‹ Introduction a la Psychologie, l'instinct et l'émotionChapitre 46 sur 71 · LES INSTINCTS ALIMENTAIRES · texte numérisé non relu

LES INSTINCTS ALIMENTAIRES

plus de deux tasses de peur d'être remarquée, elle sortait à la recherche d'une autre crémerie, puis d'une troisième et ainsi toute la journée ; rentrée chez elle elle recommençait à confectionner du café au lait, en absorbant ainsi vingt ou trente tasses par jour.

« En même temps se développait un autre désir, celui du petit pain avec le café au lait, mais du petit pain défendu, car il est bien meilleur, et par conséquent du petit pain volé... Elle vole ainsi, dix, douze petits pains, puis elle rentre et les mange, bourrelée de remords délicieux et le lendemain elle recommence. Voilà la vie qu'elle mène depuis un an.

« Elle a tout essayé pour dominer cette passion ; elle se résout à sortir sans argent, elle cache celui-ci à la cave pour ne pouvoir rien payer, mais alors elle emprunte, elle vole ou elle mendie. La passion est irrésistible, elle perd toute conscience à la vue d'une crémerie ou d'une boulangerie. Elle s'est retirée plusieurs mois à la campagne et elle est restée tranquille, mais la passion a repris avec fureur quand elle est rentrée à Paris. »

Cette observation est intéressante à plus d'un titre. La dipsomanie est généralement définie « une impulsion irrésistible à prendre des boissons alcooliques ». On voit qu'une substance fort innocente en elle-même peut devenir l'objet d'un besoin insatiable. Il arrive que l'alcool soit recherché parce qu'il est un excitant, et c'est une excitation en effet que lui demande le sujet sain, buveur ou non. Mais l'impulsion de la dipsomanie relève d'une tout autre cause. Elle ne se développe que chez les sujets prédisposés. Le dipsomane

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boit moins pour satisfaire une soif morbide que pour obéir à la suggestion d'une idée fixe. « Les pensées, les interprétations, les souvenirs et les émotions du malade, dit Janet, donnent à l'impulsion une grande partie de sa puissance. » Il est probable qu'elle la doit le plus souvent tout entière à ces émotions, à ces interprétations, à ces souvenirs et à ces pensées. Et si, dans le cas particulier, l'appétit du café au lait s'est exagéré tout à coup à la mort du mari, c'est peut-être que le souvenir de ce mari donne la clé des accidents qui se montrent dès lors.

L'instinct de la chasse se rattache au groupe des instincts alimentaires. Bien des faits semblent indiquer que l'espèce humaine le possède encore. On sait le plaisir que trouvent les enfants à poursuivre un papillon, à attraper un lézard, à dénicher un oiseau, à récolter des fruits ou à cueillir des fleurs. L'activité qu'ils déploient est selon toute vraisemblance instinctive et, si elle ne se manifeste pas toujours, c'est sans doute qu'elle est souvent contrariée. Dans les conditions usuelles de la vie civilisée, la chasse et la cueillette ont perdu toute importance. En Europe, la chasse n'est plus qu'un sport. Sous cette forme même, l'instinct ne se fixe que s'il est exercé en temps opportun. Passé un certain âge, on ne devient guère chasseur. Quand on l'est devenu jeune, on le reste d'ordinaire jusqu'à la fin. La passion de la chasse est aussi tenace que puissante. Il serait difficile d'en comprendre le développement si elle ne prenait sa racine dans une tendance originale de l'espèce.

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II. Les instincts de défense. — Ces instincts sont nombreux. Nous les répartirons en deux groupes principaux que, pour plus de clarté, nous subdiviserons à leur tour.

La sécurité de l'organisme physiologique est assurée par tout un ensemble de réactions protectrices dont la signification est évidente. Quelques-unes d'entre elles — la toux ou l'éternuement, par exemple, — n'ont pour le psychologue qu'un intérêt restreint. D'autres commandent à divers égards l'activité de l'homme. Il convient de les retenir.

L'enfant porte à sa bouche les substances les plus variées. Il rejette celles dont la saveur, l'odeur ou la consistance lui répugnent. L'instinct auquel il obéit s'appelle vulgairement le dégoût. Sous sa forme primitive, le dégoût est tout physique. Il finit par répondre à une foule d'objets sans rapport direct avec ceux qui le provoquaient à l'origine. Il se traduit d'ailleurs, quelle qu'en soit la cause, par une mimique semblable. Dans toutes les parties du monde, les signes qui servent à l'exprimer sont une esquisse du cracher ou une ébauche du vomir.

Les auteurs s'accordent à reconnaître dans l'extension du dégoût un effet des lois communes d'association. La thèse qu'ils défendent est certes légitime, mais elle gagnerait à être précisée. Pour expliquer les suggestions du dégoût, il ne suffît pas d'invoquer une analogie dont on serait le plus souvent fort en peine de démontrer l'existence réelle. Le problème est de spécifier la nature et les conditions du transfert qui se

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réalise alors. Il est tout pareil à celui que l'on rencontre dans l'étude des craintes acquises. Nous ne sachions pas que personne l'ait résolu ou même posé nettement.

Du dégoût il convient de distinguer ce que, faute d'un terme meilleur, nous nommerons la répulsion. L'entretien delà surface cutanée est sauvegardé, chez les animaux supérieurs, par des instincts spéciaux. Le réflexe scalpteur en fournit un exemple typique. C'est instinctivement aussi que l'homme répond à l'invasion des parasites, au contact des substances gluantes ou visqueuses, à celui d'une chenille ou d'une araignée qu'il sent remuer sur sa peau1. Cette tendance fonde probablement ce qu'il peut y avoir d'original dans la propreté. William James inclinait à penser que l'homme est naturellement propre. Il faut reconnaître en tous cas que cette propreté n'est jamais poussée bien loin. Le chat se lèche. L'homme laissé à lui-même ne se lave pas2. James admettait encore que les matières organiques en putréfaction, les viscères, le sang, les excréments, provoquent une répulsion instinctive. Rien n'est plus contestable. L'immense majorité des hommes se

1. Certains enfants craignent les fourrures (James, Richet). Il s'agit probablement, comme Mac Dougall le suppose, d'une répugnance analogue à celle que tant d'adultes éprouvent encore pour les chenilles ou les araignées. Remarquons, à ce propos, qu'il est bien difficile de séparer, chez l'enfant, les réactions delà crainte et celles de la répugnance. La « crainte », que l'enfant observé par James ressentait à toucher une grenouille, n'était peutêtre que de la répulsion.

2. William James voyait dans la « mysophobie » une exagération convulsive de l'instinct primitif. Une telle interprétation est bien peu vraisemblable. Ce n'est assurément pas pour des raisons de propreté que Lady Macbeth se lavait et se relavait les mains.

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mouchent de leurs doigts. Et, sans prétendre avec certains observateurs récents, que tout enfant soit « coprophile », il est du moins aisé de se convaincre que le bébé ne montre aucune répugnance pour ses évacuations.

Les diverses tendances que nous venons de passer en revue exercent une action beaucoup plus étendue qu'on ne le supposerait au premier abord. Il ne faut pas oublier qu'elles se retrouvent à l'origine d'une foule de sentiments complexes. Le dédain, le mépris, l'éloignement, enveloppent, à titre de composante, la répulsion ou le dégoût. On peut en dire autant de la haine. Nous haïssons surtout les gens qui nous répugnent. Tant que certains hommes demeureront pour leurs semblables un objet de dégoût, les moralistes protesteront en vain contre les explosions d'un sentiment d'autant plus tenace qu'il est plus obscur.

Le droit à l'existence se conquiert dans une lutte perpétuelle contre des obstacles sans cesse renaissants. L'individu trouve pour la soutenir le secours de puissants instincts. On parle d'un instinct de la conservation. L'emploi du terme est recevable. Il importe seulement de le bien entendre. L'instinct de la conservation est un instinct multiple. Les tendances qu'il enferme sont nombreuses. Essayons de les distinguer.

On dit que le naufragé qui s'accroche spontanément à une planche flottante obéit à l'instinct de la conservation. L'homme se préserve en effet, sans la moindre préméditation, des accidents de tout genre qui le menacent. Les réflexes de défense montrent l'étendue

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des ressources qu'il possède à cet égard. Une excitation vive de la peau entraine des mouvements de retrait parfaitement adaptés. Toutes les fois que la surface du globe oculaire vient à être irritée, les paupières se ferment brusquement1. L'homme qui tombe se protège en étendant les bras, et ce mouvement, non plus que ceux du petit enfant qu'on lâche et qui s'agrippe à la personne qui le tenait, ne doit rien à l'expérience ni à l'éducation.

Les défenses réflexes sont des défenses partielles. On pourrait les envisager comme les pièces de la crainte. La crainte aussi bien est une réaction de défense globale. Elle ne protège pas seulement : elle prévient. Et elle dérobe à la menace, non pas un organe, mais tout l'organisme à la fois. Ses moyens sont la fuite, l'immobilisation et le cri.

La crainte offre tous les degrés. Quand elle anticipe un mal encore lointain, elle s'appelle la précaution ou la ruse. Tantôt elle opère seule. Tantôt elle s'allie avec d'autres tendances. On la retrouve à titre d'élément constitutif dans le respect et dans l'horreur. La portée de tels sentiments n'a pas besoin d'être soulignée. On sait, en particulier, le rôle qu'ils ont joué, de concert avec la crainte elle-même, dans la genèse des religions.

I. L'occlusion des paupières se produit également lorsque un coup menace le visage. Mais il s'agit alors, comme Darwin le remarquait déjà, d'une réaction acquise. Le clignement que l'on observe dans ce cas donne un exemple très simple et très net du phénomène connu aujourd'hui sous le nom de « réflexe conditionnel ». Gomme tout autre réflexe conditionnel, il disparaît peu à peu s'il n'est pas « confirmé ». La menace cesse d'être efficace, quand elle se répète à plusieurs reprises, sans jamais aboutir à un dommage réel.

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On oppose d'ordinaire la crainte et Y agression. Il faut assurément distinguer les tendances qui commandent d'une part la fuite et, de l'autre, le combat. Il importe toutefois de se souvenir que le combat et la fuite s'associent inextricablement dans une foule de circonstances. Les réflexes élémentaires de défense ne se traduisent pas toujours par des mouvements de retrait. Quelquesuns ont pour but d'écarter les causes de l'irritation à laquelle ils répondent. De même, l'animal surpris par son adversaire ne s'immobilise pas nécessairement : pour se défendre, il attaque à son tour. L'enfant, qui s'est heurté contré un meuble, frappe l'objet qui lui a fait mal, quand il ne le fuit pas en criant1.

Les répliques agressives peuvent être observées chez l'enfant au berceau. Il suffit de lui tenir serrés les bras, les jambes ou la tête, de lui pincer le nez, pour le voir crier et se débattre2. Les occasions de lutte se multiplient avec le progrès des années. Chez l'adulte, toute contrariété un peu vive tend à provoquer un conflit3. L'homme n'a peut-être pas d'ennemis naturels. Mais il n'est pas un être dans la nature qui ne devienne pour lui un adversaire lorsque ses besoins sont en jeu. Besoins alimentaires, d'abord. Les animaux qui, comme

1. Il n'est aucunement nécessaire de supposer que l'enfant a besoin d' « animer » la table pour la battre. Et c'est peut-être, parce qu'il l'a d'abord frappée, qu'il pense ensuite à l'animer.

2. Telles seraient, avec l'arrêt de la respiration et l'afflux de sang au visage, les premières manifestations de ce que Watson et Morgan appellent le « rage ». Les enfants plus âgés donnent en outre des coups de pied, essaient de mordre, etc.

3. C'est là le fait que les anciens psychologues exprimaient en disant que la colère est un « mode » de toutes les passions.

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1rs herbivores, trouvent à peu près partout une nourriture abondante, ne luttent guère à cet effet. Les carnivores, en revanche, dont les ressources à cet égard sont beaucoup plus précaires, combattent pour la possession d'un territoire de chasse et parfois pour la capture d'une proie. Dans les périodes de crise, l'homme ne se comporte pas autrement. Besoins sexuels, ensuite. Les animaux supérieurs, quel que soit leur genre de vie, se battent furieusement à l'époque des amours, et les ruminants les plus pacifiques ne se montrent pas alors les moins féroces. L'homme ne fait pas exception à cette règle. Lorsqu'il se passionne, les contraintes sociales les plus dures deviennent impuissantes à le maîtriser. Besoins de l'ambition, enfin. Si toutes les luttes humaines étaient provoquées par la faim et par l'amour, il ne serait pas absurde de demander à une organisation perfectionnée la suppression des conflits et des guerres. Pour que ces guerres et ces conflits s'éteignent à jamais, il faudrait encore que l'homme abdiquât toute ambition. Nous prenons ce mot dans son acception la plus vaste. L'immense majorité des luttes qui prennent naissance dans le monde trouvent leur point de départ dans les obstacles que rencontre l'expansion de l'individu. Renoncer à cette expansion serait possible à l'extrême rigueur. Mais ce serait renoncer tout progrès1.

i. Est-il besoin de rappeler ici que la guerre n'est pas le propre de l'homme? Les fourmis, pour ne citer que cet exemple, se livrent des batailles de « grand style ». C'est dans cette classe d'animaux que l'instinct combatif semble d'ailleurs avoir atteint sa suprême perfection. Les amazones ont

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L'homme, disions-nous, n'a pas d'ennemis naturels. Une semblable proposition appelle des réserves. Dans toutes les espèces supérieures, le mâle, tant qu'il est jeune, se bat pour son plaisir. L'instinct qu'il apporte avec lui culmine, chez l'homme, vers la dizième année. Il ne se fixe pas toujours comme tel. Mais, pour certains individus, il demeure vivace jusqu'à la fin. Le véritable querelleur ne lutte pas pour écarter un obstacle. Il recherche les obstacles pour avoir l'occasion de satisfaire son instinct. L'étude de l'enfant est démonstrative à cet égard. « Celui qui cherche chicane veut se battre », disait à Bovet1 un gamin de onze ans. Ce mot donne la formule même de l'agression désintéressée. Rien n'est plus facile que de la vérifier. Si l'on veut bien se rappeler que l'instinct combatif, tel que nous venons de le définir, est l'attribut des mâles, il semblera peut-être légitime de demander aux besoins sexuels de ces derniers l'explication des luttes qu'ils entreprennent sans motif. Les jeux de combat ne seraient qu'une préparation aux luttes plus sérieuses, dont la femelle un jour formera la récompense. Cette hypothèse a été défendue par Groos. Elle est très séduisante. Bovet Fa faite sienne et a su l'étayer de nouveaux arguments. L'instinct combatif serait ainsi et dès l'origine plus complexe que beaucoup n'inclinent à l'admettre. Il envelopperait au

pour unique occupation la capture d'autres fourmis dont elles font des esclaves et qu'elles astreignent au soin de leurs larves et d'elles-mêmes. Les mandibules des amazones constituent des armes redoutables, mais elles ne sont plus que cela. Abandonné à lui-même, l'insecte, incapable de se nourrir sans aide, ne tarde pas à mourir de faim. 1. P. Bovet, /. c, p. 44-

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inoins deux tendances et s'apparenterait d'une part aux instincts de défense, de l'autre à l'instinct sexuel.

Les dérivations de l'instinct combatif sont nombreuses, comme les aspects en sont variés. Ribot distinguait trois formes de l'agression : l'agression réelle, l'agression simulée, l'agression différée. De fait, l'agression n'est pas toujours immédiate. Elle se réduit souvent à une simple menace. « Retenue », elle contribue à déterminer des sentiments tels que la haine, l'envie, la jalousie, la rancune, l'indignation.

Beaucoup d'auteurs, enfin, ont cru trouver dans l'instinct combatif la racine de la cruauté. C'est à notre avis une erreur. Il serait bon, à la vérité, de s'entendre au préalable sur un mot qui est équivoque. Mais si l'on accepte la définition reçue communément, et qu'on tienne pour cruel celui qui prend son plaisir dans la souffrance d'autrui, il devient bien difficile de chercher dans les nécessités du combat les raisons de ce penchant. Si, remarque Bovet1, le combat doit servir les fins de l'espèce, « il importe que ni les acteurs, les mâles qui luttent, ni les spectateurs, les femelles devant lesquelles on lutte, ne soient en aucune manière accessibles à la pitié ». Nous l'accordons. Mais le plaisir de frapper n'est pas identique à celui d'infliger une souffrance. Pour vaincre, il est sans doute nécessaire de rester indifférent au mal dont on est la cause. Il n'est pas indispensable d'y trouver une satisfaction. Ribot — <- après Bain — nous paraît avoir reconnu plus exac-

i. P. Bovet, L c, p. 97.

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