LE JEU
taire, découvraient le rôle essentiel du jeu1. La thèse que l'illustre physiologiste énonçait avec tant de netteté devait être reprise. C'est le mérite de Groos de l'avoir démontrée2.
Le jeu de l'enfant est une préparation3. Le jeune « prélude », en jouant, à l'activité de l'adulte. Il s'entraîne au combat, à la chasse, à l'amour. Chaque espèce a ses jeux propres et, à chaque instinct, correspond un jeu spécial. Le jeu prépare l'instinct. Il n'est, précisément, que l'essai d'un instinct. « L'oiseau qui, encore au nid, remue les ailes ; l'antilope qui, dès l'âge de six semaines, s'exerce à saillir ; le petit singe qui, en se jouant, saisit avec ses mains tout ce qu'il peut atteindre ; la girafe qui, au troisième jour de sa vie, s'essaie à sauter ; les chats qui apprennent si tôt l'usage de leurs griffes; le petit chien qui, par ses jeux, se prépare à la lutte avec d'autres chiens, ou à poursuivre, attraper, secouer, déchirer sa proie ; le nourrisson qui apprend à se servir de ses organes en remuant continuellement les doigts des mains et des pieds, qui gigote, se dresse, bavarde, et tient de longs discours ; le petit garçon qui se bat avec d'autres et qui ne peut pas plus s'empêcher de courir après un autre garçon qui a passé 'près de
1. F. Magendie, Précis élémentaire de physiologie (Paris, 1825), I, p. 35a.
2. K. Groos, Die Spiele der Thiere (lénu, 1896). Le même, Die Spiele der Menschen (Iéna, 1899).
3. « Répétition », dit Magendie. Il faut prendre ce mot dans le sens que lui donnent les gens de théâtre. — Gondillac écrivait déjà : Les « premiers moments » de l'animal « sont donnés à l'étude ; et lorsque nous le croyons tout occupé à jouer, c'est proprement la nature qui joue avec lui pour l'instruire. »
l'instinct
lui en courant, qu'un petit chat ne peut s'empêcher de courir après une balle qui roule; tous ne font que se préparer à des occupations sérieuses, poussés qu'ils sont par une impulsion irrésistible1. »
Le jeu, comme l'instinct, a donc sa finalité. Le jeu n'est, en principe, ni un luxe ni une récréation. Il est un entraînement. Chez l'adulte lui-même, le jeu conserve cette signification. Les activités qui, l'adolescence passée, servent de matière au jeu, sont celles qui ont besoin d'être entretenues ou perfectionnées. Le plus souvent, au reste, les jeux de l'homme fait ne sont qu'un reliquat de la jeunesse. Somme toute, l'adulte ne joue guère et il n'apprend que par exception un jeu nouveau2.
Un inventaire des instincts ne saurait être que provisoire. La liste à laquelle nous nous sommes arrêtés ne diffère pas beaucoup de celles que l'on trouve dans les ouvrages de Garnier ou de James, de Ribot ou de Thorndike. Les recherches minutieuses dont l'enfant est aujourd'hui l'objet conduiront sans doute à la modifier sur plus d'un point. Elle paraît destinée toutefois à s'allonger plutôt qu'à se raccourcir. Certains psychologues essaient à la vérité de la restreindre. L'avenir montrera ce que leur entreprise avait de légitime. Nous croyons du moins qu'il est impossible de rattacher toutes les tendances humaines à l'instinct sexuel,
1. K. Giioos,Les jeux des animaux (trad. franc.), p. 6 et suiv.
2. Sur les autres fonctions que l'on a attribuées au jeu, voir E Claparède, l. c, p. 429 et suiv.
l'instinct
comme le demande Freud, ou de les dériver exclusivement de la « crainte », de la « rage » et de 1' « amour », comme Watson et Morgan semblent y incliner.
Il suffit, pour marquer le rôle des tendances, d'en avoir fait le compte. Les hommes savent, depuis qu'ils s'observent, qu'ils sont menés par leurs instincts et qu'ils vivent de leurs passions. On invoque, il est vrai, la « puissance » des idées. On soutient que l'idée est une « force ». On ajoute que toute idée est « motrice ». C'est jouer sur les mots. Je tire le cordon d'une sonnette : la traction que j'exerce est une force et c'est au travail de cette force elle-même qu'est dû le carillon de la cloche. Je pèse sur le bouton d'un timbre électrique : la pression que j'exerce est encore une force, mais cette force est destinée à établir un contact et c'est au courant dont elle assure le passage, et à ce courant seul, qu'obéit le trembleur. Comparer le rôle de l'idée à celui du doigt qui pèse, c'est user d'une simple métaphore. Prétendre que l'idée agit comme la main qui tire, c'est, en revanche, énoncer une erreur. L'idée n'est efficace que si elle éveille une tendance préalable. Reconnaître qu'elle n'a pas une vertu magique, ce n'est point la déprécier.