‹ Introduction a la Psychologie, l'instinct et l'émotionChapitre 32 sur 71 · LES RÉACTIONS LOCOMOTRICES · texte numérisé non relu

LES RÉACTIONS LOCOMOTRICES

siège au cours du mouvement qu'elle accomplit entraîneront par voie réflexe l'extension ultérieure du membre. Les excitations liées à cette extension provoqueront ensuite une flexion nouvelle, qui, à son tour, commandera une extension. Les réactions opposées dont l'enchaînement régulier assure la progression de l'animal prendraient ainsi leur origine dans les organes mobiles eux-mêmes, et elles constitueraient autant de répliques aux excitations dont ces organes forment l'unique point de départ.

Pour satisfaisante qu'elle puisse sembler au premier regard, une interprétation de ce genre ne saurait plus être acceptée telle quelle. Il est certain d'abord qu'une paire de membres rendue insensible par la destruction de tous les conducteurs afférents qui la rattachaient à la moelle demeure capable d'exécuter les mouvements alternatifs exigés par la marche. Le chien opéré du train postérieur a beau manifester les troubles les plus graves : ses pattes, pour être devenues incapables de soutenir utilement le corps, continuent à se déplacer rythmiquement1. On a soutenu que les mouvements des pattes postérieures étaient liés, dans ce cas, à ceux des pattes antérieures. Mais des observations récentes ont fait justice de cette hypothèse. Graham Brown, notamment, a montré que la moelle lombaire, séparée de la moelle thoracique par une section transversale, pouvait commander encore dans les extrémités préalablement

I. Les troubles s'amendent d'ailleurs progressivement. L'animal apprend peu à peu à tirer parti des sens qui lui restent (du sens de la vue, en particulier,) pour contrôler ses mouvements.

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insensibilisées une réaction locomotrice du type le plus net1. Cette expérience est fondamentale. Elle établit que la marche trouve sa condition essentielle dans les centres nerveux eux-mêmes. Les excitations qui prennent naissance dans les membres semblent, il est vrair indispensables à l'exécution correcte des mouvements et, par suite, à la réalisation effective de la marche. Mais le rôle qu'elles assument est celui d'un régulateur. On conçoit à l'extrême qu'un mécanisme strictement médullaire puisse suffire à l'animal qui se déplacerait sur une surface parfaitement unie. Pour que la progression s'accommode aux accidents du sol, il est nécessaire que les mouvements soient soumis à un contrôle perpétuel. Ce contrôle a pour instrument les nerfs sensibles. Plus la marche devient difficile, plus le secours qu'ils apportent gagne en importance. Mais, dans tous les cas, les excitations d'ordre périphérique servent moins à entretenir le mouvement qu'à le corriger.

Il convient de noter, pour finir, que l'organisation des centres locomoteurs ne s'achève qu'assez tard dans certaines espèces. Chacun sait que les petits des ruminants sont en état, dès la naissance, de se tenir debout et de faire quelques pas. Graham Brown a constaté qu'un fœtus de chat, extrait à terme de l'utérus, accomplit les mouvements caractéristiques de la locomotion, toutes les fois que l'on comprime le cordon ombilical et que l'on provoque ainsi un commencement d'as-

I. La réaction locomotrice est provoquée, dans l'expérience de Graham Brown, par la section même de la moelle (chez le chat préalablement décérébré).

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phyxie1. D'autres vertébrés sont beaucoup moins précoces, mais il n'en est aucun qui proprement apprenne à marcher ou à voler. Les vieilles observations de Spalding sont décisives, à cet égard, en ce qui concerne l'oiseau. De jeunes hirondelles, gardées quelques semaines dans des cages étroites où elles ne peuvent remuer, prennent d'emblée leur essor, quand on les rend à la liberté. William James s'était aventuré à prédire qu'un enfant, traité comme les hirondelles de Spalding, marcherait, le moment venu, et qu'il userait tilors de ses jambes tout aussi bien que ses congénères incités, avant le temps, à des essais prématurés2. L'expérience devait lui donner raison. L'enfant qu'on empêche de marcher trop tôt se met un jour à marcher de lui-même et, du premier coup, il marche correctement3. |

4. Le réflexe « simple ». — Toutes réserves faites sur la signification véritable du réflexe simple, il demeure légitime de le considérer en lui-même. Le réflexe simple a été tenu longtemps pour la réaction élémentaire et fondamentale du système nerveux. Le physiologiste peut trouver avantage à le regarder comme tel,

1. T. Graham Broavn, The journal of physiology, XLIX, 208 ; 19 t 4- — L'observation de Graham Brown est intéressante à plus d'un titre. On admet que le premier mouvement respiratoire du nouveau-né est commandé par l'asphyxie. De fait, l'activité des centres locomoteurs rappelle, à certains égards, celle du centre respiratoire. Dans un cas comme dans l'autre, le rythme des phénomènes semble moins entretenu que contrôlé par les excitations d'origine périphérique qui prennent naissance au cours du mouvement.

2. W. James, The principlcs of psychology, II, p. 4o6 et suiv.

3. Voir, sur ce point, 1\. Woodworth, Le mouvement (Paris, i()o3), p. 3 1 5 et suiv.

lia l'activité réflexe et l'activité cérébrale

pour analyser de ce point de vue le mécanisme auquel il répond. Disons tout de suite que ce mécanisme est Complexe. Les schémas classiques n'en donnent qu'une image imparfaite. Il convient de les retoucher.

Envisageons, pour fixer les idées, le mouvement de retrait commandé, dans la patte postérieure du chien, par une irritation portant sur la plante du pied. Il ne suffit pas de noter le fléchissement de l'extrémité. L'effet que l'on observe exige le concours de divers muscles, dont les uns se contractent, pendant que les autres se relâchent. Ces contractions et ces relâchements font partie au même titre du réflexe qui se produit. Duchenne enseignait que les antagonistes d'un groupe musculaire se contractent toutes les fois que ce groupe entre en action. Les recherches de Sherrington paraissent avoir démontré au contraire que le relâchement des antagonistes est alors de règle. On a contesté que cette règle fût absolue. Il est certain du moins qu'elle se vérifie dans une foule de circonstances, et qu'il est indispensable d'en tenir le plus grand compte pour interpréter correctement les faits1. Rappelons, en passant, que Descartes invoquait déjà l'intervention conjuguée de couples antagonistes tout semblables à ceux dont Sherrington a établi l'existence réelle. Ce n'est pas un des

i. Voici, à cet égard, une expérience typique de Sherrington. Le demitendineux (fléchisseur du genou) et le vasto-crural (extenseur du genou) sont isolés à leur extrémité périphérique et reliés à des myographes. Tous les autres muscles de la jambe sont mis hors de cause. L'animal est décérébré. A la suite de cette opération, les extenseurs se trouvent à l'état de contraction tonique. On provoque la flexion réflexe de la patte en irritant la peau. On constate alors que le vasto-crural se relâche, tandis que le demiendineux se contracte.

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moindres exemples de la divination physiologique qui se marque à tant de reprises dans l'œuvre du grand précurseur.

L'exemple auquel nous venons de nous arrêter est celui d'un réflexe simple. On comprend que ce réflexe n'en exige pas moins un appareil fort compliqué. Cet appareil a été reconnu dans ses grandes lignes. Nous le décrirons brièvement.

Tout réflexe, nous l'avons vu, est une réplique de l'être vivant. Mais toute réplique de l'être vivant n'est pas un réflexe. Le réflexe, au sens propre du mot, a pour support anatomique une structure différenciée dont les éléments sont empruntés au système nerveux. Cette structure a reçu le nom d'arc. Interposée entre un organe récepteur, tel que la peau, et un organe efficient, tel que le muscle, elle résulte de l'association de deux branches, articulées au niveau de ce qu'on appelle un centre. Pour que le réflexe puisse s'accomplir, il faut que l'arc subsiste en son intégrité. Revenons à l'exemple précédent. Si la branche qui trouve son point de départ dans l'organe récepteur vient à être rompue, l'irritation cutanée n'est plus transmise. Si la branche qui aboutit à l'organe efficient est coupée à son tour, la réaction musculaire cesse de s'opérer. Dans un cas comme dans l'autre, la flexion de la patte ne se produit plus. L'arc réflexe fait en définitive l'office d'un conducteur. Il sert de voie à ce quelque chose que l'on nomme un influx nerveux1. La nature de ce quel-

i. Influx nerveux ou excitation. — Le mot excitation est pris, on le voit, en deux sens différents. Il désigne tantôt une action, celle de l'excitant, et

i h \ l'activité réflexe et l'activité cérébrale

que chose est bien loin d'être élucidée1. Nous savons du moins que le transport de l'influx n'est pas instantané. La vitesse à laquelle il chemine mesure, chez L'homme, une centaine de mètres par seconde.

Les éléments de l'arc réflexe sont constitués par des fibres d'épaisseur microscopique, mais qui peuvent atteindre plusieurs décimètres de longueur. Ces fibres prennent leur origine dans les cellules qu'on appelle nerveuses. Elles forment vraisemblablement avec la cellule dont elles émanent une unité anatomique. Cette unité a reçu le nom de neurone.

Les physiologistes ont longtemps attribué à la cellule nerveuse comme telle les fonctions les plus élevées. A peine découverte, on l'investit d'éminentes dignités. On la regarde comme la source de l'influx nerveux, l'organe distributeur des excitations, le siège propre de l'activité psychique. On la compare à une bouteille de Leyde capable de se charger et de se décharger tour à tour. On voit en elle l'agent effectif du réflexe. On la tient pour le support de la sensation et de l'image. De telles spéculations, il ne reste à peu près rien aujourd'hui2. L'intégrité de la cellule paraît indispensable à la conservation des fibres, qui dégénèrent, lorqu'elles viennent à être séparées du corps dont elles sont issues.

tantôt une activité, celle qui se manifeste dans le conducteur nerveux soumis à cette action.

1. Voir, sur ce point, Keith Lucas, The conduction of the nervous impulse (Londres, 1917).

2. Voir, sur cette question, À. Bethe, Die historische Entwickelung der Ganqlienzellhypothese, Ergebnisse der Physiologie, III, 2e partie, iq5 ; 1904 ■et Die Theorieder Zentrenfunktion, Ergebnisse der Physiologie, V, 25o; 1906.

LE RÉFLEXE « SIMPLE

Ce point excepté, la signification de la cellule est demeurée énigmatique. Certains auteurs ne lui concèdent, outre son rôle trophique, que les propriétés générales du conducteur nerveux1.

L'arc le plus simple qu'on puisse imaginer comporterait deux fibres conductrices. Mais une semblable formation ne se réalise sans doute qu'à titre tout à fait exceptionnel2. Dans l'immense majorité des cas, un ou plusieurs neurones prennent place entre les deux branches de l'arc. Ces pièces intercalaires ouvrent des voies nouvelles et permettent à l'influx nerveux de se disperser sur un champ plus vaste. En règle générale, les excitations recueillies par une fibre afférente sont transmises à plusieurs fibres efférentes. D'autre part, une seule et même voie efférente peut servir de terme commun à un grand nombre de voies afférentes. Il suffit d'envisager un exemple concret, pour apercevoir la complication des structures que le réflexe réel met en œuvre.

Le territoire sensible du réflexe scalpteur renferme une multitude de points discrets, propres à enregistrer

1. On sait que les fibres des nerfs périphériques sont capables de régénération. Il paraît établi, en revanche, que les cellules nerveuses, une fois détruites, ne se reconstituent pas. On admet que, chez les vertébrés supérieurs, les neurones cessent de se multiplier après la naissance. Ils continuent à se développer pendant une période assez longue, mais le nombre n'en augmenterait plus.

2. Il est possible qu'un arc à deux éléments serve d'organe aux réflexes à temps très court, dont le patellaire offre l'exemple le plus connu. On sait que l'excitation subit un retard au point où les éléments conducteurs entrent en rapport les uns avec les autres. Moins ces éléments sont nombreux, plus aussi ce retard sera faible.

Larguier des Bàncels.

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les irritations appliquées sur la peau. Chacun de ces points est rattaché à la moelle par une fibre spéciale. Le mouvement de la patte grattante est gouverné par tout un ensemble de fibres, dont les cellules d'origine se trouvent groupées dans la portion lombaire de l'axe spinal. Les deux branches de cet arc complexe sont unies à leur tour par un faisceau de conducteurs intercalaires, logés dans les cordons latéraux de la moelle. Le réflexe scalpteur comporte ainsi trois systèmes de neurones articulés bout à bout. Supposons qu'un des points du champ récepteur soit irrité. L'excitation est apportée à la moelle par l'intermédiaire d'une fibre unique. Elle chemine ensuite dans un conducteur intraspinal> pour parvenir enfin aux neurones moteurs qui commandent la flexion de la patte. Mais ces mêmes neurones sont reliés à tous les autres points du champ récepteur. Ils représentent, vis-à-vis des voies qui convergent pour les atteindre, ce que Sherrington a appelé une étape commune. C'est en amont de celle-ci que s'opère la distribution de l'influx nerveux. Nous constatons que le mouvement scalpteur se modifie au gré des circonstances. Nous ignorons le mécanisme d'une telle modification. Il serait vain, en tous cas, d'invoquer, pour en rendre compte, l'intervention des cellules elles-mêmes. On a souvent comparé le centre nerveux à une centrale téléphonique. Le centre, comme la centrale, assure, il est vrai, des connexions temporaires entre des conducteurs préexistants. La difficulté est de découvrir comment, dans l'organisme, la « communication » peut être obtenue. Conférer aux cellules ner-

LE RÉFLEXE « SIMPLE

veuses l'office des demoiselles du téléphone, ce n'est pas à coup sûr résoudre la question1.

Si développé qu'il soit, le schéma précédent ne satisfait point encore aux données de l'observation. Les neurones moteurs dont l'ensemble constitue la branche efférente de l'arc réflexe ne sont pas homogènes. La flexion d'une extrémité est liée, nous l'avons vu, à l'intervention de divers groupes musculaires, dont les uns se contractent, tandis que les autres se relâchent. Réduite à son degré extrême de simplification, la branche efférente de l'arc comprendrait au moins deux voies, s'ouvrant et se fermant tour à tour. L'aiguillage de ces voies pose un nouveau problème. Nous ne rapporterons pas ici les hypothèses auxquelles les physiologistes ont recouru pour expliquer le mécanisme du phénomène. Les plus récentes ne dépassent guère, en principe, celle que Descartes avait imaginée. Elles ne sont autre chose, à vrai dire, que des illustrations.

I. Sherrington a cherché dans l'articulation même des neurones (synapse) le support des fonctions que les physiologistes attribuaient jadis à la cellule nerveuse. Si, comme il est vraisemblable, les éléments du tissu nerveux possèdent une certaine indépendance anatomique, on peut admettre qu'une surface de séparation prend place aux points où les neurones entrent en contact. Cette surface de séparation représenterait physiquement une membrane. Il paraît certain que l'introduction de semblables membranes sur le trajet des conducteurs nerveux doit entraîner une modification dans le transport de l'influx. Il est possible que cette modification permette un jour d'expliquer tant de phénomènes demeurés jusqu'ici absolument mystérieux.

Les recherches de Lapicque sur l'excitabilité des nerfs ont ouvert, d'un autre point de vue, une perspective nouvelle sur le fonctionnement des centres. Tout neurone comporte, selon Lapicque, un « influx » propre, caractérisé par un paramètre de temps. La distribution des excitations serait liée, en principe, à l'isochronisme ou à l'hétérochronisme des éléments en contact.

l'activité réflexe et l'activité cérébrale

5. L'appareil cérébral. — Les travaux que nous venons de résumer ont fait pleine lumière sur l'extrême complexité du réflexe. Ils n'ont modifié en rien les conclusions que les physiologistes avaient prises de bonne heure sur le caractère fondamental de celui-ci. Descartes voyait dans la bête une simple machine. L'animal décérébré répond au type que le philosophe avait conçu. Privé de son cerveau, le vertébré se trouve réduit à l'état d'un automate. Son activité, pour diverse qu'elle soit, demeure stéréotypée. Les mécanismes dont il dispose encore sont des mécanismes préformés. Dans l'animal intact, tout change. L'être accuse désormais une plasticité indéfinie. Sa conduite n'est plus entièrement machinale. Il acquiert et il retient. Un tel progrès est capital. Il nous reste à l'interpréter.

Les fonctions réflexes comportent une multitude d'arcs, étagés dans la moelle et dans les profondeurs de l'encéphale. A ce premier système s'en ajoute un second, beaucoup plus riche, mais dont la structure élémentaire est celle-là même que nous avons relevée déjà. L'arc cérébral fait pendant à l'arc réflexe. Ses branches contribuent à former la masse du cerveau. Son centre est logé dans l'écorce. L'appareil cérébral n'a d'autres pièces que les arcs cérébraux. C'est au jeu de ces pièces qu'il faut demander le secret de cet appareil1.

I. Le cervelet représente comme le cerveau un appareil de perfectionnement. Mais, à la différence de ce dernier, qui n'acquiert tout son développement que chez les mammifères supérieurs, il appartient aux formations les plus anciennes de l'encéphale. Le cervelet se rattache fonctionnellement au système réflexe. On admet qu'il commande la tonicité des muscles et contribue ainsi à assurer l'exacte coordination des mouvements.

l'appareil cérébral

L'architecture de l'appareil cérébral a fait l'objet d'innombrables recherches. Les anatomistes ont réussi à déterminer le trajet des conducteurs qui rattachent l'écorce aux régions sous-jacentes de l'encéphale et, plus bas, à la moelle. Ils ignorent la disposition réelle des éléments intercalaires qui, au niveau de l'écorce elle-même, relient ces conducteurs les uns aux autres. Tout ce qu'il est permis d'affirmer sur ce point, c'est que les fibres qui cheminent dans le cerveau procurent à cet égard des moyens dont l'abondance défie la description. Nous passerons sur les résultats de détail que les investigations poursuivies sans relâche depuis une cinquantaine d'années ont accumulés peu à peu, et nous nous bornerons à souligner les quelques faits qui méritent ici d'être retenus.

L'étude anatomique des hémisphères conduit à distinguer deux grands systèmes de fibres. Le premier — dit de projection — a pour éléments les branches des arcs cérébraux. Le second — dit d'association — est destiné à unir ces branches entre elles. Les fibres d'association se rencontrent dans toutes les régions de l'écorce. On les compte par milliards. Les fibres de projection, beaucoup moins nombreuses au total, se distribuent plus particulièrement dans certains territoires assez bien circonscrits. Les unes aboutissent aux sphères sensorielles. Les autres trouvent leur origine dans les zones; que l'on qualifie de motrices1. Les anatomistes ont pris

I. Les éléments de projection jouent dans l'organisme un double rôle. Ils servent de branches aux arcs cérébraux. Ils représentent en même temps une étape des voies nerveuses qui rattachent la périphérie à l'écorce. Les

l'activité réflexe et l'activité cérébrale

coutume de distinguer, à ce point de vue, les centres de projection et Les centres d'association1. Quelle que soit en fait la valeur topographique d'une semblable distinction, il importe de ne pas oublier que les deux types de fibres participent également à la formation des arcs complexes que l'activité cérébrale met enjeu.

La description précédente est assurément grossière. Mais elle suffît aux besoins du physiologiste, et le psychologue qui répugnerait à se payer de mots fera bien de s'en contenter. Elle demande tout au plus à être complétée sur deux points.

Nous rappellerons d'abord que les centres d'association n'acquièrent leur plein développement qu'à l'extrême sommet de l'échelle zoologique. Encore rudimentaires dans l'ordre des carnivores, ils ne commencent à prendre quelque étendue que dans celui des primates. Chez l'homme, ils occupent à eux seuls les deux tiers environ de la surface corticale. L'énorme accroissement du lobe frontal est caractéristique à cet égard du cerveau humain. Le pôle de ce lobe représente l'unique région où l'on ait observé jusqu'ici, chez les sujets normaux, des différences individuelles de structure.

Nous ajouterons ensuite que les deux hémisphères

excitations qui prennent naissance dans les organes sensoriels peuvent atteindre le cerveau par l'intermédiaire des fibres de projection ascendantes. Inversement, les nerfs moteurs qui abandonnent l'axe cérébro-spinal obéissent aux incitations que leur transmettent les fibres de projection descendantes.

I. Voir, pour les détails, les travaux de Bolton, Campbell, Brodmann, Vogt, etc. — On trouvera une introduction à ces recherches dans le mémoire de J. Bolton, Récent researchcs on cortical localisation, Further advances in r-uysiology (Londres, igoy).

l'appareil cérébral

ne sont pas équivalents dans l'espèce humaine. La prépondérance appartient de règle à la moitié gauche du cerveau. Les preuves d'une telle inégalité sont nombreuses. La suprématie de l'hémisphère gauche trouve son expression la plus apparente dans la supériorité de la main droite1. Elle s'accuse avec éclat toutes les fois que cet hémisphère cesse d'exercer les fonctions qui lui sont propres ou ne les exerce qu'imparfaitement. On sait depuis longtemps que l'aphasie est liée, chez les droitiers, aux désordres du cerveau gauche. Liepmann a montré qu'il en est exactement de même pour certains troubles dont les mouvements intentionnels et, en particulier, les gestes symboliques deviennent à l'occasion l'objet2.

La présence des conducteurs cérébraux entraîne tout d'abord un résultat dont la portée est évidente. Assurées par des voies supplémentaires, les connexions se multiplient entre les diverses portions du système nerveux. Des rapports nouveaux s'établissent entre les arcs primitifs. La coordination des réflexes se perfectionne et s'achève. Regroupées, au niveau de l'écorce, sur un tableau de distribution plus riche, les excitations commandent des effets plus variés et une adaptation plus délicate. Le chien à moelle séparée dirige bien sa patte vers la région des flancs que l'on irrite, mais, en pratique, il ne l'atteint pas. Chez l'animal intact, le mou-

1. Commandée par les centres de l'hémisphère gauche, en vertu de l'entrecroisement des voies nerveuses au niveau du bulbe et dans la moelle.

2. Voir, sur ce point, H. Liepmann, Zeitschrift fur Psychologie, LXIII, i ;

l'activité réflexe et l'activité cérébrale

vement gagne en précision et il acquiert ainsi toute son efficacité*. L'un esquisse un geste inutile. L'autre « se gratte » véritablement. Le rôle de l'appareil cérébral s'accroît au reste avec le progrès des espèces. Chez l'homme, l'importance en est telle que les mécanismes spinaux eux-mêmes peuvent se trouver compromis, quand l écorce est gravement altérée. Le chien décérébré à sa naissance apprend à marcher. Le chien décérébré en plein développement conserve ses fonctions locomotrices. L'enfant venu au monde sans cerveau demeure à peu près immobile. L'adulte, victime d'une hémiplégie, reste longtemps paralysé, et ses mouvements ne retrouvent jamais leur perfection originale. Pour expliquer tels des troubles que l'on observe alors, les neurologistes ontsupposé que les voies propres de certains réflexes aboutissent effectivement à l'écorce. Une pareille hypothèse ne s'impose nullement. Les faits qu'elle vise sont néanmoins dignes de remarque. Ils montrent que le concours du cerveau est indispensable à l'exécution d'une foule de mouvements gouvernés en première instance par les centres d'ordre réflexe.

L'influence exercée par l'appareil cérébral se traduit ensuite et tout naturellement par des effets d'inhibition et de renforcement. Les excitations d'origine corticale interviennent à cet égard comme les excitations d'origine périphérique. Les effets d'inhibition ont été aperçus les premiers. On sait depuis longtemps que diverses réac-

i. Chez l'homme, les troubles consécutifs à une lésion de la sphère tactile portent en toute première ligne sur la « localisation » des impressions.

l'appareil cérébral

tions médullaires ne se produisent à coup sûr que chez l'animal décérébré. C'est le cas du réflexe scalpteur que l'on obtient dans ces conditions avec une entière régularité. De telles observations étaient démonstratives. Mais elles n'apportaient que des résultats globaux. Des expériences plus exactes sont venues les compléter. Elles mettent en pleine lumière la puissance modératrice dont le cerveau est investi.

Fritsch et Hitzig avaient établi que l'application du courant élctrique sur certains points de l'écorce commande des mouvements définis. Bubnoffet Heidenhain ont constaté qu'une application toute semblable provoque le relâchement d'un muscle préalablement contracté. Les phénomènes de ce genre ont été étudiés dans le détail par Sherrington et Hering. Nous nous contenterons de noter que les excitations émanant de la zone motrice entraînent des effets strictement comparables à ceux dont il a été question plus haut. La suspension volontaire des mouvements fournit un autre exemple d'une inhibition corticale1. L'exagération des réflexes que l'on surprend parfois chez les hémiplégiques tient selon toutes vraisemblances au défaut de l'action frénatrice opérée normalement par le cerveau2.

Les branches efférentes des arcs cérébraux repré-

1. Il est bon de remarquer que l'inhibition dite volontaire semble limitée aux muscles qui se trouvent soumis normalement à l'action de la volonté ellemême. On a prétendu que certaines personnes étaient en état d'arrêter directement les battements de leur cœur. Le pbénomène est douteux. Il demanderait en tous cas à être confirmé.

2. L'état de rigidité opératoire que Sberrington a décrit paraît dû à un effet de cet ordre.

l'activité réflexe et l'activité cérébrale

sentent une première étape dans le trajet des voies qu'on appelle motrices. Les excitations qu'elles recueillent et transmettent peuvent se combiner dans la moelle avec celles qui prennent naissance à la périphérie du corps et qu'apportent les nerfs centripètes. On observe, dans ce cas, un renforcement des réactions. Ce nouveau phénomène, qu'Exner, notamment, s'est appliqué à faire connaître, apparaît avec toute la netteté dont il est susceptible, quand on associe des excitations trop faibles pour provoquer isolément une réaction. Il joue sans doute un rôle capital. Exner, lui-même, et bien d'autres ensuite, ont cherché dans ces effets de renforcement et d'inhibition les facteurs élémentaires de l'attention.

La volonté, à son tour, trouve dans le cerveau son organe. Elle n'a de prise que sur des réactions préexistantes. C'est en bloquant ou en favorisant ces réactions qu'elle fait valoir son influence. Elle ne crée proprement rien. Un mouvement volontaire est un mouvement prémédité. On ne prémédite que ce qu'on connaît. Pour vouloir un mouvement, il faut l'avoir au préalable accompli. Les réflexes appartiennent à la constitution héréditaire de l'individu. Ils représentent un capital que le cerveau remanie et transforme, mais qu'il n'enrichit pas. Qu'est-ce au reste que la volonté? Si l'appareil cérébral n'a pour pièces que des arcs, semblables en définitive à ceux qui se ferment dans la moelle, il est légitime d'admettre qu'il fonctionne en principe comme l'appareil réflexe lui-même, et que les actes dont il est l'instrument ne figurent après tout que des réponses, immédiates ou différées, aux excitations du dehors. Il est

LA PLASTICITÉ CEREBRALE

possible sans doute que le cerveau obéisse directement aux ordres d'un agent spirituel. Une hypothèse de ce genre n'a rien d'absurde. Mais elle s'est dérobée jusqu'ici au contrôle des faits. La métaphysique a le droit de la retenir. La science a peut-être le devoir de l'écarter.

6. La plasticité cérébrale. — Si Fécorce ne représentait qu'un instrument de coordination, elle ne se distinguerait pas essentiellement des centres médullaires. La supériorité qu'elle accuse sur ce point est de degré plutôt que de nature. Une autre différence, et beaucoup plus profonde, sépare l'appareil cérébral de l'appareil réflexe. Le cerveau est plastique. La moelle ne l'est pas. C'est à cette plasticité que l'appareil cérébral doit une signification véritablement décisive dans l'économie des vertébrés1.

L'activité réflexe est une activité innée. L'activité cérébrale est une activité qui se constitue progressivement. Les organes de la première sont préformés. Ceux de la seconde s'édifient peu à peu. Les voies réflexes sont marquées à l'avance et elles se retrouvent pareilles chez tous les représentants d'une espèce. Les voies cérébrales se dessinent au gré des événements et elles

I. L'appareil cérébral représente, vis-à-vis de l'appareil réflexe, une formation récente. Il n'acquiert tout son développement qu'aux degrés les plus élevés de la série et, dans les espèces supérieures elles-mêmes, il n'atteint qu'assez tard à son point de maturité. C'est peut-être à sa jeunesse, qu'il doit sa plasticité. — On sait que les neurones de l'écorce s'accroissent non seulement avec les progrès de l'âge, mais aussi avec l'exercice des fonctions cérébrales. C'est ainsi que la spbère visuelle, par exemple, ne se développe qu'imparfaitement cbez les sujets nés aveugles et qu'elle subit une régression manifeste cbez les adultes qui ont perdu depuis longtemps la vue.

1 56 l'activité réflexe et l'activité cérébrale

varient à L'extrême d'individu à individu. Nous ignorons à vrai dire comment ces voies nouvelles se creusent dans 1rs hémisphères et pourquoi elles se maintiennent. Nous comprenons du moins que, une fois établies, elles puissent modifier les actes de l'animal qui se les est appropriées. La plasticité del'écorce fonde en définitive ce qu'on appelle l'expérience. Un exemple très simple suffira pour montrer que l'acquisition d'une expérience n'a probablement d'autre facteur que la création d'un arc supplémentaire, jeté dans le cerveau1.

Un enfant aperçoit une bougie allumée. Il touche à la flamme. Il se brûle et retire sa main. Ce petit drame peut être interprété comme suit. La vue de la lumière commande un réflexe de préhension et la brûlure,, ensuite, un réflexe de recul. Mais si tout se réduisait pour l'organisme à cette succession de réflexes, l'enfant continuerait à se brûler les doigts. On sait qu'il n'en fait rien. C'est donc qu'il a changé. La question est de reconnaître la nature de ce changement.

L'enfant a vu et il s'est brûlé. Ni l'excitation visuelle, ni l'excitation douloureuse, ne s'épuisent au niveau des centres réflexes. Elles s'engagent dans les conducteurs qui s'ouvrent devant elles et s'enfoncent dans les hémisphères pour atteindre l'écorce. Mais les voies cérébrales qu'elles exploitent ainsi ne demeurent point isolées. Elles s'unissent par l'intermédiaire des éléments d'association qui offrent à cet égard d'inépuisables ressources. Tout se passe dès lors comme si,

I. Cet exemple a été imaginé par Meynert. Il est devenu classique.

LA PLASTICITÉ CÉRÉBRALE

aux arcs primitifs que l'organisme possédait d'abord, s'en était ajouté un nouveau, d'ordre supérieur. Que l'enfant voie maintenant une flamme. L'excitation visuelle tendra comme jadis à provoquer un mouvement de prise, et elle suivra encore le conducteur cérébral qu'elle retrouve à sa disposition. Mais ce conducteur est devenu la branche d'un arc : il pourra commander à temps un recul assez vif pour immobiliser la main.

Nous nous bornerons à ces quelques indications. Dans l'état de nos connaissances, une interprétation de l'activité cérébrale ne saurait être que schématique. Mais nous avons laissé dans l'ombre une difficulté essentielle. Il importe de la bien marquer. On comprend que l'établissement de connexions nouvelles transforme du tout au tout le jeu de la machine animale. On imagine que ces connexions, une fois installées, subsistent plus ou moins longtemps. On ne découvre pas en vertu de quel mécanisme elles se forment dans l'intimité des tissus. Diverses hypothèses ont été proposées pour expliquer un tel phénomène. Celle du « drainage des excitations », qu'on doit à William James et que les physiologistes contemporains ont souvent relevée après lui, est une des plus intéressantes. Mais elle attend toujours un commencement de vérification1.

I. La théorie de James repose sur trois hypothèses : i° Les éléments nerveux sont «polarisés ». Dans les voies préétablies qui aboutissent à un organe moteur, les excitations « se déchargent » suivant une direction déterminée. 2° Toute excitation nerveuse tend à <c drainer » les éléments situés en amont

l'activité réflexe et l'activité cérébrale

Nous avons évité jusqu'ici le langage de la psychologie. Rien n'est plus simple que de traduire les résultats auxquels nous avons abouti. Nous dirons que l'enfant ne touche plus aux lumières parce qu'il craint la flamme, et qu'il craint la flamme parce qu'il anticipe une douleur. Nous ajouterons, de ce point de vue, que l'appareil cérébral est le siège de la mémoire. Une telle conclusion s'accorde avec les faits. Nous pouvons la retenir. On ne concevrait pas, s'il en était autrement, pourquoi l'enfant né sans cerveau est incapable d'apprendre. On ne concevrait pas davantage pourquoi l'adulte, frappé d'une lésion corticale, perd en tout ou en partie le bénéfice de ses acquisitions antérieures. Des recherches récentes, pratiquées sur l'animal dans des conditions bien définies, ont apporté des arguments nouveaux en faveur de ces vues. Elles méritent d'être signalées.

On sait que les irritations d'origine buccale commandent des réflexes sécrétoires, dont la constance est absolue. L'afflux de salive consécutif aux excitations tactiles ou gustatives est familier à chacun. On sait aussi que l'odeur ou l'aspect des aliments suffît d'ordinaire, sinon toujours, pour provoquer le jeu des glandes salivaires. L'expression courante : « l'eau m'en

de celui qui se décharge. Ce drainage a pour résultat de frayer une voie nouvelle qui restera ouverte aux excitations ultérieures. 3° Les voies de nouvelle formation sont d'autant plus stables que ce drainage a été plus puissant. Un clément est d'autant plus <r draina ble » qu'il s'est déchargé depuis moins de temps ; un élément est d'autant plus « drainant » qu'il touche de plus près au moment de sa décharge. — W. James, The principles of psychology, ], p. 109 et II, p. 58i et suiv.

LA PLASTICITÉ CEREBRALE

vient à la bouche » n'est que la traduction d'un phénomène banal. Les faits de cet ordre étaient connus. If restait à les analyser. C'est à Pawlow qu'il appartient d'en avoir précisé la signification.

Les réflexes sécrétoires liés à l'odeur ou à l'aspect d'un aliment sont souvent désignés sous le nom de « réflexes psychiques ». Ce terme, fort équivoque, a été abandonné par Pawlow lui-même, qui l'a remplacé par celui de « réflexes conditionnels ». Un réflexe conditionnel n'est autre chose qu'un réflexe par association. Pawlow a montré qu'une excitation d'ordre quelconque peut servir à le provoquer. Il suffit, pour que celle-ci devienne efficace, qu'elle ait été jointe à l'irritation directe de la cavité buccale. C'est ainsi que le bruit du sucre fait saliver le chien. C'est ainsi encore que la vue d'un liquide noir finit par entraîner l'écoulement d'un peu de salive, lorsque de l'acide, coloré avec de l'encre, a été versé à plusieurs reprises dans la gueule de l'animal. Le réflexe qui s'établit de la sorte est plus ou moins stable. Il ne tarde pas à disparaître si l'excitation « conditionnelle » se répète trop fréquemment sans être suivie de l'excitation « inconditionnelle » ou, comme dit Pawlow, sans être « confirmée ». C'est le cas aussi bien des réflexes secondaires qui se forment naturellement que de ceux que l'expérimentateur a créés de toutes pièces au gré de sa fantaisie.

Il était utile de déterminer les conditions anatomiques de ces phénomènes. Les élèves de Pawlow ont entre pris cette étude. On pouvait se demander si les branches des réflexes secondaires se ferment au niveau des

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c ontres inférieurs ou si elles exigent, pour se constituer, la participation de Pécorce. Les travaux exécutés jusqu'ici démontrent tout au moins que le rôle du cerveau est décisif à cet égard. Chez le chien décérébré, l'acquisition des réflexes conditionnels paraît impossible. L'extirpation des hémisphères a inversement pour conséquence l'abolition de ceux que l'animal s'était appropriés. De tels résultats pouvaient être prévus. On se gardera toutefois d'en méconnaître la portée. Il était bon de s'assurer que des expériences aussi simples ont pour instrument le cerveau. La méthode de Pawlow est applicable à l'homme. Krasnogorski a montré qu'aucun réflexe d'ordre secondaire ne peut être obtenu dans les premiers mois de l'existence. Or, on sait que le développement de l'écorce est tardif dans l'espèce humaine et que toute association de degré supérieur est impossible chez le nouveau-né1.

7. L'habitude. — Les voies réflexes sont prédéterminées et stables. Les voies cérébrales s'édifient au cours du développement individuel et elles demeurent fragiles. Mais elles tendent à se fixer. La moelle n'oublie rien, mais elle n'apprend guère. Le cerveau apprend sans cesse, et il s'efforce jusqu'à la fin de retenir ce qu'il a appris. Une telle propriété est fondamentale. Elle représente la condition de ce qu'on appelle l'habitude.

L'habitude a fourni de tous temps un thème aux

1. N. Krasnogorskt, Jahrbuch fur Kinderheilkunde, LXXVIII, ; 19 13.

l'habitude

méditations des philosophes. C'est qu'elle est comme l'achèvement d'une tendance universelle. On la voit s'ébaucher dans le monde de la matière et les corps les plus humbles en offrent mille exemples. Roulez une feuille de papier, puis étalez-la. Abandonnée à elle-même, elle reprendra l'enroulement que vous lui aviez imprimé tout d'abord. Pliez un morceau d'étoffe, puis dépliez-le. Il sera plus facile de le replier dans le sens primitif que dans le sens opposé. Le papier, l'étoffe, ont contracté une « disposition » nouvelle : ils la garderont désormais. Pour le sentiment du vulgaire, une habitude est un « pli». Pourquoi ne dirait-on pas que le papier et l'étoffe, enroulés ou pliés, ont pris une habitude ? Un tel rapprochement est si naturel que les physiciens n'ont pas hésité à en tirer parti. Pour décrire les modifications permanentes de la matière, ils empruntent quelquefois à la psychologie son langage et créent des métaphores biologiques. « Un fil, étiré ou tordu, se souvient, écrivait Boltzmann, des déformations qu'il a subies. Ce souvenir se perd suivant une fonction du temps. » Mais il ne s'agit peut-être là que de trompeuses analogies. Limitons-nous au règne des vivants. Nous allons voir qu'on discerne dans les plantes elles-mêmes de véritables habitudes.

L'alternance du jour et de la nuit imprime à la vie des plantes un caractère de périodicité très apparent. Le végétal a besoin de lumière pour assimiler le carbone atmosphérique, pour fabriquer ses réserves, pour absorber, pour transpirer. L'obscurité, d'autre part, est plus favorable à la croissance des tissus. La plante

Larcuier DES BaNCELS. II

IÔ2 l'activité réflexe et l'activité cérébrale

devient ainsi le siège de modifications régulières qui, une lois établies, peuvent survivre aux causes dont elles procédaient. De nombreux botanistes ont étudié ce curieux phénomène. Il suffira de mentionner les recherches de Baranetzky et celles de Detmer. Baranetzky place à l'obscurité des plantes élevées en plein air. Il observe qu'elles continuent quelque temps à s'accroître plus vite aux heures de nuit. La pression de la sève varie régulièrement au cours de la journée. Basse le matin, elle augmente jusqu'au coucher du soleil, pour retomber ensuite à son niveau primitif. Detmer met à l'abri de la lumière des espèces à sève abondante. Il constate que ces mêmes variations se reproduisent pendant plusieurs jours.

L'effet consécutif d'une action passagère peut se manifester dans d'autres circonstances. Tout le monde sait que la sensitive ferme ses feuilles le soir, pour les rouvrir au matin. Si l'on maintient ces plantes à l'obscurité, on les voit persister quelque temps à ouvrir et à fermer leurs feuilles aux mêmes heures et avec la même régularité que dans les conditions ordinaires. L'observation s'ajoute aux précédentes. Le fait suivant est plus remarquable. Pfeffer expose des sensitives à un éclairage artificiel, pendant la nuit, et il les soustrait, pendant le jour, à l'action de la lumière. Il réussit de la sorte à renverser l'alternance naturelle de leurs mouvements. Il les place alors à l'obscurité et découvre qu'elles conservent le rythme nouveau qu'elles venaient d'acquérir. Le végétal est capable d'actes plus compliqués encore. F. Darwin a montré, notamment, qu'une

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suite de courbures, provoquées à dessein chez déjeunes plantes exposées à la lumière, peut se prolonger un certain temps sous l'effet retardé des excitations auxquelles on les avait soumises. De telles habitudes sont à coup sûr instables. Mais une foule d'animaux inférieurs n'en offrent guère de plus tenaces, et l'on retrouverait dans mainte espèce le pendant exact de celles que nous venons d'envisager. L'exemple des convoluta, que Bohn a bien fait connaître, est caractéristique à ce point de vue. II importe d'en dire un mot1.

Les convoluta sont de petits vers plats, dont le corps est bourré d'algues microscopiques. On les trouve en abondance sur les plages de Bretagne, où ils forment, à marée basse, de grandes taches vertes. La montée de ces animaux est liée au reflux de l'eau : tout se passe comme si les convoluta s'enfonçaient dans le sable pour échapper au choc des vagues. Or, les déplacements qu'ils exécutaient ainsi persistent en aquarium. Dans un tube renfermant du sable humide, on voit les vers s'élever et descendre tour à tour, avec un rythme tout pareil à celui de la marée. Le phénomène se poursuit pendant plusieurs jours. Il perd ensuite sa périodicité régulière et finit par disparaître entièrement.

Les mouvements des convoluta sont à coup sûr d'ordre très simple. Ils représentent l'habitude à son degré le plus bas. Mais ce degré n'est pas atteint par tous les animaux et il ne semble dépassé que de bien peu par les vertébrés inférieurs.

I. G. Bohn, La nouvelle psychologie animale (Paris, igi i), p. 36 et suiv

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8. L'acquisition des habitudes chez les vertébrés. — I,o cerveau proprement dit paraît être devenu l'organe exclusif de l'habitude chez les vertébrés supérieurs. On a le droit de supposer que l'écorce prend dès l'origine le rôle que les expériences du physiologiste lui assignent dans ce dernier cas. Mais ce serait aller trop loin que de refuser tout pouvoir d'acquisition aux espèces dont l'appareil cérébral est encore rudimentaire. Les poissons osseux n'ont pas d'écorce. Ils ne sont pas moins en état de contracter des habitudes.

Le fait est de tradition vulgaire. Il a pu être vérifié dans des circonstances qui ne laissent aucune place à des erreurs d'interprétation. On connaît l'histoire du brochet, que Mœbius a rendu fameux. Le brochet en question vivait dans un aquarium, à côté de goujons dont il n'était séparé que par une cloison transparente. On le vit, après trois mois d'efforts, renoncer à cette proie inaccessible, — et la dédaigner, lorsque, la cloison enlevée, rien ne l'empêchait plus de dévorer ses voisins. Les résultats de cette expérience ont été confirmés à diverses reprises. Piéron a montré, par exemple, que le cyprin doré se lasse peu à peu d'attaquer des vers enfermés dans un tube, et qu'il finit par mépriser ceux même qu'aucun obstacle ne défend l. MUe Goldsmith a étudié l'acquisition d'une habitude dans des conditions un peu différentes2. Ses recherches ont porté sur de petits gobius qui, à l'époque de la reproduction,

i. H. Piéron, Bulletin de l'institut général psychologique, VIII, 3a3 ; 1908. a. M. Goldsmith, Bulletinde l'institut général psychologique, V, 5i ; 1905.

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prennent domicile dans des coquilles vides. L'aquarium destiné à l'animal était divisé en deux par une cloison de verre n'offrant qu'une étroite ouverture. On place le gobius dans l'un des compartiments et sa coquille dans l'autre. Le poisson essaie de regagner sa demeure. Il se heurte dix fois avant de trouver son chemin. Ramené dans le premier compartiment, il recommence, mais il se heurte moins souvent. Au bout de quelques épreuves, il réussit d'emblée à passer. L'habitude une fois établie, on enlève la cloison. On constate alors que le gobius continue à suivre la route à laquelle il s'était accoutumé.

L'expérience de M,le Goldsmith représente l'application d'un procédé que l'on doit à Thorndike1. C'est celui du « labyrinthe ». Il a fourni des documents fort instructifs et permis, notamment, de comparer l'acquisition des habitudes dans les espèces les plus diverses. La méthode des « puzzle box », inaugurée également par Thorndike, repose sur un principe analogue. On emprisonne un animal, préalablement affamé, dans une cage munie d'une fermeture plus ou moins compliquée, et l'on recherche comment il s'y prend pour l'ouvrir. Les épreuves se répètent jusqu'à ce que l'éducation du sujet soit achevée. Il suffît, pour en figurer les résultats, de noter la durée correspondant à chaque essai et de construire une courbe avec les nombres obtenus. L'animal, tout d'abord, se démène au hasard. Tôt ou

i. E. Thorndike, Animal intelligence, Psychological review. Monographs, II, 1898.

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tard, un accident heureux fait jouer le secret de la porte et lui permet de s'échapper. Placé à nouveau dans la cage, il recommence à tâtonner. Peu à peu, toutefois, les mouvements efficaces s'organisent, les gestes inutiles s'éliminent, et l'habitude finit par se constituer. Le progrès est rapide au début, mais la courbe qui l'enregistre présente jusqu'à la fin des irrégularités. Elle traduit l'établissement graduel d'une habitude acquise tant bien que mal. Elle ne manifeste nullement, en général, les démarches réfléchies d'un être qui raisonnerait.

Les méthodes de Thorndike ont été appliquées à plus de vingt espèces, qu'elles donnent le moyen de sérier. Enfermés dans un labyrinthe, les batraciens se comportent à peu près comme les poissons. Les reptiles, à leur tour, accusent un progrès très net, tandis que les oiseaux et les mammifères ne semblent pas, sous certains rapports, le céder à l'espèce humaine. Soumis à l'expérience de la boîte à patience, l'homme opérerait, en revanche, tout autrement que l'animal1. Il s'efforcerait de découvrir le mécanisme de la fermeture et, une fois qu'il l'aurait compris, il ne cesserait plus de le manier à la perfection. Dans le cas d'un apprentissage plus ou moins machinal, tel que celui de la dactylographie, l'allure des phénomènes rappelle exactement, au contraire, ce que l'on observe chez les vertébrés. La comparaison des courbes d'acquisition est démonstra-

I. Du moins à partir d'un certain âge. Le petit enfant tâtonne comme l'animal.

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tive à cet égard. A la poursuivre dans le détail, on s'assurerait que les habitudes humaines n'ont rien de spécifique l, et qu'elles représentent, au même titre que celles des animaux supérieurs, le jeu d'une fonction dont on découvre le germe aux degrés les plus humbles du monde des vivants2.

L'habitude a été envisagée des points de vue les plus divers. Les innombrables recherches dont la mémoire, l'adaptation, le travail, sont devenus l'objet, forment autant de contributions à l'étude de ce grand problème. Les conditions de l'habitude ont été déterminées par les expérimentateurs avec une précision croissante. Les effets en sont familiers à chacun. Il en est deux, très apparents, et qu'il convient de retenir.

L'acte, que l'on répète, se perfectionne graduellement. Il devient plus aisé, et les mouvements qu'il comporte se lient de mieux en mieux. Acquérir une habitude, c'est créer un enchaînement dont les termes, étroitement unis, se commandent l'un l'autre et se succèdent d'eux-mêmes. Apprendre n'est pas autre chose. Lorsqu'il s'agit d'habitudes très simples, l'apprentissage, il est vrai, se réduit à presque rien. Mais l'exer-

1. C'est ainsi que la loi dite de Jost se vérifie dans les espèces les plus différentes. Jost a montré que, pour apprendre vite et bien, il y a avantage à espacer les répétitions. S'il s'agit, par exemple, de retenir une série de mots, un groupe de trente lectures consécutives n'est pas équivalent à trois groupes de dix lectures séparées par des intervalles. L'accumulation donne, en général, de mauvais résultats. Les habitudes de l'animal obéissent à une règle toute pareille. Mais la durée de l'intervalle optimum varie suivant l'espèce considérée.

2. Voir, sur cette question, H. Piéron, L'évolution de la mémoire (Paris, 191 4)- — On trouvera dans l'ouvrage de Piéron une étude systématique de l'acquisition des habitudes chez les animaux. Nous y renvoyons le lecteur.

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cice est nécessaire dès que les éléments de l'acte se multiplient. L'enfant qui s'est brûlé ne touche plus aux flammes : il a besoin d'années pour contracter les mille habitudes que lui impose son milieu.

Tout acte appris devient plus ou moins machinal. Il se dérobe du même coup aux prises de l'attention. Tel est le second effet de l'habitude, aussi connu que le premier. L'enfant qui s'essaie à écrire est obligé de vouloir d'abord et de vérifier ensuite chacun des mouvements qu'il exécute. Il suffit à l'adulte lettré de prendre la plume, pour que sa main trace comme d'elle-même tous les mots qu'il préméditait. L'automatisme de l'habitude n'atteint pas toutefois à celui du réflexe. Le musicien, qui tous les soirs fait sa partie d'orchestre^ a beau jouer « mécaniquement » : une fausse note ne lui échappera point et elle le ramènera d'emblée au morceau qu'il oubliait. On dit souvent qu'un artiste a son métier dans les doigts. On parle quelquefois de la mémoire des muscles. De semblables expressions font image, mais il faut se garder de les entendre au senspropre. Une main exercée s'assouplit. Un muscle entraîné se fortifie. Ni les doigts, ni les muscles ne retiennent. Ils obéissent les uns et les autres aux incitations d'un centre nerveux, et c'est dans ce centre que l'habitude a son siège. Les habitudes humaines ont pour support l'appareil cérébral. Elles se forment à la lumière de la conscience. Elles n'échappent jamais au contrôle de l'esprit.

Les hommes aiment à se poser des questions insolubles. Reid s'est demandé pourquoi la répétition d'un

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acte engendre une « disposition à agir », et comment l'habitude devient ainsi un « principe d'action ». Il prenait à coup sûr une peine inutile. Nul n'est tenu d'expliquer un phénomène imaginaire, ni de chercher la cause d'un effet qui ne se produit pas. La vérité est que l'habitude organise simplement les ressources de l'être. Sans « disposition à agir », l'homme n'agirait pas. Quand il contracte une habitude, il met en œuvre les tendances qu'il trouve préformées en lui-même. Il les combine et il les systématise. Il les développe à la rigueur en les exerçant. Il ne crée point ce qu'il possédait déjà. L'habitude exploite les besoins naturels de l'organisme. Elle n'en suscite pas de véritablement nouveaux.

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