LES CRAINTES PRIMITIVES ET LES CRAINTES DERIVEES 1Ç
L'apparition d'un objet inaccoutumé provoque de bonne heure la crainte. Cette crainte s'atténue avec l'âge, mais elle persiste chez l'adulte. Pour l'homme cultivé lui-même, un phénomène tout à fait exceptionnel est effrayant. « Le cœur cesserait de vous battre, disait William James, si vous voyiez votre chaise traverser toute seule la chambre. » Mais il n'est pas besoin d'invoquer des prodiges. L'inconnu nous trouble de règle. Beaucoup d'enfants fuient devant les feux follets : ils n'y attachent pas toujours une idée superstitieuse, ils en ont simplement peur.
Des craintes toutes pareilles se retrouvent chez les animaux. Il est facile d'en constater les effets sur le chien. Romanes a vu un terrier s'épouvanter au spectacle d'un os, tiré sur le parquet au moyen d'un fil invisible1. Tous les amis des chiens ont recueilli des observations semblables. Le bruit du tonnerre effraye le singe comme il effraye l'enfant. Chacun sait que le cheval s'effare à la rencontre d'un objet dont l'aspect ne lui est pas familier.
Telles sont les craintes que l'on peut tenir pour sûrement primitives. Dans tous les cas que nous venons de passer en revue, la finalité de l'instinct est évidente. Il est légitime, en somme, de redouter les spectacles inattendus et les bruits insolites. Sans doute, ni les uns ni les autres ne recèlent nécessairement une menace.
ment la couverture de son lit ou qu'on le secoue légèrement. Les réactions que l'on observe dans ces diverses « situations » sont indépendantes de toute expérience préalable. Elles doivent être considérées comme strictement ins linctives.
i. G. Romanes, /. c, p. 1^9 et suiv.
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l'instinct
Mais il Tant se rappeler d'abord que l'adaptation de l'instinct est une adaptation d'ordre général et ensuite que les réactions héréditaires, quelle qu'en soit l'origine, représentent le legs d'époques très lointaines que l'homme d'aujourd'hui reconstitue malaisément.
La liste précédente est fort courte. Quelques-uns en donnent une plus longue. Certains auteurs estiment que la crainte des ténèbres, la crainte de la solitude, la crainte des serpents, des araignées et de tant d'autres animaux dont beaucoup sont inoffensifs, doivent figurer dans le groupe des craintes véritablement instinctives. Il est de fait que les enfants s'effrayent pour l'ordinaire dans la solitude et dans les ténèbres et que cette crainte est souvent très précoce. Mais elle ne l'est pas assez pour qu'elle ne puisse résulter d'un transfert. On devine comment l'impression des ténèbres, par exemple, en vient à s'associer de bonne heure avec des bruits terrifiants, ou encore celle de la solitude avec une souffrance positive. Le seul point qui paraisse établi à cet égard, c'est que la crainte des ténèbres peut se manifester chez des enfants préservés avec soin de toute espèce de récits propres à l'éveiller1.
La crainte des petits mammifères ou des petits reptiles est à peine moins répandue que celle des ténèbres ou de la solitude. Il est tout aussi difficile de la bien interpréter. Si on l'a tenue longtemps pour instinctive, c'est qu'elle vise souvent des animaux incapables de
i. Watson et Morgan déclarent n'avoir recueilli aucun cas de crainte instinctive pour les ténèbres.
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nuire et qu'elle ne saurait par conséquent résulter dans ce cas d'une expérience préalable. Mais une crainte absurde est tout autre chose qu'une crainte primitive, et celle que tant de gens éprouvent en présence d'un lézard ou d'une souris peut être motivée, sans être légitime. Quelle que soit l'origine de telles appréhensions, il faut reconnaître d'autre part qu'elles se montrent parfois très précoces. Il arrive qu'on les rencontre chez des enfants fort jeunes. James en a recueilli un exemple curieux1. Il rapporte que son fils se refusa obstinément, lorsqu'il eut atteint l'âge de dix-huit mois, à toucher une grenouille vivante, bien que, une année auparavant, il manipulât ces animaux avec le plus grand plaisir. On dira que l'enfant avait pu, dans l'intervalle, être effrayé par un conte de nourrice2. Ce parti accepté, il resterait à découvrir pourquoi des animaux tout à fait inoffensifs en viennent, dans l'opinion populaire, à être réputés malfaisants. Telle est, en définitive, la question fondamentale, dans l'hypothèse où la crainte qu'ils inspirent ne serait pas innée. Seuls, les disciples de Freud ont sérieusement essayé de la résoudre. Ils enseignent que les petits animaux ne sont redoutés qu'à titre de symboles. Le lézard ou la souris serviraient de prétexte à la manifestation d'une crainte réelle, mais que le sujet répugne à confesser. Le serpent dont on