Les théories du sentiment. — Nous avons distin
t. Les physiologistes contemporains admettent communément que la douleur possède ses organes périphériques et ses conducteurs propres. Goldscheider, fidèle à la doctrine ancienne, continue toutefois à soutenir que les impressions douloureuses peuvent être transmises, soit par les nerfs tactiles, soit par les nerfs de sensibilité générale (Gefùhlsnerven), distribués dans la peau. Ces derniers ne se distinguent par aucun caractère positif des nerfs que von Frey et d'autres qualifient de dolorifères (Schmerznerven), et le désaccord porte à cet égard moins sur la chose que sur les mots. La thèse que Goldscheider défend en ce qui concerne le rôle des nerfs tactiles s'accorde mal, en revanche, avec les données de l'observation. Elle paraît notamment inconciliable avec l'insensibilité à la douleur des points dits dépression.
2 H. Head et T. Thomson, Brain, XXIX, 537 J 1906.
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gué la douleur de la peine. La douleur est une sensation. La peine est tenue d'ordinaire pour un sentiment. Qu'est-ce que le sentiment et que faut-il entendre par ce mot?
La plupart des psychologues s'accordent de nos jours à reconnaître que le sentiment traduit l'accueil que l'organisme réserve aux sollicitations dont il est l'objet. Telle odeur me plaît : c'est en somme que je l'accepte. Telle autre me déplaît: c'est que je la refuse. Je l'accepte parce que, directement ou indirectement, elle m'est utile. Je la refuse parce que, directement ou indirectement, elle m'est nuisible. Le sentiment jouerait ainsi le rôle d'un témoin. Le plaisir sert d'indice à la sécurité. La peine dénonce la menace. Le plaisir et la peine accusent l'un et l'autre une situation. Cette théorie, qu'il serait juste de placer sous le vocable d'Aristote, est devenue peu à peu le bien commun de la psychologie. Nous la croyons recevable et nous l'adopterons.
Le rôle du sentiment une fois assigné, il reste à en découvrir les facteurs immédiats. L'entreprise est beaucoup plus difficile et nous ne saurions la poursuivre fort loin. La doctrine aristotélicienne répond très exactement aux faits, dont elle n'est après tout que l'expression généralisée. C'est dans un dédale d'hypothèses que nous allons nous engager. Ces hypothèses sont toutefois instructives parce que, chacune à leur manière, elles ouvrent des vues sur la nature du phénomène affectif. Essayons de nous orienter.
Si le rôle du sentiment est bien tel que nous venons
Lakguier des Bancels. i8
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de le définir, nous pouvons écarter d'emblée l'opinion de ceux qui voient dans le plaisir ou dans la peine une u propriété » de la sensation. En elle-même, au reste, cette opinion ne soutient pas l'examen. Elle a été justement critiquée par Kùlpe et il n'est plus personne qui la défende sérieusement aujourd'hui1. Le mot de « propriété » sert à désigner les caractères qui appartiennent « en propre » à un :objet. Toute sensation possède ainsi une certaine qualité, une certaine durée. Supprimer ces propriétés, c'est anéantir la sensation. Le sentiment, au contraire, peut disparaître sans que la sensation à laquelle il s'était attaché cesse de mériter son nom. Telle sensation est, suivant les circonstances, agréable, désagréable ou indifférente. Que le sentiment l'accompagne ou l'abandonne, elle ne se modifie pas dans ce qu'elle a de fondamental et d'essentiel.
Le sentiment, disions-nous, traduit une attitude. Gomment prenons-nous conscience de cette attitude ? Quelle est, en d'autres termes, la substance du sentiment? Une telle question a reçu deux réponses. Pour les uns, « sentir » c'est éprouver une modification dont le corps lui-même est le siège. Pour les autres, c'est saisir une réaction des centres nerveux. Ces réponses ont été énoncées tour à tour dans des langages bien divers. Si l'on regarde au fond des choses, on découvre que les formules des psychologues se réduisent effectivement à l'un ou l'autre des types que nous distinguons ici. Dans la première hypothèse, le sentiment
i. 0. Kùlpe, Grundriss der Psychologie (Leipzig, 1893), p. 233 et suiv.
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est un phénomène d'ordre périphérique et il peut être classé avec les sensations. Dans la seconde, le sentiment est d'origine cérébrale et il représente alors un état d'un genre tout particulier1. Quelques exemples suffiront à éclairer ce double point2.
On dit souvent que le plaisir « épanouit » le visage, qu'il « dilate » le cœur. Admettons que ces images expriment un fait réel, et supposons que l'organisme se dilate, s'épanouisse véritablement dans certaines circonstances, vis-à-vis de certains objets. Admettons, de plus, que nous prenions conscience de cette expansion physique. Cette conscience serait celle-là même du plaisir. Une théorie de cette espèce a été défendue par Mùnsterberg3. Le plaisir correspondrait à l'expansion du corps et la peine à sa rétraction. Il s'agit d'expansion et de rétraction au sens propre. La première se manifesterait par des mouvements d'extension et la seconde par des mouvements de flexion. Ces mouvements, commandés par voie réflexe, éveilleraient à leur
1. Pour certains psychologues, le plaisir et la peine traduisent une réaction de Pâme ou du moi. Pour peu que cette àme ou ce moi trouvent dans le cerveau un support, les théories spiritualistes du sentiment cessent de se distinguer essentiellement de la théorie cérébrale. Nous pouvons en faire abstraction.
2. Nous laissons de côté, bien entendu, la doctrine qui confond la peine et la douleur. Stumpf a essayé de la rajeunir. Il identifie le plaisir et la peine, soit à des sensations proprement dites (chatouillement, douleur), soit à ce qu'on pourrait appeler des « synesthésies » (centrale Mitempfindung). Cette nouvelle théorie n'est guère plus acceptable que l'ancienne. Si la peine se distingue de la douleur « périphérique », nous ne voyons pas comment elle pourrait être assimilée à une douleur « centrale ». — G. Stumpf, Zeitschrift fur Psychologie, XLIV, 1 ; 1906 et LXXV, 1 ; 1916.
3. H. Mùnsterberg, Beitrâge zur experimentellen Psychologie, IV (Fribourg en B., 1892).
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tour dos impressions qui, en s'associant à la perception d'un objet, conféreraient à celui-ci un caractère agréable ou désagréable. L'hypothèse de Mùnsterberg donne, on le voit, une signification tout à fait concrète à la notion d'attitude que nous avons utilisée. L'attitude affective serait simplement la manière dont le corps se tient.
Si séduisante qu'elle soit à titre d'illustration, une théorie doit être discutée pour elle-même. Celle de Miinsterberg repose sur une base bien fragile. Les arguments d'ordre expérimental que Fauteur avançait ont été contestés. A supposer d'ailleurs que les mouvements de notre corps soient exactement ceux qu'il avait allégués, l'hypothèse du psychologue allemand n'échapperait point à la critique. Nous prenons à l'ordinaire conscience de nos mouvements par le moyen de sensations spéciales. On ne devine pas pourquoi ces sensations feraient place à des sentiments et comment une attitude de l'organisme pourrait se traduire, tantôt par une impression « cinesthésique », et tantôt par une impression affective. Mùnsterberg, du moins, ne l'a pas expliqué.
Les excitations qui assaillent le corps ne provoquent pas seulement des réactions motrices. Elles se répercutent jusque dans ses profondeurs et modifient le jeu des fonctions les plus diverses. La respiration s'accélère ou se ralentit. L'irrigation sanguine s'accroît dans tel territoire pour se réduire dans tel autre. Les sécrétions augmentent ou diminuent. Tous ces phénomènes constituent des réponses de l'organisme. On peut dire,
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sans trop forcer le sens des mots, que, eux aussi, ils accusent une attitude. Admettons que cette attitude soit enregistrée par la conscience. Elle représenterait, s'il faut en croire certains psychologues, la substance même du sentiment. Le sentiment, en définitive, ne serait autre chose qu'une impression interne, et, plus particulièrement, qu'une impression viscérale. L'hypothèse que nous venons d'esquisser est quelquefois attribuée à James. Elle ne lui appartient pas1. Mais elle a été défendue explicitement par Flournoy2, et par bien d'autres après lui. Elle fait le fond de ce que l'on a pris coutume d'appeler la théorie « viscérale » du sentiment.
Cette théorie, comme celle de Mùnsterberg, soulève une grave objection. L'activité des organes internes se manifeste par l'intermédiaire de sensations caractéristiques. Pourquoi ces sensations seraient-elles remplacées tout à coup par des sentiments ? Gomment se transformeraient-elles en un état nouveau — le plaisir
1. James a toujours séparé de l'émotion ce que nous avons appelé les sentiments proprement dits. Cette distinction est indiquée dans l'article de i884- Elle achève de se préciser dans les Principles et surtout dans The physical basis of the émotions. Le texte suivant ne laisse subsister aucun doute sur la pensée de l'auteur à cet égard. « Le plaisir et la peine semblent adhérer immédiatement à la qualité sensible elle-même... Mais, outre ce plaisir et cette peine, qui paraissent dus à des courants nerveux afférents, nous pouvons éprouver un accès d'excitation généralisée... et c'est là ce que j'ai toujours voulu entendre par le mot émotion ». James ne s'est nulle part expliqué bien nettement sur la nature du plaisir et de la peine. 11 se borne, dans l'article cité, à invoquer en passant l'opinion de Marshall et celle de Nichols. La question ne semble pas l'avoir préoccupé.
2. T. Flournoy, Des phénomènes de synopsie (Genève, i8g3). — Toute sensation, dit Flournoy (p. 21), possède « une sorte de coefficient subjectif provenant des racines qu'elle plonge dans notre être... La source de cette coloration affective réside dans les multiples réactions organiques qu'engendre toute excitation qui vient ébranler notre système nerveux ».
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ou la peine ? On dira que le plaisir et la peine représentent des sensations spéciales. Nous le voulons bien. Mais une sensation interne, pour mal localisée qu'elle soit le plus souvent, est du moins rapportée au corps. Le plaisir que nous éprouvons en respirant une odeur, l'agrément qui se lie à la perception d'une couleur, ne semblent point avoir leur siège dans les profondeurs de l'organisme. Nous donnons cet argument pour ce qu'il vaut, et l'on aurait tort d'en exagérer la portée. Nous ne localisons avec netteté que les impressions de la vue et du toucher. Une sensation mal localisée, une sensation faussement localisée, ne cesse pas d'être une sensation. Il reste que l'on s'aventure beaucoup à qualifier d'interne une donnée que la conscience hésite certainement à reconnaître pour telle. Les débats, auxquels la localisation du sentiment a donné naissance, sont d'ailleurs loin d'être clos, et les psychologues ne s'entendent pas encore sur les questions de fait. Pour Stumpf, par exemple, les sentiments qui s'attachent à une couleur sont localisés «dans la tète ». Wohlgemuth, au contraire, les extériorise « dans l'espace», avec la couleur elle-même1.
Quoi qu'il en soit à cet égard, la théorie organique du sentiment peut se recommander d'observations recueillies chez certains malades. « L'anesthésie viscérale » n'est pas rare. Elle s'accompagne parfois d'une
1. Voir, sur cette question, P. Young, The american journal oj psychology, XXIX, 420 ; 1918. — Young soutient que le plaisir et la peine ne sont pas localisables comme tels. La localisation ne porterait que sur des sensations organiques, et ces sensations elles-mêmes ne figureraient qu'à titre d'éléments dans une perception globale.
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« apathie » très marquée. Revault d'Allonnes a publié un cas de ce genre1. La femme, dont il rapporte l'histoire, n'enregistre plus les impressions internes, familières au sujet normal. Elle ne ressent guère ni la faim, ni la soif, non plus que la fatigue ou le bienfait du repos. « Elle devine le besoin urinaire et le besoin défécatoire... Pendant l'évacuation et après, elle n'éprouve pas de soulagement, de même qu'avant elle n'éprouvait pas de gêne. » Elle n'accuse, d'autre part, ni peine, ni plaisir. Les saveurs, les odeurs, le chaud, le froid, tout lui est indifférent. La sensation, dans la mesure où elle subsiste, ne s'accompagne plus de sentiments. Il faut prendre acte d'une telle observation, mais on se gardera de la tenir pour décisive 2. La malade d'Allonnes est manifestement obnubilée. Elle n'apprécie le froid, le chaud, les odeurs, les saveurs, que « très grossièrement». Mais, si la perception est devenue imparfaite, on ne s'étonnera pas que les sentiments, à leur tour, se montrent affaiblis. En toute hypothèse, et quelle que soit la nature véritable du sentiment, un aveugle ne saurait prendre plaisir aux couleurs, ni un sourd à la musique des sons.
Les théories centrales du sentiment ont un caractère plus spéculatif encore que les précédentes. L'une des