Descartes, Les passions de l'dme, art. 36 et
2. Descartes a expliqué dans l'article précédent comment une image, correspondant à la figure des objets extérieurs, vient se former au niveau de la glande pinéale, par l'intermédiaire des yeux, des nerPs optiques et enfin des esprits animaux. On sait que la glande pinéale représente, pour Descartes, le « siège principal » de l'âme.
LE MÉCANISME DE i/ÉMOTlON
jambes pour s'enfuir, et partie en ceux qui élargissent ou étrécissent tellement les orifices du cœur, ou bien qui agitent tellement les autres parties d'où le sang lui est envoyé, que, ce sang y étant raréfié d'autre façon que de coutume, il envoie des esprits au cerveau qui sont propres à entretenir et fortifier la passion de la peur, c'est-à-dire qui sont propres à tenir ouverts, ou bien à ouvrir derechef, les pores du cerveau qui les conduisent dans les mêmes nerfs. Car de cela seul que ces esprits entrent en ces pores, ils excitent un mouvement particulier en cette glande, lequel est institué de la nature pour faire sentir à l'âme cette passion. Et pour ce que ces pores se rapportent principalement aux petits nerfs, qui servent à resserrer ou élargir les orifices du cœur, cela fait que l'âme la sent principalement comme dans le cœur... Au reste, en même façon que le cours que prennent ces esprits vers les nerfs du cœur, suffît pour donner le mouvement à la glande, par lequel la peur est mise dans l'âme : ainsi aussi, par cela seul que quelques esprits vont en même temps vers les nerfs, qui servent à remuer les jambes pour fuir, ils causent un autre mouvement en la même glande, par le moyen duquel l'âme sent et aperçoit cette fuite, laquelle peut en cette façon être excitée dans le corps, par la seule disposition des organes, et sans que l'âme y contribue1. »
I. Les physiologistes inclinaient naguère à rattacher les sensations d'activité, de résistance, d'effort, aux incitations motrices elles-mêmes. Ces sensations eussent alors été proprement des « sensations d'innervation ». On voit <{ue Descartes soutenait déjà cette théorie fameuse, que Wundt a défendue l'un des derniers.
l'émotion
Il suffit, pour entendre ce passage, de se rappeler que les esprits animaux tiennent, dans la physiologie de Descartes, l'office de l'influx nerveux et la glande pinéale celui des centres corticaux. Transcrite dans le langage employé de nos jours, l'hypothèse cartésienne peut être résumée comme suit. La perception d'un objet effrayant provoque, par voie réflexe1, des modifications d'ordre moteur, vasculaire et viscéral. L'émotion, à son tour, n'est que la conscience de ces modifications et, tout particulièrement, de celles qui intéressent le cœur. Loin d'être la cause du tumulte organique, elle en est la conséquence et l'effet.
Ces idées méritent assurément le succès qu'elles devaient obtenir. De fait, elles n'ont cessé de trouver des défenseurs. Enseignées par les disciples immédiats du maître, soutenues ensuite par les médecins philosophes du xvine siècle et de la première moitié du xixe, elles ont été reprises avec éclat par Lange, en i885.
Toute émotion, remarque Lange, comporte à l'évidence deux phénomènes : une cause — la présence d'un objet, perçu ou simplement conçu ; un effet — les réactions que cet objet commande dans l'organisme. Le vulgaire introduit entre cette cause et cet effet un événement nouveau, d'ordre mental, auquel il donne le nom de peur, de colère ou de tristesse. Le vulgaire se trompe. Entre la cause et l'effet, il n'y a rien. Cette
i. « Les esprits réfléchis », dit Descartes. On voit que le mot a réflexion » employé dans ce sens, est bien antérieur à Prochaska ou à Astruc. Il appartient vraisemblablement à Descartes lui-même.
LE MÉCANISME DE l'ÉMOTION
peur, cette colère, cette tristesse, résultent des modifications qui s'opèrent dans le corps. Elles ne représentent que la conscience de ces modifications. Supprimez les symptômes physiques qui passent pour « exprimer » l'émotion, et vous supprimerez l'émotion elle-même.
Telle est, réduite à ses traits essentiels, la thèse de Lange. Nous ne nous arrêterons pas au détail de ses explications. Le physiologiste danois cherche dans l'excitation des centres vaso-moteurs l'origine, directe ou indirecte, des réactions qui fournissent, selon lui, une matière à l'émotion. Ces réactions porteraient à la fois sur le corps et sur le cerveau. La conscience de l'émotion serait une cœnesthésie ensemble somatique et cérébrale. Lange ne paraît s'être inspiré que de ses observations personnelles. On notera cependant combien ses idées sont pareilles à celles que Descartes avait avancées. La théorie de William James a une tout autre originalité1.
I. Ce n'est pas au reste qu'elle soit tout à fait nouvelle. James a dans Destutt de Tracy un précurseur authentique. Les lignes suivantes, empruntées aux Eléments d'idéologie (ire partie, chap. n), pourraient servir de résumé à la doctrine du psychologue américain. «Enfin il y a encore d'autres effets de la sensibilité, auxquels on donne communément plutôt le nom de sentiment que celui de sensation, et qui pourtant sont bien des résultats de l'état de nos nerfs, fort analogues à tous ceux dont nous venons de faire mention [sous le nom de « sensations internes »] ; telles sont les impressions que nous éprouvons quand nous nous sentons fatigués ou dispos, engourdis ou agités, tristes ou gais... J'en appelle à l'expérience de tous les hommes, et surtout de ceux qui sont délicats et mobiles. L'état joyeux causé par une bonne nouvelle, ou par quelques verres de vin, n'est-il pas le même? Y a-t-il de la différence entre l'agitation de la fièvre et celle de l'inquiétude ? Ne confond-on pas aisément la langueur du mal d'estomac et celle de l'affliction ? Pour moi, je sais qu'il m'est arrivé souvent de ne pouvoir discerner
l'émotion
G. La conscience de l'émotion. — Lange, comme Desçartes, prend son point de départ dans l'étude des symptômes qui, en toute hypothèse, manifestent l'émotion. C'est dans l'analyse immédiate des données de la conscience que la théorie de James a trouvé son origine. Elle aboutit sans doute à une doctrine physiologique, mais, dans son principe, elle est strictement psychologique. Ce qu'elle est destinée tout d'abord à formuler, ce sont les résultats de l'introspection. James le marquait déjà dans son fameux article du Mind, en 1884. Il y revient dans ses Principles. « Plus je scrute mes états intérieurs, dit-il, plus je me persuade que les modifications corporelles dont j'ai conscience forment en toute vérité l'émotion elïe-même... Désincarner l'émotion, c'est la réduire à un pur néant. » Lange postule en définitive les sensations organiques dont il a besoin. James commence par observer celles qui se produisent effectivement, et sa méthode le préserve d'erreurs que son émule ne pouvait guère éviter. Le premier attribue aux réactions vasculaires une importance démesurée. Il invoque des sensations « céré-
si le sentiment pénible que j'éprouvais était l'effet des circonstances tristes, dans lesquelles j'étais, ou du dérangement actuel de ma digestion. D'ailleurs, lors même que ces sentiments sont l'effet de nos pensées, ils n'en sont pas moins des affections simples, qui ne sont ni des souvenirs, ni des jugements, ni des désirs propremènts dits. Ce sont donc des produits réels de la pure sensibilité, et j'ai dû en faire mention ici : en un mot, ce sont de vraies sensations internes comme les précédentes. Il en est de même de toutes les passions, à la différence que les passions proprement dites renferment toujours un désir... Mais l'état doux ou pénible qu'éprouve l'homme qui aime ou hait un autre homme est une véritable sensation interne. Je crois que tout ceci est entendu». — Voir, sur l'histoire delà théorie physiologique, E. Titchener, The american journal of psychology, XXV, £27 ; igi4.
LA CONSCIENCE DE l'ÉMOTION
braies » dont l'existence est loin d'être assurée. Le second s'asservit aux faits, et il ne les interprète qu'après les avoir enregistrés. On affirme souvent que la théorie physiologique des émotions n'a pas résisté au contrôle expérimental. Rien n'est moins exact et iî faut distinguer. Certains auteurs ont constaté, par exemple, que les réactions vaso-motrices sont très lentes, qu'elles n'apparaissent d'ordinaire qu'au moment où l'émotion est déjà constituée, et que le développement de celle-ci n'est aucunement parallèle à l'évolution des phénomènes vasculaires. De telles conclusions peuvent à juste titre être opposées à la théorie de Lange. Elles n'atteignent point celle de James.
On ne saurait trop le répéter. Le problème que James s'est donné pour tâche de résoudre est avant tout un problème de « structure ». Comment prenonsnous conscience de l'émotion? Quelle en est l'étoffe? Seule, l'introspection est en état de fournir les éléments d'une réponse à cette question, et c'est à l'introspection qu'il faut recourir pour apprécier équitablement celle que James a énoncée. « Représentez-vous quelque émotion ; excluez ensuite toutes les sensations physiques qu'elle comporte et vous trouverez qu'il ne reste rien. » Tel est, pour employer le langage du psychologue luimême, le « point vital» de la théorie1. Beaucoup le tiennent pour établi. Nous ne pouvons que joindre notre témoignage à celui des observateurs qui ont pris la peine de le vérifier.
i. W.James, The principles of psychology, II, p. 45 1 .
l'émotion
Le parti de James accepté, il devient légitime d'admettre4 avec lui que des sensations qui se localisent en notre corps prennent véritablement naissance dans les parties auxquelles nous les rapportons et traduisent en fait l'activité propre de nos divers organes. Nous savons qu'une pareille activité peut être commandée par voie réflexe. N'est-il pas naturel de supposer dès lors que la perception d'un objet est à son tour en état de la provoquer ? La théorie se présente d'elle-même. Assurément, elle n'est pas démontrée. Tout ce qu'il est permis d'affirmer, c'est qu'elle répond parfaitement à nos connaissances physiologiques et qu'aucune donnée positive ne conduit à la repousser. Mais qu'elle soit ou non bien construite, la base sur laquelle James l'a élevée demeure intacte, et c'est là ce qu'on oublie trop souvent de remarquer.
James a reconnu d'emblée à quelles conditions ses vues pourraient recevoir une confirmation décisive. Si la conscience de l'émotion est purement sensorielle, la perte de toute sensibilité entraînerait celle de toute émotion. Un sujet anesthésique ne cesserait pas de réagir. Il cesserait d'être ému. A la vérité, la preuve réclamée par James ne saurait être administrée en toute rigueur. Une anesthésie absolue aurait pour conséquence une paralysie complète. Si l'anesthésie n'est que partielle, les reliquats de la sensibilité fourniront par hypothèse un support à l'émotion. De fait, aucun des cas allégués jusqu'ici pour ou contre la théorie n'est de nature à emporter la conviction. L'un des plus intéressants, celui de Revault d'Allonnes, n'apporte que des
LA CONSCIENCE DE i/ÉMOTION
indices1. Ils sont d'ailleurs favorables à la doctrine de James.
Les idées de William James passent encore, chez les gardiens de la tradition psychologique, pour des idées paradoxales. Elles heurtent, il est vrai, des habitudes invétérées, mais elles correspondent très exactement aux données de l'observation et nous croyons que, pour les accepter, il suffît de les bien entendre. Reprenons-les d'un point de vue nouveau. Tout le monde admet que l'émotion dérive de l'instinct et qu'elle appartient, comme ce dernier, au type du réflexe. James a soutenu que la conscience de l'émotion se réduit à la conscience d'impressions organiques. Nous allons montrer que la conscience du réflexe n'enferme pas d'autres éléments.
Il importe, avant d'aller plus loin, de prévenir une équivoque. Certains physiologistes font du réflexe un acte inconscient. Rien n'est plus légitime, si conscient équivaut à prémédité. Rien ne serait plus inexact, si conscient était pris pour synonyme de remarqué. En fait, nombre de réflexes échappent entièrement à la conscience : c'est le cas des réflexes iridiens. Mais
1. Revault d'Allonnes, Revue philosophique, LX, 592 ; igo5. — Il s'agit d'une femme qui, bien qu'ayant conservé la mimique des émotions, déclare ne plus éprouver de peur, de joie ou de tristesse, et demande au médecin de lui rendre « ses sentiments perdus ». La malade, dont la sensibilité tactile ■est à peu près normale, présente de l'analgésie cutanée et de l'anestliésie organique. W. James cherchait la matière de l'émotion dans les sensations cutanées, musculaires et viscérales. Si les conclusions de Revault d'Allonnes pouvaient être acceptées telles quelles, les sensations proprement viscérales joueraient à cet égard un rôle essentiel et peut-être exclusif. James luimême inclinait à admettre que l'émotion ressentie dépend pour la plus grande «art de la sensibilité viscérale.
Larguier des Bancels.
l'émotion
il autres ne se produisent guère sans que nous ne nous en apercevions : c'est le cas du clignement, de l'éternuement, de la toux. Arrêtons-nous à l'exemple de la toux. De quoi, quand nous toussons, avons-nous conscience? D'une irritation laryngée, qui commande la réaction. De cette réaction qui s'ébauche d'abord — nous avons envie de tousser, — qui s'accomplit ensuite — nous toussons1. Nous ignorons absolument, en revanche, les phénomènes qui prennent place entre l'irritation et la réaction. Ils se déroulent dans les profondeurs du système nerveux et nous demeurent étrangers. Envisageons maintenant l'émotion. Selon James, toute émotion comporte deux choses : la conscience d'une situation et la conscience d'une réplique. Ces deux choses sont celles-là mêmes que nous venons de relever. Tous les psychologues s'accordent d'ailleurs à reconnaître qu'une tendance ne se manifeste que par ses effets. La tendance que l'émotion met en œuvre obéit à la même règle. Elle se révèle par les signes qui lui servent d'expression2.
7. William James et ses critiques. — Nous ne nous arrêterons pas aux objections que les contemporains de
1. Il reste vrai que la conscience de l'émotion est d'ordinaire plus riche et plus vive que celle du réflexe ou de l'instinct. Il ne saurait en être autrement, si l'instinct est un automatisme que l'émotion vient désorganiser.
2. Toute tendance répond à un besoin. Lorsque ce besoin trouve une satisfaction immédiate, nous n'avons pas le temps de désirer. Lorsque cette satisfaction est différée, nous avons conscience d'une gêne, d'un arrêt, d'une contrariété. Cette gêne, cet arrêt, cette contrariété, interviennent à titre de composantes dans ce qu'on appelle le désir. Eprouver un désir, c'est ressentir les effets d'une tendance qui s'éveille, mais qui ne peut encore se réaliser pleinement.