LA DOCTRINE CEREBRALE
premier, qui florissait vers 3oo avant Jésus-Christ, reconnaît l'existence des nerfs proprement dits et en découvre les propriétés sensibles1. Erasistrate poursuit et confirme les recherches anatomiques de son aîné. Il rattache pour la première fois la puissance intellectuelle de l'homme au développement de ses circonvolutions cérébrales.
Au 11e siècle de l'ère chrétienne, Galien coordonne les travaux de ses devanciers, les complète à l'aide d'expériences dont plusieurs sont demeurées classiques, et élève à la physiologie un monument qui devait subsister intact jusqu'à la révolution opérée par Harvey. Son œuvre domine le moyen âge. Amoindrie, mais non ruinée par la découverte de la circulation, elle reste debout en quelques-unes de ses parties et trouve encore des défenseurs à la fin du xvme siècle. De Descartes jusqu'à [faller, il n'est pas un physiologiste qui n'ait emprunté quelque chose à la théorie galénique de l'innervation.
Quelle que soit la part de Galien dans l'élaboration de cette théorie, deux faits sont désormais acquis. Le médecin de Pergame sait — et l'on n'ignorera plus après lui — que les nerfs trouvent leur origime dans l'encéphale et dans la moelle. Il admet, en vertu d'expériences directes, que l'encéphale comme tel représente la condition première de la sensibilité et du mouvement2.
E. Aristole confondait encore les nerfs avec les tendons. La distinction des nerfs sensibles et des nerfs moteurs a été pressentie par les Alexandrins. Elle ne dev;iit être déterminée qu'au commencement du xixe siècle. Cette détermination appartient à Magendie.
2. Galien avait observé notamment qu'une compression exercée sur le
l'a ME ET LE CORPS
Ces résultats s'incorporent aisément à la vieille doctrine pneumatique. Galien distingue à cet égard trois fluides, dont chacun possède une activité propre. Le fluide psychique seul est localisé dans le système nerveux. Il se forme dans les ventricules du cerveau. Il est distribué par le moyen des nerfs. Il anime les muscles et vivifie les organes sensoriels.
Àristote tenait le pneuma pour l'organe immédiat de l'âme. Les Stoïciens l'identifiaient à l'âme elle-même. Galien, dans le débat, se refuse à prendre parti. Il se borne à déclarer que l'âme a son siège là où les nerfs ont leur principe, c'est-à-dire dans le cerveau. Les modernes ne feront guère, après tout, que détailler cette conclusion.
3. De Descartes a Gall. — La seconde partie du prudent ouvrage, où Descartes reconstruit le monde selon les principes de sa philosophie1, s'ouvre par ces lignes mémorables : « Ces hommes seront composés, comme nous, d'une âme et d'un corps. Et il faut que je vous décrive, premièrement, le corps à part, puis après, l'âme aussi à part; et enfin, que je vous montre comment ces deux natures doivent être jointes et unies, pour composer des hommes qui nous ressemblent. »
Le corps à part, l'âme à part. Toute la métaphysique de Descartes est enfermée dans cette petite phrase
cerveau peut entraîner l'abolition complète du mouvement et de la sensibilité.
i. Le monde. — La première partie de cet ouvrage a été publiée sous le titre de Traité de la lumière, la seconde sous celui de L'homme.
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qu'Aristote n'aurait jamais écrite. Pour le penseur grec, le corps et l'âme figurent deux termes corrélatifs. Pour Descartes, l'âme et le corps sont deux substances distinctes. L'âme peut, il est vrai, « se joindre et s'unir » au corps. Le corps n'en conserve pas moins son indépendance et aucune des opérations qui lui sont propres n'exige le secours d'un principe étranger. Le corps est une « machine » qui se suffit à elle-même. Le corps de l'animal n'est rien qu'un automate. Le corps de l'homme est encore un automate, mais un automate auquel l'âme est venue s'ajouter.
« Je désire, écrit Descartes en terminant, que vous considériez, après cela, que toutes les fonctions que j'ai attribuées à cette machine, comme la digestion des viandes, le battement du cœur et des artères, la nourriture et la croissance des membres, la respiration, la veille et le sommeil ; la réception de la lumière, des sons, des odeurs, des goûts, de la chaleur, et de telles autres qualités, dans les organes des sens extérieurs ; l'impression de leurs idées dans l'organe du sens, commun et de l'imagination ; la rétention ou l'empreinte de ces idées dans la mémoire ; les mouvements intérieurs des appétits et des passions ; et enfin les mouvements extérieurs de tous les membres, qui suivent si à propos, tant des actions des objets qui se présentent aux sens, que des passions, et des impressions qui se rencontrent dans la mémoire, qu'ils imitent le plus parfaitement qu'il est possible ceux d'un vrai homme : je désire, dis-je, que vous considériez que ces fonctions suivent toutes naturellement, en cette machine, de la
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seule disposition de ses organes, ne plus ne moins que font les mouvements d'une horloge, ou autre automate, de celle de ses contrepoids et de ses roues ; en sorte qu'il ne faut point à leur occasion concevoir en elle aucune autre àme végétative, ni sensitive, ni aucun autre principe de mouvement et de vie, que son sang et ses esprits, agités par la chaleur du feu qui brûle continuellement dans son cœur, et qui n'est point d'autre nature que tous les feux qui sont dans les corps inanimés. » Le corps vivant regardé comme une machine : voilà le progrès décisif que la physiologie doit à Descartes. Il importe peu que le philosophe ait, dans le détail de ses explications, reçu les erreurs de ses devanciers ou partagé celles de son temps. Son mérite impérissable est d'avoir introduit le mécanisme dans les sciences biologiques et marqué ainsi la voie où les recherches de l'avenir devaient s'engager avec tant de succès.
Descartes dédaignait les anciens et il n'a pas fait toujours justice à ses prédécesseurs. S'il ne cite Galien ni dans L'homme, ni dans Les passions de l'âme, il a du moins emprunté au médecin grec une des pièces capitales de sa physiologie. Le système nerveux reste constitué par un ensemble de réceptacles et de canalicules, dans lesquels circule un fluide : les esprits animaux.
« Or, à mesure que ces esprits entrent ainsi dans les concavités du cerveau, ils passent de là dans les pores de sa substance, et de ces pores dans les nerfs ; où selon qu'ils entrent, ou même seulement qu'ils tendent à entrer, plus ou moins dans les uns que dans les autres, ils ont la force de changer la figure des muscles en qui
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ces nerfs sont insérés, et par ce moyen de faire mouvoir tous les membres. Ainsi que vous pouvez avoir vu, dans les grottes et les fontaines qui sont aux jardins de nos rois, que la seule force dont l'eau se meut en sortant de sa source, est suffisante pour y mouvoir diverses machines, et même pour les y faire jouer de quelques instruments, ou prononcer quelques paroles, selon la diverse disposition des tuyaux qui la conduisent.
« Et véritablement l'on peut fort bien comparer les nerfs delà machine que je vous décris, aux tuyaux des machines de ces fontaines ; ses muscles et ses tendons, aux autres divers engins et ressorts qui servent à les mouvoir ; ses esprits animaux, à l'eau qui les remue, dont le cœur est la source, et les concavités du cerveau sont les regards. De plus, la respiration, et autres telles actions qui lui sont naturelles et ordinaires, et qui dépendent du cours des esprits, sont comme les mouvements d'une horloge, ou d'un moulin, que le cours ordinaire de l'eau peut rendre continus. Les objets extérieurs, qui par leur seule présence agissent contre les organes de ses sens, et qui par ce moyen la déterminent à se mouvoir en plusieurs diverses façons, selon que les parties de son cerveau sont disposées, sont comme des étrangers qui, entrant dans quelques-unes des grottes de ces fontaines, causent eux-mêmes sans y penser les mouvements qui s'y font en leur présence : car ils n'y peuvent entrer qu'en marchant sur certains carreaux tellement disposés, que, par exemple, s'ils approchent d'une Diane qui se baigne, ils la feront cacher dans des roseaux ; et s'ils passent plus outre
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pour La poursuivre, ils feront venir vers eux un Neptune qui les menacera de son trident ; ou s'ils vont de quelque autre côté, ils en feront sortir un monstre marin qui leur vomira de l'eau contre la face ; ou choses semblables, selon le caprice des ingénieurs qui les ont faites. Et enfin quand l'ame raisonnable sera en cette machine, elle y aura son siège principal dans le cerveau, et sera là comme le fontenier, qui doit être dans les regards où se vont rendre tous les tuyaux de ces machines, quand il veut exciter, ou empêcher, ou changer en quelque façon leurs mouvements. »
Il faut retenir le passage tout entier. Mieux qu'aucun autre peut-être, il découvre le point de vue cartésien. Le philosophe s'est toujours appliqué à obtenir une représentation mécanique des phénomènes. Le «modèle» auquel il s'arrête pour interpréter les fonctions neuromusculaires est celui d'un appareil hydraulique. Il devait en tirer un admirable parti.
Tout nerf, selon Descartes, possède un double rôle. Tube délié, il sert de canal aux esprits qui pénètrent dans les muscles pour les «enfler» et les «roidir», « ainsi que l'air qui est dans un ballon le durcit, et fait tendre les peaux qui le contiennent ». L'écoulement des esprits obéit par ailleurs à deux causes distinctes. L'une procède de ces esprits eux-mêmes1. L'autre est représentée par les excitations qui viennent affecter le corps.
I. « Gomme on voit en ceux qui ont bu beaucoup de vin, que les vapeurs de ce vin, entrant promptement dans le sang, montent du cœur au cerveau, où elles se convertissent en esprits, qui étant plus forts et plus abondants que ceux qui y sont d'ordinaire, sont capables de mouvoir le corps en plusieurs étranges façons. » (Descartes, Les passions de l'âme, art. i5).
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Aussi bien, le tube nerveux n'est pas destiné seulement à conduire les esprits animaux. Il renferme dans toute sa longueur un « filet » qui, prenant origine dans la paroi des ventricules cérébraux, aboutit aux surfaces sensibles, peau, fond de l'œil, etc. Ce filet assume dans la physiologie cartésienne les fonctions de nerf sensible, comme le canalicule prend l'office de nerf moteur. En un mot, pour Descartes, toute fibre nerveuse est une fibre « mixte».
« Pour entendre, après cela, comment la machine peut être incitée, par les objets extérieurs qui frappent les organes de ses sens, à mouvoir en mille autres façons tous ses membres : pensez que les petits filets, que je vous ai déjà tantôt dit venir du plus intérieur de son cerveau, et composer la moelle de ses nerfs, sont tellement disposés en toutes celles de ses parties qui servent d'organe à quelques sens, qu'ils y peuvent très facilement être mus par les objets de ces sens ; et que, lorsqu'ils y sont mus tant soit peu fort, ils tirent au même instant les parties du cerveau d'où ils viennent, et ouvrent par même moyen les entrées de certains pores, qui sont en la superficie intérieure de ce cerveau, par où les esprits animaux qui sont clans ses concavités commencent aussitôt à prendre leur cours et se vont rendre par eux dans les nerfs, et dans les muscles, qui servent à faire, en cette machine, des mouvements tout semblables à ceux auxquels nous sommes naturellement incités, lorsque nos sens sont touchés en même sorte. Gomme, par exemple, si le feu A se trouve proche du pied B, les petites parties de ce feu, qui se meuvent comme vous savez très promptement, ont la force de
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mouvoir avec soi l'endroit de la peau de ce pied qu'elles touchent ; et par ce moyen tirant le petit filet ce, que vous voyez y être attaché, elles ouvrent au même instant l'entrée du pore de, contre lequel ce petit filet se termine: ainsi que, tirant l'un des bouts d'une corde, on fait sonner en même temps la cloche qui pend à l'autre bout. Or l'entrée du pore ou petit conduit de étant ainsi ouverte, les esprits animaux de la concavité F entrent dedans, et sont portés par lui, partie dans les muscles qui servent à retirer ce pied de ce feu, partie dans ceux qui servent à tourner les yeux et la tête pour le regarder, et partie en ceux qui servent à avancer les mains et à plier tout le corps pour le défendre. »
L'intérêt d'un pareil texte n'a pas besoin d'être souligné. La notion de réflexe apparaît ici pour la première fois dans toute sa rigueur. Elle appartient à Descartes et la définition qu'il en donne est aussi nette que celle que l'on rencontre dans les traités de physiologie les plus récents.
La substance cérébrale a pour éléments ceux-là mêmes des nerfs. Elle peut être comparée à un «réseuil ». La trame du tissu est représentée par les filets nerveux. Les intervalles ménagés entre ces filets forment autant de « pores » ouverts dans la masse encéphalique et qui prolongent les tubes nerveux jusqu'aux ventricules du cerveau. Les filets sont plastiques, les pores déformables. Les modifications qu'ils subissent sous l'action des esprits peuvent devenir permanentes. Elles figurent la condition organique de ce qu'on appelle la mémoire.
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Telle est la machine du corps. Elle « imiterait » à la perfection, selon Descartes, les mouvements d'un « vrai homme», et elle suffît, en effet, à expliquer toutes les démarches de l'animal. Mais le «vrai homme» a une âme. Cette âme siège dans la glande pinéale.
L'épiphyse, que les anciens comparaient à une pomme de pin minuscule, a de bonne heure attiré l'attention des anatomistes. Du temps de Galien, certains auteurs faisaient de ce petit organe une sorte de valve destinée à régler le cours du pneuma. Descartes accueille cette doctrine que les médecins de la Renaissance discutaient encore1 et, avec cette hardiesse qui est la sienne, il n'hésite pas à lui attribuer les caractères de l'évidence : « Il me semble avoir évidemment reconnu, dit-il2, que la partie du corps en laquelle l'âme exerce immédiatement ses fonctions, n'est nullement le cœur ; ni aussi tout le cerveau, mais seulement la plus intérieure de ses parties, qui est une certaine glande fort petite, située dans le milieu de sa substance, et tellement suspendue au-dessus du conduit par lequel les esprits de ses cavités antérieures ont communication avec ceux de la postérieure, que les moindres mouvements qui sont en elle, peuvent beaucoup pour changer le cours de ces esprits ; et réciproquement, que les moindres changements qui arrivent au cours des esprits
1. La glande pinéale « engarde et défend que les esprits qui ne sont encore du tout bien confits et labourés aux premiers ventricules du cerveau soient transférés ou transportés devant qu'il en soit besoin au cérébelle », écrit, en i5/i6, Chaules Estienne, dans La dissection des parties du corps humain. (Cité par J. Sourt, Le système nerveux central, I, p. 3yO).