LE PLAISIR ET LA PEINE
8. Le plaisir et la peine. — Il ne faut pas confondre la joie avec le plaisir, ni la tristesse avec la peine. Il importe plus encore de distinguer la peine de la douleur. Le vocabulaire psychologique est trop pauvre pour que l'on emploie au hasard les quelques mots que l'usage a créés. Disons tout de suite que nous réserverons le nom de douleur à une sensation, ceux de joie et de tristesse à des émotions, ceux enfin de plaisir et de peine aux sentiments élémentaires qui s'associent, eh tant de circonstances, aux opérations les plus diverses de l'esprit.
Le terme de sentiment est à la vérité fort équivoque. Nous l'avons appliqué à des formations complexes telles que la jalousie, l'amour, ou la pudeur. Usité à l'origine dans l'acception la plus vaste, il garde, pour les spécialistes eux-mêmes, une valeur extrêmement générale. Faute de mieux, nous nous servirons de ce mot pour dénoter le plaisir et la peine. Le plaisir et la peine seront dorénavant pour nous les sentiments proprement dits1.
Il n'est pas de phénomènes plus communs. Il n'en est pas aussi dont la nature soit demeurée plus mysté rieuse. L'embarras que les psychologues éprouvèrent toujours à en rendre compte se mesure au nombre des
parallélisme des deux théories jamésiennes de l'effort et de l'émotion. La première a été généralement acceptée. Il est singulier que la seconde n'ait pas rencontré au même titre l'assentiment des psychologues.
i. Sur les diverses significations du mot sentiment, voir P. Bovet, itopports et comptes rendus du VIe congres international de psychologie (Genève, 1910), p. 219 et suiv. — Qu'il soit entendu que nous prenons pour équivalents les termes agrément et plaisir, d'une part, désagrément et peine, de l'autre.
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théories dont le plaisir et la peine n'ont cessé d'être L'objet. Nous Qe prétendons point résoudre un problème qui a défié jusqu'ici les efforts des plus grands. Mais on peut, sans témoigner d'une présomption excessive, essayer, après tant d'autres, de le poser à nouveau. Pour faire court, nous n'envisagerons que les sentiments liés aux sensations. Avant d'en aborder l'étude, nous nous arrêterons à la douleur.
Le mot douleur possède en français, comme dans la plupart des langues modernes, xine triple signification. Il désigne d'abord une impression sensible. On dit qu'un furoncle ou qu'un mal de dents est douloureux. Un goutteux, un rhumatisant se plaint de ses « douleurs ». 11 est, ensuite, synonyme de peine. On parle, dans ce sens, d'un devoir douloureux. « Je nomme en général douleur ou déplaisir toute situation de mon âme qu'elle aimerait mieux ne pas éprouver qu'éprouver », écrivait jadis Charles Bonnet. Il s'applique, enfin, à certaines émotions. La tristesse, le remords, le désespoir, passent pour des «douleurs morales». Il est indispensable, en toute hypothèse, de bien distinguer ces trois acceptions du mot. A les confondre, on s'expose à des erreurs perpétuelles. Les plus illustres psychologues ne les ont pas toujours évitées. Ribot, pour ne citer que lui, s'est attaché à établir que « entre la douleur physique et la douleur morale, il y a une identité foncière1». Les exemples qu'il allègue pour «justifier» cette formule démontrent tout au plus que la douleur physique et
i. T. Ribot, l. c, p. A3 et suiv.
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la douleur morale sontl'une et l'autre des états pénibles. Une thèse semblable n'avait guère besoin d'être défendue. Nul, à coup sûr, ne songerait à la contester. L'illusion dont, sur ce point, tant de bons esprits sont devenus les victimes, s'explique d'ailleurs aisément. La douleur est par excellence le support de la peine. Un même terme pouvait suffire, en pratique, à qualifier la sensation et le sentiment qui, de règle, se trouvent associés. Rien n'était plus naturel alors que de l'appliquer à toute expérience désagréable. Le langage n'y a pas manqué. La science se doit d'être plus exigeante. Conformément à un usage qui tend à prévaloir, le mot douleur désignera pour nous une simple sensation.
Cette sensation n'est que trop connue. Tout le monde a éprouvé quelque douleur et il serait vain de vouloir instruire celui qui, par aventure, l'ignorerait. La douleur, comme telle, échappe à la description. Elle constitue une donnée ultime de la conscience. On peut la nommer. On ne saurait la définir1.
9. La douleur. — La douleur apparaît sous des aspects très variés. On perdrait son temps à vouloir
1. Existe-t-il une « sensation » de plaisir? On l'a soutenu. Descartes opposait le « chatouillement » à la « douleur » comme une sensation à une autre sensation. « Le chatouillement des sens, disait-il, est suivi de si près par la joie, et la douleur par la tristesse, que la plupart des hommes ne les distinguent point. Toutefois ils diffèrent si fort, qu'on peut quelquefois souffrir des douleurs avec joie, et recevoir des chatouillements qui déplaisent ». Par douleur, Descartes entend la sensation liée à quelque « dommage » subi par le corps. — Descartes, Les passions de l'âme, art. 94.
Bourdon a repris et développé cette thèse cartésienne. Il distingue expressément la sensation de plaisir et le sentiment d'agréable et voit dans la première un « chatouillement diffus ». — B. Bourdon, Revue philosophique, XXXVI, 225; i893.
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es spécifier les nuances. Il importe cependant d'opérer, dans le domaine de la douleur, une grande division et de distinguer, tout au moins, la douleur superficielle, qui prend son origine dans la peau, et la douleur profonde, qui a son siège dans les organes internes du corps. La première a quelque cljose de net et de pénétrant. Elle est d'ordinaire bien localisée. La seconde est diffuse, pesante, mal circonscrite.
Certains psychologues ont soutenu que toute douleur se réduit effectivement à l'un ou l'autre de ces deux types, et que les variétés qui s'offrent à l'observation tiennent à des différences dans l'intensité, la durée, le volume de la sensation, ou encore à la présence d'éléments surajoutés. La question reste ouverte. Ce qui est incontestable, c'est que, dans bien des cas, à la sensation de douleur proprement dite, viennent se joindre des sensations d'un autre ordre. Au contact d'un corps chaud, par exemple, la douleur superficielle prend un caractère spécial en se combinant avec une sensation de température. De même, les impressions organiques qui s'unissent d'ordinaire à la douleur profonde peuvent la diversifier à l'infini.
Nous ne nous arrêterons pas à énumérer les douleurs profondes. Chacun sait ce qu'il faut entendre sous ce nom. Chacun a eu quelque jour mal à la tête ou mal à l'estomac. Chacun a souffert plus ou moins de crampes, de coliques ou de rhumatismes. Il est nécessaire, en revanche, de caractériser la douleur superficielle, que l'on obtient isolément dans des conditions aussi simples qu'inoffensives. Enfoncez dans la peau une pointe très
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fine : vous éprouverez une sensation de piqûre, dégagée de tout élément additionnel, qualitativement distincte, parfaitement déterminée. Cette sensation est celle de la douleur superficielle, à l'état pur1.
Comme toute autre sensation, la douleur superficielle a ses degrés. Comme toute autre sensation, elle devient pénible, lorsque ce degré dépasse une certaine limite. Sur ce point encore, la douleur se conforme à une règle générale. Les sentiments dont elle s'accompagne varient avec l'intensité qu'elle accuse. Une piqûre un peu vive est extrêmement désagréable. Une piqûre légère est indifférente. Une piqûre très faible procure à l'occasion un plaisir positif. Si la douleur est rarement agréable, c'est que l'intensité pour laquelle on la voit prendre un caractère pénible répond déjà à une sollicitation minime. Mais on se tromperait en imaginant que le a plaisir de la douleur » est tout à fait exceptionnel. Il est bien des personnes qui trouvent un certain agrément à tourmenter une dent malade ou à irriter une petite plaie en voie de cicatrisation. Les prurits, les démangeaisons, dont le
I. Certains psychologues prétendent rayer la douleur de la liste des sensations, sous l'étrange prétexte que la douleur ne s'extériorise pas. Cette thèse a été défendue, en particulier, par Ribot. « Tandis, dit-il, que les impressions visuelles, auditives, tactiles, gustatives, olfactives, sont rapportées aux causes qui les provoquent, les douleurs de la piqûre, coupure, brûlure, restent rigoureusement subjectives et ne sont pas mises dans l'aiguille, le couteau, le charbon ardent, comme nous mettons le son dans la cloche ou l'amertume dans l'absinthe ». L'objection ne résiste pas à l'examen. La chaleur qu'on ressent, lorsqu'on vient à rougir, n'est pas projetée au dehors. Le bourdonnement d'oreilles s'entend dans la tète. Cette chaleur et ce bourdonnement demeurent néanmoins des sensations. Si la thèse de Ribot était au reste fondée, ce n'est pas seulement la douleur, c'est tout l'ensemble des sensations organiques, internes, viscérales, qui cesseraient de mériter leur nom.
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u picotement » représente à n'en pas douter la composante essentielle, sont loin d'être toujours désagréables1. La « piqûre » provoquée au niveau de la langue par diverses substances ne l'est pas davantage. C'est celle-là même que nous demandons au poivre ou la moutarde, à l'acide carbonique ou à l'alcool fort2.
Les exemples précédents sont empruntés à l'expérience quotidienne. L'observation du psychologue les confirme en tous points. Wohlgemuth s'est attaché récemment à l'étude de la douleur3. Les sujets auxquels il a recouru ont constaté, les uns comme les autres, que la douleur se distingue qualitativement de toute autre sensation cutanée, qu'elle ne se confond pas avec le sentiment de peine, qu'elle s'accompagne, dans certains cas, d'un sentiment de plaisir.
C'est un tort d'oublier que la douleur est parfois agréable. C'en est un autre de l'identifier avec les degrés supérieurs de la peine. Le second est le plus grave. 11 n'est pas le moins fréquent.
1. Les organes périphériques de la démangeaison paraissent être identiques à ceux de la douleur superficielle. Torok a du moins établi, et ses observations sur ce point ont été confirmées, qu'une plage cutanée, insensible à la douleur, l'est aussi à la démangeaison. La démangeaison, comme la douleur superficielle, aurait pour siège l'épiderme et serait liée à l'excitation des terminaisons nerveuses intra-épithéliales. — L. Tôrôk, Zeitschrift fixr Psychologie, XLVI, 23 ; 1907.
2. Il serait excessif de prétendre que la douleur est toujours recherchée pour le plaisir direct qu'elle est en état de procurer. Les souffrances physiques, parfois très vives, que s'infligent certains anormaux, réclament probablement une explication toute différente. On peut admettre qu'elles jouent pour eux le rôle d'un stimulant. Il n'est pas, on le sait, d'excitation plus puissante que celle de la douleur. Les réflexes qu'elle commande sont à la fois, comme l'a bien montré Sherrington, « impératifs » et « prépotents ».
3. A. Wohlgemuth, The bristish journal of psychology, VIII, 4a3 ; 1917-
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Les physiologistes ont longtemps enseigné que toute excitation devient « douloureuse », sitôt qu'elle dépasse une certaine limite. Ils admettaient, en d'autres termes, que tout nerf peut servir de voie à la douleur. Cette vieille doctrine ne trouve une apparence de justification qu'au regard d'un examen borné et superficiel. Sous sa forme extrême, elle ne compte plus guère de partisans. Mais elle a laissé des traces. Il importe de la discuter.
La plupart des sensations prennent un caractère pénible, lorsqu'elles atteignent une intensité élevée. Il n'en est aucune qui, dans ces conditions, « se transforme » en douleur. Certaines odeurs, certaines saveurs peuvent devenir infiniment désagréables. Le vulgaire lui-même répugnerait, dans ce cas, à les appeler douloureuses. Le vulgaire a raison. Si puissantes qu'elles soient, les excitations olfactives ou gustatives ne constituent jamais, en tant que telles, une source de douleur. Certains bruits assourdissants, certains éclats de lumière, « font mal », à la vérité. Ils ne sont pas seulement pénibles. Ils s'accompagnentd'une douleur positive. Mais cette douleur n'est pas liée à l'excitation du nerf sensoriel. Le bruit « déchire le tympan », ou tend à le déchirer. La lumière provoque une contraction de l'iris et c'est cette contraction qui se montre douloureuse chez les individus prédisposés1. L'excitation visuelle ne l'est
1. Cette douleur ne se fait plus sentir après l'extirpation du ganglion de fjasser (ICrause). Elle disparaît, de même, si l'on a soin de paralyser l'iris au moyen de l'homatropine (Na^el). On sait, d'autre part, qu'elle peut se manifester dans des cas de cécité complète. Le fait est connu depuis longtemps. Waltlier (cité par E. H. Weber, dans le « Dictionnaire » de
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à aucun degré. Elle peut être assez forte pour désorganiser la rétine et demeurer néanmoins tout à fait indolore. Le phénomène est bien connu : il n'est pas d'éclipsé solaire qui ne donne aux oculistes l'occasion de le vérifier1. Reste la sensibilité cutanée. Pas plus que les sensibilités spéciales, elle n'apporte les preuves qu'on a voulu jadis lui demander.
Le contact d'un corps chaud procure une sensation thermique. Celui d'un corps brûlant est simplement douloureux. Une pression modérée donne naissance à une sensation tactile. Une pression plus forte entraîne une douleur. De telles observations semblent à première vue légitimer la conclusion des anciens. Ne voit-on pas, dans un cas comme dans l'autre, la sensation tactile ou la sensation thermique faire place à une sensation de douleur? N'est-on pas dès lors obligé de convenir que tout nerf est propre à transmettre une impression douloureuse et qu'il la transmet en effet lorsqu'il a été l'objet d'une excitation suffisante ? Une interprétation de ce genre pouvait être défendue à une époque où les fonctions sensorielles de la peau n'avaient pas été analysées. Elle n'est plus recevable aujourd'hui. Les recherches de Blix, de von Frey, et de leurs continuateurs, ont montré que le champ cutané se résout en une
Wagner) notait déjà que la photophobie n'est pas incompatible avec l'amaurose.
i. Les physiologistes ont reconnu depuis longtemps que l'irritation directe du nerf optique ne détermine, chez l'animal, aucune des réactions caractéristiques de la douleur. On doit à Wertheimer des expériences très nettes sur ce point. — E. Wertheimer, L'année psychologique, XIII, p. et suiv.j
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multitude de petites aires, séparées les unes des autres, et affectées respectivement aux divers modes de la sensibilité tégumentaire. Anatomiquement distincts, les « points sensibles » de la peau sont physiologiquement différenciés. Les uns fournissent une sensation de froid, les autres une sensation de chaud, d'autres encore une sensation de contact. Cette sensation garde sa qualité, quelle que soit la nature ou l'intensité des sollicitations auxquelles elle répond. Les points de froid et de chaud, comme les points de pression, sont insensibles à la douleur. La douleur, à son tour, possède ses organes propres. Les « points de douleur » sont trop abondants, il est vrai, pour se prêter, au même titre que les précédents, à une excitation isolée. La distribution qu'ils accusent à la surface du corps n'a du moins rien de commun avec celle des points tactiles ou thermiques, et, en certaines régions circonscrites, les agents les plus divers ne provoquent qu'une seule et même impression, celle de la douleur. Que, dans de telles conditions, les résultats de l'expérience vulgaire s'expliquent aisément, c'est ce qu'on aperçoit aussitôt. Une pression modérée sollicite les organes de la sensibilité tactile. Une pression plus forte sollicitera, en outre, les organes de la sensibilité à la douleur. Un corps chaud excite les points thermiques. Un corps brûlant excitera, de plus, les points de douleur. Ni la sensation thermique, ni la sensation tactile ne se « transforme » en une sensation de douleur. La douleur représente une sensation nouvelle, qui s'ajoute à la sensation tac tile ou à la sensation thermique, pour les masquer
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l'une comme l'autre, lorsqu'elle dépasse un certain degré
On peut devenir sourd et conserver la vue. On peut perdre le goût et garder l'odorat. Les dissociations de La sensibilité cutanée attestent tout de même l'indépendance de la douleur. L'analgésie se rencontre, en maintes circonstances, à titre de symptôme isolé. Mais l'analgésie n'équivaut nullement à la perte de tout sentiment pénible. Les chirurgiens se flattent d'arracher les dents « sans douleur ». Pour indolore qu'elle soit, l'opération n'en demeure pas moins désagréable. Il arrive aussi que tel malade, devenu tout à fait insensible à la douleur proprement dite, éprouve encore des sentiments de peine. Le cas fameux de Weir Mitchell pourrait être allégué à ce point de vue. Head et Thomson en ont recueilli d'autres, beaucoup plus démonstratifs2. On sait que l'application d'une décharge électrique est de règle douloureuse. Elle cesse de le paraître à certains sujets analgésiques, tout en restant pénible, « plus pénible même qu'une véritable douleur ».