L'AME ET LE CORPS
i. Le fluide psychique. — La notion d'un rapport de dépendance entre l'âme et le corps appartient au fonds primitif des connaissances humaines. L'individu apparaît comme un tout. Il était impossible de distinguer, dans ce tout, l'organisme visible du principe qui le gouverne, sans rattacher le premier au second par les liens les plus étroits. Toute connexion entre l'activité psychique et l'activité cérébrale a été, au contraire, fort longtemps méconnue. Les idées que le public reçoit à cet égard comme des vérités toutes faites sont historiquement récentes. Il est utile de montrer, au moins en raccourci, comment elles se sont développées peu à peu, pour se fixer enfin sous la forme qu'elles conservent depuis cent ans.
L'àme est tenue à l'origine pour un être matériel. Sans remonter à la préhistoire ni invoquer l'ethnographie, il est manifeste que, dans Homère, l'âme est regardée tour à tour comme une « ombre » et comme un « souffle ». La notion de l'âme-ombre n'a laissé que peu de traces. Celle de l'âme-souffle est restée vivante. Elle devait jouer un rôle décisif dans l'histoire de la
l'ame et le corps
spéculation hellène et si, de nos jours, elle a perdu beaucoup do son importance métaphysique, elle domine encore, sans qu'il s'en rende probablement bien compte, La pensée de tel savant contemporain.
Toute séparation tranchée entre la matière et l'esprit est étrangère, on le sait, aux premiers philosophes de la Grèce. Pour eux, comme pour le poète qui les a précédés, l'âme est quelque chose de corporel. Qu'ils l'assimilent à l'air ou au feu, ils s'accordent à en faire un fluide. Du temps même de Socrate, quand Diogène d'Apollonie résume et précise les idées de l'école ionienne, il enseigne que l'âme est un souffle chaud.
Mêlé au sang, distribué par les vaisseaux, ce fluide vivifie l'organisme entier. L'intelligence est partout où il s'insinue. La mort se produit lorsqu'il est définitivement expulsé. Tout obstacle à sa libre circulation interrompt le commerce naturel des parties et se traduit par un trouble passager. « N'observe-t-on pas, disait Diogène, une constriction dans la poitrine, quand on cherche à se rappeler? Cet embarras se dissipe dès. qu'on a trouvé ce qu'on cherchait. 1 »
Deux siècles plus tard, les mêmes idées réapparaissent dans la philosophie grossière du Portique. Pour les Stoïciens comme pour l'Apolloniate, l'âme est un souffle chaud. Parcelle détachée du feu divin qui est l'âme du monde, elle pénètre le corps, qu'elle vivifie et qu'elle « maintient » à peu près comme un gaz gonfle le ballon dans lequel il est enfermé. Nourri des exhalaisons du sang, le « pneuma » bouillonne au fond de la poitrine, où entre l'air et d'où sort la voix. C'est là