‹ Introduction a la Psychologie, l'instinct et l'émotionChapitre 40 sur 71 · LES CRAINTES PRIMITIVES ET LES CRAINTES DÉRIVÉES · texte numérisé non relu

LES CRAINTES PRIMITIVES ET LES CRAINTES DÉRIVÉES

mieux à la relever. On a dit et on répète que l'horreur du nombre treize remonte à l'institution de la Gène. On a répondu que, à toutes les époques et chez tous les peuples, certains nombres ont passé pour néfastes et que rien, dès lors, ne permet d'affirmer qu'une telle superstition soit spécifiquement chrétienne. La crainte des revenants est une crainte acquise. Pour redouter les « esprits », il faut en avoir entendu parler. Encore serait-il bon d'expliquer pourquoi les revenants ne se montrent que la nuit. N'est-ce pas que la crainte des revenants a sa racine dans la crainte des ténèbres? Les revenants serviraient ainsi à justifier des terreurs noc~ turnes et ces terreurs, nous l'avons vu, sont extrêmement communes. Les questions d'origine sont toujours compliquées. Celle des craintes traditionnelles ne doit être abordée qu'avec les plus scrupuleuses précautions.

Il resterait, pour compléter l'examen des craintes secondaires, à envisager' ce que les neurologistes appellent des phobies. Les phobies passent pour des craintes morbides. Elles méritent à coup sûr cette qualification quand elles atteignent un certain degré, mais, pour excessives qu'elles puissent apparaître, elles ne se distinguent par aucun caractère essentiel des craintes dérivées auxquelles nous nous sommes arrêtés. La peur du nombre treize est déjà une phobie, et celle du serpent a été dénommée comme telle. De fait, il n'est aucun objet qui ne puisse devenir le support d'une crainte maladive, et l'on perdrait sa peine à vouloir énumérer ou même classer les phobies qui s'offrent sans cesse à l'observation du médecin.

l'instinct

L'une des plus curieuses est celle que l'on a désignée sous le nom d'agoraphobie ou de peur des espaces. Elle se développe dans les circonstances les plus diverses. Le malade, au moment de traverser une place, une rue, une salle un peu vaste, éprouve tout à coup une impression de solitude et d'abandon. Il semble brusquement frappé de paralysie. L'espace l'inquiète comme un abîme qui se creuserait à ses pieds. Pour l'affronter, il a besoin d'un secours ou d'un appui. Ce trouble se dessine chez une foule de gens. Le vertige des hauteurs en représente probablement une manifestation. Il s'accuse chez d'autres et peut dépasser toutes limites. Certains malheureux en arrivent à ne pouvoir faire un pas sans être accompagnés et ils réclament assistance non seulement sur la place publique, mais dans leur propre appartement. L'idée seule d'un espace vide provoque une crise d'angoisse chez les sujets prédisposés. « Le plus grand philosophe du monde sur une planche plus large qu'il ne faut, a écrit Pascal, s'il y a dessous un précipice, quoique sa raison le convainque de sa sûreté, son imagination prévaudra. Plusieurs n'en sauraient soutenir la pensée sans pâlir et suer. » Plusieurs, sans doute, et Pascal, très assurément1.

Le cas de Pascal est aussi bien l'un des plus fameux. « Ce grand esprit, raconte l'abbé Boileau, croyait toujours voir un abîme à son côté gauche, et y faisait mettre une chaise pour se rassurer... Ses amis, son

X. Cette «pensée » appartient à Montaigne. Si Pascal l'a retenue, c'est qu'elle l'avait frappé.

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