elle est obligée de dire, comme nous, que tous les hommes sont destinés à connoître la vérité, puisqu’enfin la vérité, quelle quelle soit, est ce qui constitue l’intelligence, et que sans elle on ne conçoit pas cette perfectibilité des êtres dont parle la philosophie.

Mais laissons là ces hypothèses : avant même d’avoir à dire ce que c’est que la vérité dans son essence, nous pouvons admettre qu’elle est quelque chose de moral qui lie les hommes entr’eux. L’homme qui ignore la vérité manque essentiellement de la première condition de l’être social ; et si l’on convient que tous les hommes sont destinés à vivre en société, il faut bien convenir aussi qu’ils sont destinés à connoître la vérité qui leur sert de lien. Joignez à cette considération, entraînante pour la raison, cet autre raisonnement tiré de l’instinct même de l’homme, de cette avidité curieuse qui le pousse vers la vérité comme vers son centre : comment ce désir insatiable de connoître, dans un être qui seroit destiné à rester ignorant? car ce désir ne peut avoir pour objet que la vérité, c’est-à-dire ce qui est : on ne conçoit pas l’erreur, c’est-à-dire ce qui nest pas ; et par conséquent , la vérité est le bien naturel de tous les êtres intelligens, et elle seule satis-

fait ce besoin immense de connoître, qui est au fond de tous les cœurs.

Donc tons les hommes doivent avoir un moyen commun et universel de parvenir a la possession de ce bien, qui est fait également pour chacun d’eux ; et ce moyen doit être à la portée de toutes les intelligences; il doit satisfaire à la fois l’intelligence éclairée du philosophe, et l’intelligence inculte de l’homme grossier; on doit le retrouver dans tous les temps et dans tous les lieux; il doit porter la vérité partout ; il doit la perpétuer et la faire survivre aux ravages des révolutions, à la barbarie des âges, aux erreurs de la civilisation, aux persécutions des tyrans, à la brutalité des peuples. S’il n’y avoit pas en effet un moyen de répandre ainsi la vérité, et de la rendre universelle, il s’ensuivroit qu’il n’y auroit dans le monde qu’un certain nombre d’esprits possesseurs de la vérité, et qu'il y en auroit un certain nombre d’autres condamnés à ne la point connoître : chose absurde, et qui seroit monstrueuse si elle étoit possible; conséquence outrageuse pour la bonté de Dieu, créateur des hommes, et qui les a tous destinés au même bienfait ; ou, si l’on veut que je ne parle pas encore de Dieu, conséquence révoltante pour la raison, qui, dans la supposition du matérialisme le plus complet, demanderoit à bon droit pourquoi quelques esprit superbes s’attribuent le privilège de connoître, pourquoi quelques autres sont dévoués au supplice d’ignorer.

Ces principes posés, nous allons demander à la philosophie si elle offre dans ses recherches et dans ses systèmes ce moyen commun et universel de connoître la vérité, qui doit être propre également à tous les

hommes. Mais il est bien évident que la philosophie est un moyen qui n’appartient qu’à un très-petit nombre d’esprits j qu’il exclut, par conséquent, de la connoissance de la vérité les intelligences bornées ou celles que mille positions dans la vie, mille raisons indéfinissables empêchent de parvenir à cet état de perfection qui est nécessaire pour suivre les méthodes de la philosophie, et pour profiter de ses découvertes. Que fautil de plus pour démontrer que la philosophie n’est pas la voie commune qui conduit tous les hommes à la vérité?

On dira : Peu d’hommes cherchent la vérité et la découvrent par les méthodes philosophiques ; mais il suffit, lorsqu’elle est une fois trouvée, qu’il y ait un moyen universel de la faire connoître aux intelligences vulgaires.

L’histoire des contradictions infinies de la philosophie humaine, et des combats éternels des philosophes, a répondu d’avance à la première partie de ce raisonnement. Si nous avions vu ce petit nombre d’hommes auxquels est réservé le privilège exclusif de connoître la vérité par la philosophie, si nous les avions vus d’accord entr’eux, non pas seulement sur leurs principes et sur ce qu’ils appellent la vérité, mais encore sur les moyens d’arriver à leurs découvertes; si nous avions vu toutes leurs méthodes se réduire à une méthode commune, et une certaine philosophie universelle dominer toutes leurs opinions, nous eussions pu dire que ce système invariable et perpétuel , résultat certain de tous les autres, étoit, au moins pour les intelligences cultivées, la voie naturelle de la vérité. Mais où est-il çe système? où est cette méthode, cette philosophie

universellement adoptée et suivie? Non, pas même pour les philosophes, pas même pour ce petit nombre d’hommes qui recherchent péniblement les mystères des sciences humaines, la philosophie n’est un moyen commun de conduire l’esprit à la connoissance de la vérité, puisqu’elle les conduit au contraire à des résultats si divers, et à des combats d’opinions si opiniâtres.

Et quant à ce qu’on dit, que la vérité cherchée par les philosophes, d’après les méthodes philosophiques, peut descendre ensuite aux intelligences vulgaires par un moyen universel qui leur soit propre, ceci ne fait que confirmer ce que nous disons nous-mêmes, savoir : qu’il faut qu’il y ait un moyen commun à tous les hommes de connoître la vérité. Déjà nous avons montré que ce moyen ne sauroit être la philosophie; nous tâcherons de le trouver ailleurs.

Mais d’abord examinons si le moyen de connoître est dans l’homme ou hors de l’homme; je veux dire, si l’homme a, dans la nature de son être, tout ce qu’il faut pour découvrir par lui-même et par lui seul la vérité, indépendamment de tout rapport établi entre lui et d’autres êtres semblables.

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