LES INSTINCTS ALIMENTAIRES
respire, qu'il digère et qu'il évacue. C'est instinctivement aussi qu'il tette et que, plus tard, il porte à sa bouche les petits objets dont il s'est saisi, qu'il les lèche ou qu'il les mord, qu'il rejette certaines substances, mastique et déglutit les autres. Une fois sevré, l'enfant reçoit, toute préparée, la nourriture qu'on lui destine. Ni pour lui, ni pour l'adulte, le choix des aliments ne saurait être qualifié d'instinctif. Quand ce choix n'est pas dicté par les circonstances, c'est la tradition qui le prescrit. Il importe cependant de noter le goût très vif que tant de petits civilisés manifestent pour la viande crue. Cet appétit singulier montre à tout le moins que les préférences de l'enfant ne sont pas déterminées uniquement par les usages du milieu où il vit. Le désir que l'on observe alors traduit-il une poussée instinctive? Représente-t-il, au contraire, une de ces « envies » qui se font jour en une foule de circonstances et qui n'ont rien de primitif? Nous l'ignorons. Les aberrations du goût, les déviations de la faim et de la soif (voracité, dipsomanie, refus de boire ou de manger), sont extrêmement nombreuses. Elles se rapprochent à beaucoup d'égards des phobies dont nous avons dit un mot et elles peuvent recevoir en bien des cas une interprétation toute pareille. Il se peut que le goût pour la viande crue figure simplement une anomalie de ce genre.
L'exemple suivant, que nous empruntons à Janet, montrera comment de tels phénomènes prennent naissance1. Il porte sur une femme traitée pour une pré-
1. P. Janet, Névroses et idées fixes (Paris, 1898), II, p. ig4 et suiv.
ao8
l'instinct
tendue maladie d'estomac. « On soumit cette pauvre (oniine au régime des dilatés dans toute sa rigueur: plus de liquide, un verre à bordeaux de boisson par repas, des viandes grillées et très peu de pain. Ce fut pour elle un supplice, et peu à peu, grandit dans son «esprit un désir démesuré de manger comme tout le monde et surtout de manger ce qu'on lui défendait. Le mari sous ses yeux buvait une tasse de café au lait et mangeait à discrétion du pain frais ; c'était pour elle le supplice de Tantale.
« Un soir que le mari était sorti, elle se jeta comme une bête sur le pain qui restait et le dévora, puis elle descendit chez la crémière chercher du lait et se fit un excellent café au lait. Cet excès grave se reproduisit de temps en temps et son estomac ne s'en porta que mieux. Sur les entrefaites, son mari qui la surveillait beacoup mourut ; elle fut bouleversée par cette mort et par les ennuis qui la suivirent. Elle ne se consolait un peu qu'en prenant le repas défendu, une tasse de café au lait avec du pain. Ce régime ne fit aucun mal à son estomac, mais il amena les plus singuliers effets moraux.
« Le désir du café au lait et du petit pain devint tout à fait obsédant. Cette femme en buvait d'abord une tasse en se couchant, puis deux, trois, quatre ; quand elle avait épuisé sa provision, elle restait debout toute la nuit dans l'attente angoissée du matin. Pourquoi? Parce que le matin les crémiers ouvraient leurs boutiques et qu'elle pouvait se faire servir un café au lait. Elle n'osait guère dans une même crémerie en prendre