PHILOSOPHIE INDIENNE ET L’EUROPÉENNE
Etrangeté de la philosophie orientale
L’exposé que je puis vous faire rie l’antique philosophie védanta dans le court espace de deux ou trois conférences, est naturellement très imparfait, et borné uniquement à ses traits les plus saillants. lient été également difficile de donner en des limites si étroites une idée générale de tout autre système complet de philosophie, soit de Platon soit de Kant, bien qu’en ce qui concerne ceux-ci nous nous trouvions sur un terrain plus ou moins familier, bien plus, nous soyons habitués, même sans aucune étude spéciale, tout au moins à une partie
de leur terminologie. Notre éducation inconsciente nous a appris la différence entre esprit et matière , entre genre et espèce , même nous parlons souvent de différences spécifiques sans nous rendre compte que spécifique est simplement ce qui fait une espèce, une traduction latine du grec s;3î~cicç, c’est-à-dire un signe caractéristique qui fait une nouvelle e!3o; en espèce et constitue ainsi la différence entre une espèce et une autre. Nous parlons d'idées innées ou acquises, de catégories, même de raison pure longtemps avant de savoir ce que ces mots signifient réellement. Mais un système de philosophie indienne est comme une étrange ville d’Orient dont nous ne connaissons ni les rues ni les noms de rues, et où nous sommes constamment en danger de nous égarer, même avec un guide et un plan en mains. Les fondements même de la pensée sont différents en Orient et en Occident. 11 ne serait pas facile de trouver en sanscrit des termes correspondants pour exprimer la différence exacte entre la nature et l'esprit, au point de vue védantique. Les
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termes les plus approchants seraient probablement objet et sujet que l’on exprimerait par les mots vishaya objet et vishayin , celui qui perçoit un objet, c’est-à-dire le sujet. Si nous avions à traduire le mot idée , nous employions sans doute un mot comme samgora qui signifie nom, la forme extérieure d’une idée. Catégorie est rendu généralement et correctement en sanscrit par paddrtha , qui signifie en réalité l’objet ou le sens d’un mot, et pouvait donc être employé pour exprimer les prédicats généraux, c’est-à-dire les catégories, telles que substance, qualité, etc. ; mais le sanscrit est une langue si philosophique qu’il emploie aussi paddrtha dans le sens ordinaire de chose, comme si ceux qui ont composé cette langue avaient su que pour nous une chose n’est qu’une pensée, le sens, l’intention ou l’objet d’un mot. Même des termes aussi usuels que religion ou philosophie ne sont pas faciles à rendre en sanscrit, parce que l’esprit indien ne les considère pas comme ayant le même rapport réciproque qu’ils nous paraissent avoir.
En lin sens, il est donc vrai de dire que pour comprendre la philosophie indienne nous devons apprendre la langue indienne.
Intérêt général de la philosophie indienne
Toutefois, en vous invitant à écouter ces brèves conférences sur l’ancienne philosophie védanta, mon unique but était de vous convaincre que cette antique cité de pensée philosophique, le Védanta, était digne d’une visite, bien plus, si vous en avez le temps, digne d’une minutieuse exploration, telle qu’un voyageur intelligent peut en faire une dans un voyage à travers les temples et les tombeaux magnifiques de la pensée antique. C’est quelque chose d’avoir vu Karnak, même si nous sommes incapables de lire tous les hiéroglyphes qui couvrent ses murs.
C’est quelque chose d’avoir vu les profondes fondations et la sublime structure de la philosophie védanta, quoique l’on n’ait pas eu le temps d’explorer tous ses passages et de monter dans ses hautes tours.
A LA PHILOSOPHIE VÊDANTA
Quand après la chute de Constantinople l’Europe occidentale reprit connaissance des textes originaux de la philosophie grecque, la vie sembla avoir une tloraison plus riche en Occident, grâce aux antiques trésors de pensée qui avaient été découverts en Orient. La découverte de la littérature, et plus particulièrement de la religion et de la philosophie indiennes, a été de même le recouvrement d’un monde ancien et la découverte d’un monde nouveau ; et même si nous ne pouvons jeter qu’un regard passager sur les trésors d’antique pensée dont est remplie la littérature sanscrite, nous sentons que le monde auquel nous appartenons est devenu plus riche, bien plus, nous nous sentons fiers de l’héritage inattendu auxquel nous devons tous participer.
Gardons-nous seulement de ce dédain fatal qui se détourne de tout ce qui paraît étrange et méprise tout ce qu’il ne peut comprendre aussitôt. Nous pouvons sourire de bien des choses que les penseurs de la Grèce et de l’Inde ancienne nous ont laissées,
mais nous ne devons pas nous en moquer. Je n’admire pas indistinctement tout ce qui vient de l’Orient; j'ai à maintes reprises exprimé mon regret que ses livres sacrés contiennent tant de choses qui doivent nous sembler des vieilleries, mais cela ne doit pas nous empêcher d’apprécier en elles ce qui réellement a de la valeur.
Traitement critique de la littérature orientale
Je sais que j'ai été souvent blâmé d'avoir appelé vieilleries ce qui paraissait à l’esprit indien contenir une sagesse profonde et mériter un suprême respect. Je suis d’avis, que nous devrions toujours parler avec ménagement et respect de ce qui touche à la religion, et je suis tout prêt à admettre que sur les questions religieuses il est souvent très difficile de nous placer exactement dans la position que l’esprit oriental occupe depuis des siècles. Noussavons tous, par notrepropre expérience que ce que l’on nous a transmis
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comme une très ancienne tradition, et ce que nous avons appris enfants, à considérer comme sacré, conserve durant toute notre vie une fascination dont il est difficile de s’affranchir complètement. Toute tentative pour découvrir de la raison en ce qui est déraisonnable est acceptée comme légitime, tant qu’elle nous permet de conserver ce dont nous ne voulons pas nous séparer. On ne peut donc pas nier que les livres sacrés de l’Orient soient pleins de vieilleries, et que le même courant qui roule des fragments d’or pur, roule aussi du sable et de la boue et beaucoup de choses mortes et nuisibles. Que bien des idées qui se trouvent dans les hymnes du Véda, dans les Brabmanas et les Oupanishads aussi, aient choqué même un esprit oriental, comme un amas de vieilleries accumulées Ton ne sait comment, dans le cours des siècles, l’histoire de Bouddha nous l’apprend. Son hostilité à l’encontre des Brahmanes a été très exagérée, et nous savons aujourd’hui que la plupart de ses doctrines sont en réalité celles des Oupanis-
hads. Mais tout en prenant et gardant l’or de l’ancienne littérature de l'Inde, il rejetait les scories. Les paroles de Bouddha sur ce sujet méritent d’être citées, non-seulement parce qu’elles nous montrent que bien des choses appelées vénérables et révélées par les Brahmanes paraissaient inutiles et absurdes à un esprit oriental, mais en même temps parce qu’elles font preuve d’une liberté de jugement que nous-mêmes conservons souvent difficilement. Dans le Kalama Soulra, Bouddha dit: « Ne croyez pas ce que vous avez entendu ; ne croyez pas aux traditions parce qu’elles ont été transmises durant maintes générations ; ne croyez pas une chose parce qu’elle est dite et répétée par beaucoup de monde ; ne croyez pas uniquement parce que l’on vous produit un écrit émanant d’un ancien sage ; ne croyez pas aux conjectures ; ne croyez pas comme la vérité ce à quoi vous êtes attachés par habitude ; ne croyez pas uniquement sur l’autorité de vos maîtres et de vos aînés ; — après observation et analyse, quand un principe s’accorde avec la raison
à La philosophie védanïa 1 .3 fi
et tend au bien et à l’avantage d’un et de tous, alors acceptez-le et faites-en la règle de votre vie ». ( Angouttara Nikaya , cités dans les comptes-rendus du Parlement des religions , vol. II, p. 869). Il fallait du courage pour dire cela dans l’Inde, il en faut pour le dire à toute époque, mais cela montre en tous cas que même un esprit oriental ne pouvait se plier à tout ce qui lui avait été transmis comme ancien et sacré. Voilà un exemple que nous devrions suivre, pour essayer toujours de séparer le froment de la baie, de prouver tout et de maintenir fermement ce qui est bon. Maintenant je répète qu’il y a beaucoup de froment dans le Véda, particulièrement dans les Oupanishads, mais il y a aussi beaucoup de baie, et en réponse à mes critiques je puis répondre que personne ne peut vraiment apprécier le froment, qui ne peut aussi rejeter la baie.
La syllabe sacrée Om
Bien des choses, par exemple, qui son!
dites dans les Oupanishads concernant la
syllabe sacrée om, ne me paraissent que des lieux communs, du moins dans leur forme actuelle. Je ne puis me décider à en donner des spécimens, mais vous n’avez qu’à lire le début du Khandogya Oupanishad, et vous verrez ce que je veux dire. Il est très possible qu’à l’origine il y ait eu quelque sens dans toutes les absurdités que nous trouvons dans les Oupanishads, au sujet de la syllabe sacrée om. Ce mot om est peut-être une contraction du mot avant qui est peut-être racine pronominale préhistorique, se rapportant aux objets éloignés, tandis que ayam concernait les objets proches. En ce cas avant peut être devenu la particule affirmative, exactement comme le mot français oui est venu de hoc illud. Ainsi nous lisons dans le Khandogya Oupanishad , I 1, 8:
« Cette syllabe est une syllabe de permission, car lorsque nous permettons quelque chose, nous disons om, oui. » Si donc om signifiait à l’origine : cela et oui, nous pouvons comprendre que comme Amen il ait pris un sens plus général, à peu près comme lut sat et
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qu'il ait pu être employé comme représentant tout ce que le langage humain peut exprimer. Ainsi dans le Maitrayana Oupanishad , VI, 23, après qu'il a été dit qu'il y avait autrefois un Brahman sans mois, et un second, un Brahman-Verbe, l’on nous dit que le verbe est la syllabe om. Cela parait absurde, à moins que nous n’admettions que ce om était considéré d’abord comme un symbole de toute parole, de même qu’un prédicateur pourrait dire que tout langage se résume en ces mots : Amen, Amen
Tout ce qui était vieux devint sacré
Il est en effet très difficile de rendre compte de cet étrange mixture de sagesse et de folie, même dans le Véda, et plus particulièrement dans les Brahmanes, à moins
1. Le grand Védantiste moderne Sivami Vivckananda nous donne à ce sujet l’explication suivante : Le mot om ou aum est composé de la gutturale la plus ouverte A et de la laliale la plus fermée m, réunies par Vu, qui sc prononce en poussant le son de la gorge aux lèvres ; c'est donc le son le plus large, le plus compréhensif, c'est pourquoi il est considéré comme le symbole de tous les sons, le son Brahman, le Verbe (note du trad.)
de supposer qu'à l’époque où ces anciennes compositions, furent rédigées, tout ce qui avait été transmis comme antique fut considéré comme sacré et digne d’être conservé. Il faut nous rappeler quelles choses hideuses et délabrées nos amis les antiquaires sont capables d’admirer uniquement parce qu’elles sont très vieilles. Et il ne faut pas oublier non plus qu’une tradition orale longtemps continuée par laquelle le Yéda avait été transmis de génération en génération avant d'être écrit, peut aussi rendre compte de l'intrusion d’une grande quantité de pensées surajoutées. Nous voyons le même mélange dans les poèmes homériques (car Homère lui-même est parfois assoupi] et aussi dans la poésie populaire d’autres nations, Scandinaves, Allemands, Finnois ou Lapons. Mais en admettant tout cela, n’est-ce pas le devoir de l'historien de faire comme les laveurs d’or, et de ne pas prêter attention à l’eau bourbeuse, à l'argile et au sable, pourvu que quelques grains d’or pur puissent être récoltés à la fin.
A LA PHILOSOPHIE VÉDANTA
Je n’espérais pas que quelques-uns de mes auditeurs se joindraient aux laveurs d’or, entreprendraient l’étude du sanscrit afin d’être à même de lire les Oupanishads et les Védanta-Soutras dans l’original. Je désirais seulement leur faire regarder un peu de sable d’or et quelques-unes des grosses pépites, afin qu’à l’avenir la carte de l’Inde de l’flimalaya au cap Comorin soit dans leur esprit non de couleur grise et noire, mais brillante et dorée.
Le sanscrit n’est pas la langue difficile que généralement on suppose être. Je connais plusieurs dames qui l’ont appris fort bien ; je connais au moins un professeur de philosophie1 qui a considéré comme de son devoir d'apprendre le sanscrit afin d’étudier les différents systèmes de la philosophie indienne.
Livres pour étudier le Yédanta
Les Oupanishads et les Védanta-Soutras sont certainement au nombre des œuvres