DtscAitTES, Les passions de l'âme, art. 3i et 3j
l'âme et le coups
peuvent beaucoup pour changer les mouvements de (vtte glande.
« La raison qui me persuade que l'âme ne peut avoir en tout le corps aucun autre lieu que cette glande, où elle exerce immédiatement ses fonctions, est que je considère que les autres parties de notre cerveau sont toutes doubles, comme aussi nous avons deux yeux, deux mains, deux oreilles, et enfin tous les organes de nos sens extérieurs sont doubles ; et que, d'autant que nous n'avons qu'une seule et simple pensée d'une même chose en même temps, il faut nécessairement qu'il y ait quelque lieu où les deux images qui viennent par les deux yeux, ou les deux autres impressions qui viennent d'un seul objet par les doubles organes des autres sens, se puissent assembler en une avant qu'elles parviennent à l'âme, afin qu'elles ne lui représentent pas deux objets au lieu d'un. Et on peut aisément concevoir que ces images ou autres impressions se réunissent en cette glande, par l'entremise des esprits qui remplissent les cavités du cerveau ; mais il n'y a aucun autre endroit dans le corps, où elles puissent ainsi être unies, sinon ensuite de ce qu'elles le sont en cette glande. »
La doctrine que nous venons de résumer est faite de deux pièces. Elle comprend une théorie neuro-musculaire et un essai de localisation. La première anticipait l'avenir. Le second n'était que le legs des plus lointaines traditions.
La théorie comme telle ne tarda pas à devenir clas- , sique. A la fin du xvme siècle, Bonnet la tient encore
DE DESCARTES A GALL
pour vraisemblable. Il admet — quitte à critiquer cette hypothèse dans les notes de son texte, — que les esprits animaux « s'insinuent dans toutes les vésicules du muscle, les dilatent, et mettent ainsi l'organe en action». Il n'accepte plus, en revanche, l'explication que Descartes donnait de l'ébranlement sensible. Le savant genevois fait appel, dans ce cas encore, aux esprits eux-mêmes, et il incline à penser que ces esprits circulent dans les nerfs comme l'électricité dans un fil conducteur1. L'assimilation du fluide nerveux au fluide électrique n'appartient pas d'ailleurs à Bonnet. Haller la repoussait déjà.
Haller, l'un des derniers, défend l'existence des esprits animaux. Bonnet en prononçait le nom. Au xixe siècle, ce nom môme disparaît. Les mots « influx nerveux», souvent employés par les physiologistes contemporains, rappellent seuls l'antique pneuma. Les hypothèses de Descartes conservent cependant un singulier prestige. Les modèles de Mac Dougall ressemblent fort à ceux que le philosophe français avait imaginés. Les réservoirs, les valves, les conduits de von Uexkùll font un pendant exact aux fontaines, aux regards et aux tuyaux ■décrits dans le traité de L'homme2.
1. C. BoNiviiT, Contemplation de la nature, 7e partie, ch. 1 et 11. Le même, Essai analytique sur les facultés de l'âme, chap. v.
2. On peut soutenir qu'un modèle est légitime clans la mesure où il facilite l'intelligence des phénomènes. De ce point de vue, ceux de Mac Dougall ou de von Uexkùll sont acceptables. Mais il faut les prendre pour ce qu'ils sont. Invoquer une « énergie nerveuse », qui s'accumulerait dans un « réservoir», pour se distribuer ensuite au moyen de « canaux », c'est faire appel à des métaphores. Identifier la propagation de l'influx à l'écoulement -d'un fluide, c'est, en revanche, avancer une hypothèse qu'aucun fait ne jus-
l'ame et le corps
L'essai de localisation était trop arbitraire pour trouver grand crédit. Les successeurs de Descartes s'accordèrent, en fait, pour rejeter la doctrine pinéale. Vieussens loge l'âme dans le centre ovale. La Peyronie L'installe dans le corps calleux. Haller, comme Galien, La place à l'origine des nerfs. Cette origine pourrait être cherchée, selon lui, dans la moelle du cerveau, où l'expérience découvre le principe du mouvement et le ternie de la sensation1.
Les circonvolutions de l'écorce étaient généralement regardées, à la fin du xvme siècle, comme un organe vasculaire, destiné à sécréter le fluide nerveux. Elles prennent brusquement avec Gall une signification toute différente. L'œuvre de Gall ouvre l'histoire de l'anatomie et de la physiologie cérébrales au xixe siècle. Il convient de la mettre à sa place et d'en rappeler le dessein.
Gall raconte lui-même à quelles circonstances fortuites il s'est trouvé redevable d'avoir entrepris ses recherches. Tout jeune, il remarqua que les enfants les mieux cloués pour apprendre par cœur avaient les yeux à fleur de tête. Frappé d'une semblable disposition de la face, il finit par se persuader qu'elle était caractéristique, et il invoqua, pour l'expliquer, le développement partiel du cerveau au voisinage immédiat de l'orbite. Il tenait son idée maîtresse : elle le dominera
tifie présentement. Un maître de la physiologie nerveuse, Bernstein, lui a contesté récemment toute espèce de valeur. — J. Bernstein, Elecktrobiologie (Brunswick, 1912), p. 20, note 1.
1. Albert v. Haller, Elementa physiologiae, lib. X, sect. vm, §§ 23 et sqq. — Haller ne donne au reste cette conclusion que comme une « conjecture ». « L'anatomie est muette sur le siège de l'àme », écrivait-il à Bonnet-
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jusqu'au bout. Tous ses travaux ont désormais pour but d'établir que, à toute faculté naturelle, correspond un organe cérébral distinct. Mais des organes, capables de modeler les parois de la boîte crânienne et de se traduire, à l'extérieur, par des protubérances ou des « bosses », ne peuvent se distribuer qu'à la superficie du cerveau. Ils ne sauraient être autre chose que les circonvolutions elles-mêmes.
Admettre que le développement de l'encéphale varie avec l'activité des fonctions dont il est investi ; supposer même que ce développement est observable du dehors : de telles vues ne sont point absurdes et elles se prêtaient en tous cas au contrôle de l'expérience. L'erreur de Gall est d'avoir lié des facultés complexes à des organes simples ou, du moins, étroitement circonscrits1. Toutes les recherches ultérieures ont montré que cette hypothèse était radicalement fausse II n'en subsiste rien.
Si étranges qu'elles paraissent aujourd'hui, les spéculations de Gall ont été le ressort de travaux immenses. Les adversaires les plus résolus de la phrénologie ont rendu hommage aux découvertes positives du médecin allemand2. Gall a introduit le procédé de
1. Une « faculté » est, pour Gall, un faisceau de fonctions au service d'une tendance fondamentale. Chaque faculté a sa mémoire, son imagination, son jugement, bref, son individualité propre. Chaque « organe », d'autre part, a son indépendance et représente un organisme véritable.
2. Voir, sur ce point, P. Flourens, De la phrénologie et des études vraie? sur le cerveau (Paris, i863). — ce Je n'oublierai jamais, dit Flourens (p. 180), l'impression que j'éprouvai la première fois que je vis Gall disséquer un cerveau. Il me semblait que je n'avais pas encore vu cet organe. » « Gall,, dit-il encore (p. 188), nous a donné la vraie anatomie du cerveau. »
l'ame et le corps
dissection dont les anatomistes se sont contentés après lui pendant une cinquantaine d'années. Le premier, il a recommandé de « suivre les fibres nerveuses au lieu de les couper ». Gall a déterminé l'origine réelle des nerfs optiques, poursuivi les prolongements des pyramides jusque dans les circonvolutions, reconnu l'importance caractéristique du lobe frontal pour l'espèce humaine. Gall, enfin, a deviné le rôle de la substance grise et marqué avec précision les rapports qu'elle soutient avec la substance blanche. Ses contemporains ne voyaient dans la première qu'un organe sécrétoire. Il a montré qu'elle « engendre les nerfs »\ C'étaient là des titres solides. Ils gardent toute leur valeur.
Gall est bien oublié. La ruine de la phrénologie a discrédité son œuvre. Il reste que Gall a établi, plus fortement qu'aucun de ses devanciers, le rôle propre du cerveau2. La doctrine cérébrale de l'âme était entrée dans la science avant Gall. On peut dire que depuis Gall elle y « règne3 ».
[\. Les expériences de Flourens. — Gall a toujours dédaigné les expériences « mutilatoires » pratiquées sur l'animal. L'incertitude des résultats obtenus par ses prédécesseurs justifiait apparemment une semblable
1. F. .T. Gaix el G. Sp'jrzheim, Recherches sur le système nerveux en général et sur celui du cerveau en particulier (Paris, 1809), passim.
2. Les anciens cherchaient la cause de l'aliénation clans les viscères abdominaux. Pinel défendait encore cette vieille idée. Gall soutient que la folie a son siège dans le cerveau. L'anatomie pathologique ne devait pas tarder à lui donner raison. Du vivant encore de Gall, Foville observait à l'autopsie de certains déments une altération manifeste de l'écorcc, et il plaçait dans celle-ci le siège de « l'intelligence».