‹ Introduction a la Psychologie, l'instinct et l'émotionChapitre 36 sur 71 · I. W. James, l. c, II, p. floo et suiv · texte numérisé non relu

I. W. James, l. c, II, p. floo et suiv

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recommandent de nos jours et que quelques-uns s'efforcent d'introduire dans la pratique, repose tout entière sur le principe que William James avait si nettement établi. Tout intérêt répond à un besoin. Tout besoin se satisfait dans un instinct. Intéresser l'enfant, c'est solliciter directement ou indirectement ses tendances instinctives. Eveiller ces tendances, les exercer, les fixer, c'est, au sens propre et vrai, développer l'enfant.

La caducité de l'instinct est un fait. On peut se demander toutefois si, de la tendance qui ne s'est pas fixée, il ne subsiste rien. Une école contemporaine soutient qu'elle demeure, dissimulée, mais efficace. L'instinct, auquel les circonstances ont interdit de prendre un plein essor, n'avorterait pas entièrement : il est « refoulé », et la répression qu'il subit ne serait pas telle qu'il ne puisse se révéler au besoin par des signes éclatants. Freud s'est attaché à l'histoire de l'instinct sexuel1. Ses disciples essaient de retracer aujourd'hui celle des autres tendances. Un exemple montrera comment ils la racontent. Nous le demanderons à l'étude de Bovet sur l'instinct combatif2.

Le petit de l'homme, comme celui des mammifères supérieurs, se plaît aux batailles. Il obéit à un instinct qui le pousse à combattre. Il s'entraîne par ses jeux à la lutte que la vie lui imposera tôt ou tard. Laissé à luimême, il resterait tout naturellement combatif. Mais

i. Voir, en particulier, S. Freud, Drei Abhandlungen zur Sexualtheorie, 3e édit. (Leipzig, 191 5).

a, P. Bovet, L'instinct combatij (Neuchàtel, 1917)-

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l'enfant n'est guère laissé à lui-même. L'instinct qu'il apportait est sans cesse contrecarré. Que va-t-il devenir, s'il ne peut se donner libre cours ? Il se canalise dans les jeux violents. Il se satisfait au spectacle d'un combat. Il se transpose chez l'ascète. Il se « sublime » quand l'homme lutte pour un idéal. De telles interprétations sont certainement séduisantes. Elles complètent les vues de James. Elles ne les contredisent point. Et, quand on accepterait le freudisme sans réserves, on sera toujours obligé de reconnaître que l'instinct ne se maintient comme tel que s'il s'est déployé au moment opportun.

3. La genèse des instincts. — Condilfac voyait dans l'instinct une «habitude privée de réflexion». Cette thèse du philosophe devait être recueillie par les naturalistes du xixe siècle. Pour en tirer un parti nouveau, il suffisait de la transposer. L'observation établit que l'instinct n'est pas une habitude individuelle. Ne pourrait-on pas l'envisager comme une habitude spécifique? L'instinct est inné. Ne pourrait-il avoir été graduellement acquis par la race ? Telles sont les questions que Lamarck a débattues et qu'il n'a pas hésité à résoudre affirmativement. Pour l'auteur de la Philosophie zoologique, l'instinct n'est autre chose qu'une habitude héréditaire. Comme l'habitude, il résulterait d'une accumulation d'efforts. Mais les efforts d'où procède l'instinct se sont répartis sur un nombre immense de générations. Au vrai, Lamarck n'a pas précisé la nature de ces efforts. Ses successeurs montreront plus de hardiesse.

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Ils invoquent des efforts prémédités. L'instinct serait alors le fruit d'une sorte d'apprentissage volontaire. 11 dériverait bien de la « réflexion ». Plus précisément, et pour parler avec Lewes, il ne représenterait que de l'intelligence dégradée. La répétition conduirait à l'automatisme l'espèce comme l'individu.

Reprenons l'exemple des paralyseurs. Il s'agit pour l'insecte de fournir à sa larve la nourriture dont elle aura besoin. Cette larve est hors d'état de se procurer elle-même ses aliments. Sa mère l'approvisionne. Mais une proie morte ne tarderait pas à se putréfier. Une proie vivante pourrait se défendre ou s'échapper. L'insecte immobilise sa victime et la conserve ainsi pour sa progéniture, morte à moitié et vivante à demi. L'instinct des paralyseurs a été célébré avec éloquence. Voici comment un successeur de Lamarck en explique la formation *.

Remarquons tout d'abord que cet instinct est comme préparé par une série d'antécédents. « La guêpe commune porte tous les jours à ses petits des proies mortes. D'autres reviennent moins souvent, mais se montrent encore maladroites : elles multiplient les proies, mâchonnent la tête de leurs victimes, abusent des coups d'aiguillon. » Bref, ce n'est que par degrés que l'on arrive à la précision opératoire du sphex ou de l'ammophile. Mais ces degrés se rencontrent dans une même famille naturelle. Le fait est capital. Il démontre que

i. E. Perrier, Bulletin de l'institut psychologique international, I, 3o5 ; 1901. — Nous reproduisons dans ses termes mêmes, mais en abrégeant un peu, l'argumentation de l'auteur.

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l'instinct dont l'observateur suit les étapes a pu se développer dans une même série généalogique. « Il suffirait dès lors, continue Perrier, de l'intelligence de quelques individus, de l'imitation de leurs actes par leurs contemporains, de l'éducation routinière des générations successives, modifiée à de longs intervalles par quelque éclair nouveau d'intelligence, pour expliquer la naissance, la persistance et la lente modification des instincts. »

Une telle conclusion est strictement conforme à l'esprit de la doctrine lamarckienne. Darwin, qui n'acceptait qu'avec beaucoup de réserves les théories de son prédécesseur, demandait déjà à l'intelligence des sphex anciens la clé de l'instinct qu'accusent ceux d'aujourd'hui. Si plausible qu'elle puisse sembler au premier regard, on aperçoit sans peine ce qu'une interprétation de ce genre a d'arbitraire et d'incertain.

L'instinct résulterait, selon les disciples de Lamarck, d'un acte prémédité. Mais c'est une intelligence véritablement supérieure qu'il faudrait dans ce cas attribuer aux ancêtres du sphex actuel. Pourquoi cette intelligence a-t-elle disparu? On comprend à la rigueur qu'elle se soit détachée peu à peu d'une opération devenue automatique. On ne devine guère pourquoi elle ne se manifesterait pas en d'autres occasions. Il y a plus. Invoquer «l'éducation» et «l'imitation», c'est supposer qu'il y a des éducateurs et des imitateurs. Or, les guêpes ne peuvent imiter leurs ascendants morts bien avant qu'elles n'éclosent, ni faire l'éducation dé jeunes qu'elles ne connaîtront jamais. On imaginera

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alors qu'une révolution a « rompu la chaîne des faits». On admettra que les insectes, apparus à une époque où un printemps perpétuel régnait sur la terre, vivaient à l'origine, non pas quelques semaines, mais de longues années. « Rien n'empêchait leurs générations de se mêler », et chacune pouvait transmettre à la suivante ce qu'elle-même avait appris. Sans doute, mais de telles hypothèses échappent à toute vérification.

Il est essentiel de remarquer que des postulats semblables se retrouvent en toute théorie qui envisage l'instinct comme une habitude héréditaire. Pour que cette habitude ait pu se constituer, il faut que l'animal ait vécu dans des conditions toutes différentes de celles qui le dominent actuellement. Les instincts les plus remarquables des fourmis et des abeilles sont exercés par des « ouvrières », c'est-à-dire par des êtres qui ne se reproduisent pas. Ils ne sauraient en conséquence dériver d'habitudes acquises par les ouvrières d'autrefois. Pour demeurer fidèle à l'inspiration de Lamarck, le biologiste sera contraint d'admettre que les ouvrières étaient fécondes à l'origine. Certains actes (le soin des petits, par exemple) interviennent, dans une foule d'espèces, après la ponte, qui est unique. Comment, s'ils sont acquis, pourraient-ils se transmettre ? On alléguera ici encore que la vie de l'insecte était jadis plus longue, et qu'elle lui donnait le loisir de se reproduire plus d'une fois. En multipliant les hypothèses, il est évidemment possible de tout expliquer. Mais plus les hypothèses s'ajoutent aux hypothèses, plus une théorie devient suspecte. Si l'on veut à tout prix tirer

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l'instinct d'une intelligence préalable, le plus simple est sans doute d'en attribuer l'institution à un créateur souverain.

C'est dans une tout autre direction, on le sait, que Darwin a cherché la solution du problème. Pour rendre compte de l'instinct, le grand naturaliste invoque la sélection. L'instinct ne résulterait pas d'un effort individuel : il prendrait son origine dans une variation fortuite, conservée parce qu'elle est utile, et transmise héréditairement.

La thèse darwinienne échappe aux objections que soulève le lamarckisme *. Mais elle n'est, comme telle, guère plus satisfaisante que sa rivale. On accordera qu'une réaction utile puisse se conserver. Il resterait à expliquer comment cette réaction utile est apparue fortuitement. Darwin admettait, il est vrai, que l'instinct se développe par degrés. Mais ce progrès lui-même serait dû au hasard, et ce second hasard serait plus mystérieux encore que le premier. Darwin renonçait à interpréter, du point de vue qui lui est propre, les instincts des paralyseurs. Les néo-darwiniens n'en ont pas déchiffré l'énigme. N'oublions pas toutefois que la « science » de l'insecte n'a probablement pas la perfection que les anciens observateurs avaient cru reconnaître en elle. Beaucoup des difficultés qui les arrêtaient sont peut-être des difficultés factices, et il est permis

I. Les adversaires de Lamarck soutiennent qu'une habitude acquise par l'individu ne saurait être transmissible. Tout ce qu'il semble permis d'affirmer à ce sujet, c'est qu'une semblable transmission n'a pas encore été démontrée.

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d'espérer qu'elles s'atténueront au fur et à mesure que L'étude des phénomènes réels gagnera en précision.

Certains philosophes découvrent dans les instincts l'expression immédiate d'une tendance primordiale, vouloir vivre ou élan vital. C'est leur droit. C'est le nôtre d'être moins ambitieux. Contentons-nous d'avoir marqué la similitude profonde de l'acte instinctif et de l'acte réflexe. Reconnaissons que l'origine de l'un comme de l'autre nous échappe. Et ajoutons qu'il est légitime d'invoquer, dans le cas de l'instinct, un mécanisme tout pareil à celui dont les réflexes manifestent le jeu1.

k. Les craintes primitives et les craintes dérivées. — Plus l'animal s'élève dans la série des êtres, plus l'instinct paraît s'assouplir. L'activité se complique, dès que la mémoire s'est ajoutée à l'instinct. Cette complication s'accroît, lorsque l'intelligence se joint à la mémoire. Si la portée des réactions instinctives a été souvent méconnue dans l'espèce humaine, c'est que le principe de variation auquel l'instinct était soumis dès l'origine, a pris, au sommet de l'échelle zoologique, toute son ampleur et toute son efficacité. On a coutume-

I. Est-il besoin de noter qu'un tel rapprochement n'instruit en rien sur le siège propre de l'instinct? L'expérience semble établir que divers actes, réputés instinctifs, ne s'accomplissent plus après la perte des hémisphères. Le poussin, décérébré à sa naissance, marche, se nettoie, picore. Il accourt dès qu'il voit un objet en mouvement. Mais il ne s'alimente pas. Il ne boit pas. Il ne montre aucune sauvagerie. Notons, à ce propos,,que le boire représente pour l'oiseau un acte particulièrement compliqué. Darwin admettait que le poussin « imite » à cet égard ses aînés. — L'observation de Darwin sur ce point est consignée dans l'ouvrage de Romanes, cité plus haut (p. 228).

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d'opposer la raison et l'instinct. Mais, à défaut d'instinct, la raison serait sans vertu. La raison éclaire l'instinct. Elle ne peut le remplacer. C'est un instinct qui commande à l'homme de boire quand il a soif. C'est un instinct encore qui lui défend de goûter à une eau suspecte. La prévision du danger serait entièrement stérile, si elle ne mettait en jeu un instinct de défense : l'homme « raisonnable » est celui chez lequel cet instinct l'emporte sur la satisfaction immédiate d'un besoin. Des conflits tout pareils se reproduisent sans cesse aux degrés successifs de l'activité humaine. Ce qu'on nomme d'ordinaire un triomphe de la raison n'est que la victoire d'une tendance. La raison et l'instinct ne s'affrontent pas comme deux forces antagonistes. L'instinct seul est moteur. La raison, comme telle, sert tout au plus à le guider.

Certains instincts de l'homme apparaissent dès l'abord et en pleine lumière. D'autres se dissimulent sous les apports successifs de l'expérience et de la tradition : il faut les rechercher. Cette recherche serait assez simple, s'il était permis de soumettre l'enfant aux épreuves décisives que l'on pratique sans scrupule chez les animaux. Lorsqu'il s'agit de ces derniers, la détermination d'un instinct est toujours possible. Il suffit de prendre un individu nouveau-né, de l'élever à l'écart de ses semblables, et de l'étudier méthodiquement dans ces conditions. C'est ainsi qu'a procédé Spalding. Hérodote raconte qu'un ancien roi d'Asie, curieux de retrouver la langue primitive de l'humanité, fit nourrir deux enfants au milieu des troupeaux. Les ressources

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clos psychologues contemporains sontplus limitées. Pour découvrir les instincts propres à l'homme, ils ne peuvent compter que sur l'examen de l'enfant qui grandit dans son milieu normal. La question est de distinguer los réactions innées des réactions acquises. Pour apercevoir les premières, il faut observer l'enfant dès sa naissance. Plus une réaction est précoce, plus il y a de chances pour qu'elle soit véritablement instinctive. Si elle n'apparaît qu'à un moment où l'enfant a eu l'occasion d'imiter autrui, de faire des expériences, d'exercer son intelligence, de recueillir les traditions de son entourage, le problème se complique. Il est certain que la succion est instinctive. Il n'est pas établi que la crainte des reptiles le soit également. Dans les cas de ce genre, cependant, tout moyen ne fait pas défaut. La comparaison des espèces peut rendre alors de précieux services. Lorsque telle réaction se rencontre aussi bien dans l'homme que dans l'animal, l'attribution qu'elle mérite de recevoir dans l'espèce humaine ne saurait plus faire l'objet d'un doute sérieux. Essayons d'appliquer les règles précédentes. On parle couramment de craintes instinctives. Il importe de déterminer la valeur d'une telle qualification.

Que l'homme se dérobe à la douleur toutes les fois qu'il le peut, qu'il s'efforce d'en écarter les causes, qu'il la craigne, en un mot, et qu'il la craigne instinctivement, c'est ce qu'il n'est pas sans doute besoin de démontrer. Que, d'autre part, l'individu qui a fait l'expérience de la douleur vienne à en redouter la simple menace, c'est là une complication de l'instinct qui

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