I. Condillac, OEuvres complètes (Paris, 1822), III, p. hi
l'instinct
instinct comme la succion dérive de l'expérience et s'acquiert peu à peu, c'est sans doute imiter ceux que L'auteur du Traité des animaux combattait avec tant d'esprit*.
Le type des 'réactions instinctives est constitué par le réflexe. Je ferme instinctivement les yeux : c'est qu'un grain de poussière a blessé ma cornée. Je tousse, j'éternue instinctivement : c'est que la muqueuse de mon larynx ou de mes cavités nasales est devenue le siège d'une irritation. Je retire instinctivement la main : c'est que je me suis brûlé. « Instinctivement » disons-nous. « En vertu d'un réflexe », reprend le physiologiste. Le terme savant et le terme vulgaire désignent en fait une seule et même réalité. Le réflexe n'est autre chose qu'un instinct élémentaire. Tout instinct, à son tour, peut être envisagé comme un système de réflexes. Entre un réflexe très simple et un instinct très compliqué, on relèvera, il est vrai, des différences. Mais ces différences sont de degré et non pas de nature. Du premier au second, il n'y a nulle discontinuité. L'analogie des actes réflexes et des actes instinctifs n'a jamais d'ailleurs été contestée. Si l'identité foncière des deux classes de phénomènes a pu l'être quelquefois, c'est que l'on oppose trop souvent aux instincts naturels qui s'observent sur un sujet normal les réflexes isolés à dessein par le physiologiste sur un sujet mutilé. Un examen plus attentif enseigne toutefois que, dans ce cas
I. Les observations fameuses de Spalding sur le poussin démentent à tous égards la thèse de Condillac. On en trouvera un résumé dans G. Romanes, L'évolution mentale chez les animaux (trad. franc.), p. i55 et suiv.
l'instinct et le réflexe
encore, le réflexe demeure une réponse à termes multiples et que les réactions les plus strictement localisées en apparence tendent à accaparer l'organisme dans son entier.
L'acte réflexe est un acte adapté. Il est conforme aux intérêts de l'animal, mais à ses intérêts généraux. L'acte réflexe est un acte machinal. L'adaptation d'une machine ne saurait dépasser certaines limites. Un distributeur automatique livrera la même tablette de chocolat, qu'on emploie pour le faire jouer une pièce fausse ou une pièce légale. La machine organique ne se comporte pas autrement. Telle excitation entraînera, dans telles circonstances, telle réaction définie. Cette réaction sera de règle avantageuse. Elle ne l'est pas nécessairement. La toux est utile lorsqu'elle détermine l'expulsion d'un corps gênant. Elle cesse de l'être, quand elle doit son origine à une irritation inflammatoire du larynx. L'éternuement a de même son rôle. Il deviendra nuisible, s'il trahit la présence de celui qui tenait à se dissimuler.
Ce qui est vrai de l'acte réflexe est vrai de l'acte instinctif. On a soutenu tour à tour que l'instinct était infaillible et qu'il était aveugle. Les deux épithètes sont acceptables l'une et l'autre. L'instinct est infaillible en principe, mais les cas sont nombreux où il paraît aveugle, et rien n'est plus aisé que de le décevoir. La mouche domestique pond sur les matières propres à nourrir les larves qui sortiront de ses œufs. La pullulation de l'espèce montre assez que l'instinct auquel elle obéit est en général infaillible. On a vu cependant des
il à
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mouches pondre dans du tabac à priser. L'abeille visite, des que ses ailes sont dépliées, les fleurs où elle trouvera du miel. Des fleurs en papier mettront en défaut cet instinct. Les fourmis moissonneuses amassent des graines qu'elles font germer. Elles recueilleront avec autant de soin de petites perles de verre dont elles ne sauraient tirer aucun parti. La poule couve spontanément les œufs qu'elle a faits. Elle couvera avec la même sollicitude les œufs de porcelaine qu'on aura placés dans son nid. L'écureuil accumule pendant la bonne saison les fruits qui lui serviront pendant l'hiver. Enfermé dans une cage, il essaiera encore de mettre en réserve une partie des aliments qu'il reçoit. Un Carnivore, tel que le chien, peut avoir intérêt, quand il vit à l'état sauvage, à enfouir la proie qu'il ne dévore pas immédiatement. Cet instinct est évidemment inutile à un animal ravitaillé par l'homme. Il subsiste néanmoins chez le chien domestique. Tout ces exemples font voir en quel sens l'instinct est aveugle et comment il est infaillible. Pour s'en tenir aux faits, il suffira de dire que l'adaptation de l'instinct est une adaptation d'ordre général. C'est celle de l'organisme lui-même. Rien de moins, mais rien de plus.
Les prestiges de l'instinct se dissipent au reste peu à peu. Tout le monde connaît les guêpes prédatrices dont tant d'observateurs ont raconté l'histoire. Fabre a montré que ces insectes paralysent à coups d'aiguillon les proies qu'ils destinent à leur larve. Le sphex à ailes jaunes chasse le grillon. L'ammophile hérissée s'attaque à une chenille. Les pompiles s'adressent aux araignées.
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Dans tous les cas, l'hyménoptère viserait à détruire les ganglions de sa victime, et l'opération qu'il exécute serait conforme « à ce que pourraient seules enseigner la physiologie la plus savante et l'anatomie la plus fine ». « Vainement, s'écriait le grand naturaliste, vainement on s'efforcerait de ne voir là que des concordances fortuites : ce n'est pas avec le hasard que s'expliquent de telles harmonies. » Ces harmonies étaient imaginaires. Les successeurs de Fabre n'ont pas tardé à reconnaître que l'hyménoptère est faillible. Ils inclinent aujourd'hui à lui refuser même une « demiscience ». La guêpe enfoncerait son aiguillon aux points de moindre résistance, sans se préoccuper de la situation qu'affectent les centres nerveux. Il lui suffirait d'injecter son venin dans le corps de sa victime, pour la rendre immobile et pour la maîtriser1. S'il en est bien ainsi, l'instinct des paralyseurs perd beaucoup de son mystère. Il est sans doute remarquable, mais il ne dépasse guère après tout celui du chien cassant les reins d'un chat et lui brisant ensemble la moelle et les vertèbres.
2. La déchéance de l'instinct. — Les naturalistes ont reconnu d'assez bonne heure que l'instinct n'a nullement la rigidité dont la tradition l'avait investi. Il était réservé à William James de montrer que l'instinct, pour
1. Voir, sur ce point, les observations de Marchai, de Rabaud, de Lécaillon. «L'abdomen du paralyseur, dit Rabaud, se déplace à l'aventure,... où que l'aiguillon pénètre, le venin produit un effet rapide, quel que soit le paralyseur et quelle que soit la victime. » — E. Rabaud, C. R. de l'académie des sciences, séance du 12 nov. 19 17. A. Liîcaillon, C. /?. de l'académie des sciences, séances du 2 avril et du 3 juin 1918.
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être inné, n'est pas nécessairement stable, et qu'il ne devient la propriété définitive de l'individu qu'au prix de certaines conditions. Le fait est capital. Il faut le préciser1.
L'innéité représente, nous l'avons dit, un caractère essentiel de l'instinct. Mais il importe d'entendre la valeur de ce mot. Inné ne signifie pas contemporain de la naissance. Inné s'oppose simplement à acquis. Liés à la constitution héréditaire de l'organisme, les instincts ne sauraient apparaître avant que les structures dont ils manifestent le jeu n'aient trouvé leur achèvement. Ils se succèdent à intervalles d'autant moins resserrés que le développement de l'animal se prolonge davantage. L'avènement du dernier instinct annonce la fin de la jeunesse, etla jeunesse qui, dans les espèces inférieures, peut se réduire à rien, remplit, chez l'homme, un quart de l'existence. L'araignée ou l'abeille naissent véritablement adultes. L'enfant n'apporte au monde que deux ou trois instincts : crier, quand il a mal, et teter, quand il a faim. Mais il ne suffît pas de remarquer que chaque instinct s'épanouit à sa date. Un instinct ne se fixe que s'il trouve l'occasion de s'exercer. Cette occasion se rencontre de règle. L'instinct s'efface toutes les fois qu'elle vient à faire défaut.
Le poussin, au sortir de l'œuf, suit indifféremment tout objet qui se meut, et il s'attache aussi bien à un homme qu'à la poule qui l'a couvé. Mais cet instinct est passager, et on le voit disparaître au bout de quelques
i. W. James, The principles of psychology, II, p. 398 et suiv.
LA DÉCHÉANCE DE l'iNSTINCT
jours, lorsqu'on a eu soin d'isoler dès sa naissance le petit animal. « J'ai noté, dit Spalding1, le cas d'un poussin qui, séparé dix jours de sa mère, se refusa ensuite à la rejoindre. La poule avait beau lui faire toutes sortes d'avances, il l'abandonnait continuellement... Cruellement maltraité, il persista dans cette attitude et c'est vainement qu'on le plaça pendant la nuit sous les ailes de sa mère : le matin venu, il la quitta aussitôt. » L'observation suivante est plus significative encore. « J'avais, continue Spalding, tenu encapuchonnés trois poussins jusqu'à ce qu'ils eussent atteint l'âge de quatre jours. A peine rendus à la lumière, tous trois montrèrent la plus vive terreur à ma vue, s'enfuyant dès que j'approchais. La table, sur laquelle ils se trouvaient, était placée devant une fenêtre. Tous vinrent battre contre les carreaux à la manière d'oiseaux sauvages. L'un d'eux alla se cacher derrière quelques livres, se blottit dans un coin, et demeura longtemps immobile... Je me contente d'enregistrer le fait. Quelle que soit la signification d'un semblable changement — décapuchonnés la veille, les poussins auraient couru vers moi, au lieu de me fuir, — on ne saurait y chercher l'effet d'une expérience proprement dite ». Chacun sait que le petit canard n'a rien de plus pressé que de se jeter à l'eau. Cet instinct, lui aussi, n'est que transitoire. 11 ne tarde pas à disparaître, si on l'empêche de
1. D. Spalding, Macmillans' mayazinc, XXVII, 282 ; 1873 (réimprimé dans Popular science monthly, LXI, 126 ; 1902). — On trouvera un résumé des observations de Spalding dans les ouvrages de Romanes et de James, cités plus haut.
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s'exercer, et les canetons montrent pour l'eau tout autant d'aversion que les poussins, par exemple, quand ils n'ont pu barboter pendant les premiers jours de feur existence. Faute d'avoir trouvé à se satisfaire au moment opportun, la tendance qu'ils apportaient avec eux s'est évanouie sans retour.
On observe chez les mammifères des phénomènes tout pareils. L'instinct de la succion est passager. Un veau, séparé de sa mère et nourri un jour ou deux à la main, refuse le plus souvent de teter, lorsqu'on le ramène à une autre vache. L'enfant se comporte à peu près de même. Si on l'alimente d'abord à la cuiller, il a grand peine ensuite à reprendre le sein. L'animal domestique, qui naît par aventure dans un lieu écarté, retourne bientôt à l'état sauvage. Son cas est comparable à celui des poussins étudiés par Spalding. Leséleveurs d'autruches en ont noté l'exact équivalent1.
Les instincts spécialisés obéissent à la même règle.. James rapporte à cet égard un fait démonstratif. « J'ai observé, dit-il2, un terrier écossais, né dans une écurie et transporté six semaines après dans ma maison. A l'âge de quatre mois, le petit chien se mit à faire le simulacre d'enterrer les objets dont il s'était servi pour
1. « A chaque génération nouvelle, la nature sauvage de l'oiseau teud à réapparaître et doit être maîtrisée... Abandonnés à eux-mêmes pendant quelques semaines, ou même laissés avec leurs parents, la sauvagerie naturelle' des petits reprend le dessus, et tout contrôle ultérieur devient pratiquement impossible. Pour surmonter cette tendance instinctive à retourner à l'état sauvage, il faut élever les jeunes, pendant la première année, en association étroite et constante avec le personnel de la ferme... » J. Duerden, Revue générale des sciences pures et appliquées, XXX, 566; 1919.