P. Janet, La revue neurologique, XVII, p. i55i
5. E. Glaparède, Archives de psychologie, VII, p. 187 ; 1907.
6. Paulhan avait identifié, il y a longtemps déjà, l'émotion à un arrêt des tendances. Montesano, dans un travail récent, a repris et développé cette idée. Il aboutit à des conclusions voisines de celles que nous énonçons ici. — > G. Montesano, Sentimentied emozioni (Rome, 1916).
l'émotion
attaquent sans colère et se défendent sans peur. Mais ils sont rares. Le plus souvent, l'instinct fléchit. L'émotif vrai est celui où, de règle, l'émotion remplace l'instinct.
Les psychologues, à l'exemple des moralistes, ont soutenu tour à tour que les « passions » sont utiles et qu'elles sont nuisibles. Le débat, engagé par les anciens, s'est poursuivi chez les modernes. Il était sans issue. Les deux thèses qui, depuis Aristote, s'opposent à l'envi, ne sont contradictoires qu'en apparence. Elles visent en réalité des objets différents. L'activité humaine a dans l'instinct son ressort véritable. Elle se désorganise toutes les fois que cet instinct avorte en émotion.
4- La théorie jamésienne de l'émotion. — La théorie, à laquelle William James a attaché son nom, est plus célèbre que connue. Elle a partagé le sort de tant de doctrines qu'une formule saisissante résiime dans la mémoire des hommes. La formule demeure, mais elle s'isole peu à peu des faits dont elle tirait sa substance. Vidée de tout contenu positif, elle se prête aux commentaires les plus étranges. On la répète. On ne la comprend plus. « Nous sommes tristes parce que nous pleurons », disait James. Ces mots, si clairs quand on les lit dans le texte de l'auteur, sont, depuis trente ans, l'objet de critiques sans cesse renouvelées. On perdrait son temps à dresser la liste de tous les ignorants qui les ont discutés. Il ne sera pas superflu, en revanche, de montrer comment les spécialistes eux-mêmes en viennent à déformer entièrement les thèses dont ils négligent de prendre une connaissance directe. Deux
LA THÉORIE JAMÉSIENNE DE l'ÉMOTION 2^7
exemples suffiront ici. Nous emprunterons le premier à un philosophe, et le second à un psychologue de métier.
La théorie de James, écrivait Rauh\ « peut s'exprimer ainsi : toute émotion a pour conditions les phénomènes organiques qui semblent seulement l'exprimer. Il n'y a pas de centre de l'émotivité... Il nous semble au contraire que l'on peut admettre sinon anatomiquement, au moins physiologiquement, un centre spécial de l'émotivité, c'est-à-dire une action fonctionnelle spéciale du cerveau ou de l'organisme, à laquelle correspond le plaisir ou la peine... » James ne dit-il pas, ajoute Rauh2, « qu'il resterait de la peur, si on éliminait les mouvements qui l'expriment, la pensée seulement que l'objet pourrait être nuisible ? Mais il ne resterait même pas cela. Car la pensée d'un danger, c'est l'imagination d'une certaine peine, donc une émotion atténuée et projetée dans l'avenir, je le veux bien, mais une émotion. » L'argument de Rauh repose tout entier, on le voit, sur l'identification du plaisir et de la peine à des émotions. Or, une pareille identification est étrangère à James, qui distingue expressément les deux ordres de phénomènes et tient l'émotion pour une réaction complexe de l'organisme, le plaisir ou la peine pour une expérience simple, du type de la sensation.
Les psychologues ont commis, au préjudice de James, des méprises non moins graves. James, écrivait plus
i. F. Rauh, De la méthode dans la psychologie des sentiments (Paris, 1899), p. 137.
a. F. Rauh, l, c, p. i^a.
l'émotion
récemment Dûrr1, a le tort d'identifier les sentiments (et, par sentiments, le continuateur d'Ebbinghaus entend le plaisir et la peine) à des sensations organiques. Or, James s'est bien efforcé d'établir que la conscience de l'émotion n'est autre chose que la conscience de sensations organiques. Il n'a jamais réduit à des sensations organiques le plaisir ou la peine comme tels. On peut contester la valeur des idées qu'il a défendues. Nul n'a le droit, pour le confondre, de lui attribuer une opinion qu'il s'est gardé de soutenir.
Il serait intéressant de rechercher pourquoi la doctrine de James a été méconnue par tant de bons esprits2. Les quelques incertitudes de langage qu'il est permis de reprocher au penseur américain n'excusent pas les erreurs d'interprétation dont il a été si souvent la victime. L'équivoque du terme sentiment donne peut-être la clé de telle ou telle des objections que ses adversaires ont élevées. Mais c'est sans doute faute de s'être placé au point de vue même que le grand psychologue avait choisi, que les critiques se sont le plus lourdement trompés. James a voulu déterminer le « contenu » de l'émotion. Il n'a dit qu'un mot du rôle
1. E. Durr, Grundziïge der Psychologie (Leipzig, 191 1), I, p. 543.
2. On comprend à la rigueur que les contemporains de W. James aient méconnu la théorie de l'émotion. Ce qu'on s'explique mal, c'est que les critiques récents ne se lassent pas de reprendre de vieux arguments réfutés par James lui-même. Nul ne soutiendra que le psychologue américain soit un auteur difficile. Encore faut-il, pour l'entendre, se donner la peine de consulter ses ouvrages. Nous nous permettons de recommander aux lecteurs pressés la courte étude que Dumas a composée pour servir d'introduction aux fragments traduits en français et publiés sous le titre : La théorie de l'émotion par William James (Paris, iç)o3).