TABLEAU DES INSTINCTS HUMAINS
« mal du pays » n'a rien de mystérieux. 11 traduit simplement un défaut d'adaptation. Aimer sa patrie, c'est ensuite aimer le groupement auquel on appartient. L'individu figure un exemplaire de ce groupement et il s'attribue les qualités qu'il impute à celui-ci. L'orgueil national est une forme de l'amour de soi. Aimer sa patrie, c'est enfin être prêt à servir la collectivité dont on est l'un des membres. Le patriotisme véritable est actif. L'homme qui défend son pays n'écoute pas seulement un intérêt personnel et immédiat. Il obéit à un instinct dont on observe l'équivalent chez tous les animaux grégaires et sans lequel une collectivité stable ne pourrait se constituer. Quand cet instinct décline, la société tend à se dissoudre. L'apparition du cosmopolitisme a marqué la décadence des républiques grecques. L'internationalisme annonce celle de la civilisation occidentale. La vertu des cosmopolites était une vertu d'esclaves. La morale des internationalistes est une morale de vaincus.
6. Tableau des instincts humains. — L'homme s'est toujours intéressé à ses sentiments et, de bonne heure, il a essayé de les comprendre. L'analyse des sentiments est aussi vieille que la « sagesse » elle-même. Les poètes et les philosophes, les historiens et les moralistes, n'ont cessé de la pratiquer. Il ne faut pas dédaigner les matériaux sans nombre qu'ils ont recueillis. Il ne faut pas non plus en exagérer la valeur. L'analyse des sentiments ne fournit que des indices. A défaut des certitudes que l'expérience apporte seule, nous nous en contenterons. Les chimistes nomment simples les
l'instinct
corps qui résistent à la décomposition. Nous tiendrons pour Irréductibles les tendances qu'il a paru jusqu'ici impossible de réduire. Ces tendances sont nombreuses. Il ne suffît pas de les énumérer. 11 importe de les classer.
Toute classification est arbitraire. Celle des instincts ne peut qu'être artificielle. Les classifications naturelles sont des classifications génétiques. Tant que la filiation réelle des instincts demeurera inconnue, il faudra se borner à répartir les tendances de l'homme dans le cadre le plus propre à les enfermer commodément. Pour que l'animal subsiste et se perpétue, il est indispensable qu'il se nourrisse, qu'il prenne connaissance de son milieu, qu'il se défende, qu'il se reproduise. Ces intérêts primordiaux commandent l'activité de l'être vivant dans ce qu'elle a d'essentiel. Ils serviront à définir les catégories sous lesquelles nous ordonnerons les instincts humains. Seuls les instincts spécialisés figureront au reste sur notre liste. Les fonctions d'ordre général (exercice des sens, locomotion, vocalisation, etc.) que ces instincts eux-mêmes mettent en jeu ne sauraient y trouver place, et nous les laisserons de côté *.
I. Les instincts alimentaires. — Il n'est pas nécessaire de rappeler que les fonctions organiques commandées par les besoins de la nutrition n'exigent aucun apprentissage. C'est instinctivement que l'enfant
I. La méthode que nous adoptons a été recommandée en principe par Descartes. C'est la seule qui, en pratique, ait reçu des applications. — Descartes, Les passions de l'âme, art. 5a.