‹ Introduction à la science de l'histoireChapitre 17 sur 29 · LOIS DU MOUVEMENT LOGIQUE · texte numérisé non relu

LOIS DU MOUVEMENT LOGIQUE

Définition da mouvement logique. ~ Difficultë du sujet. — Appel à Tattention du lecteur. -^ Principe ontologique de la successivité imposée à Tactivilé humaine.— La successivité est soumise k jxne loi. — Formes de la successivité. — Décomposition de la successivité, chez Pindividu, en trois et en deux périodes. — Système de génération et de combinaison de ces périodes. — Analogie de la successivité sociale et de la successivité individuelle.— Étude analytique et synonymies de chacune des périodes. — Du désir. — Du raisonnement. — > De Pexécution. — De la

relation de théorie à pratique. -' Etude des combinaisons multiples, quoique régulières, de tous ces modes cntr^eux.— Description des diverses périodes du mouvement logique. — Décomposition possible du mouvement général en deux grands ^tats, l'état organique et critique. — Cette décomposition n'est pas nécessaire. Elle est un effet du libre arbitre. — Tout mouvement logique est nécessairement religieux, an moins, dans la première moitié de sa carrière. — Tout mouvement logique est progressif. — L'humanité a eu plusieurs Siges logiques.— Exemple d\m mouvement logique tiré de l'histoire du Christianisme.

Nous donnons le nom de mouvement logique à la suite nécessaire de transitions par lesquelles, un but d'activité étant donné , Thumanité ou la société est obligée de passer pour en opérer la réa-

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lisation. Nous employons le mot logique, afin de montrer que ces opérations successives sont , entr'elles, dans un ordre de dépendance yéritablement nécessaire, et sont aussi rigoureusement liées que les divers termes d'une action complète chez l'homme individuel. Ce mouvement se compose d'une succession d'actes d'espèce différente , dont l'enchaînement est tel , que chacun d'eux est une conséquence de CiClui qui précède, et une condition fondamentale sans laquelle l'acte suivant deviendrait impossible. En un mot, toutes les par^ ties de ce mouvement se commandent et se sup* posent ; tout y est nécessaire. Cependant , cette nécessité n'enchaîne point la liberté humaine; celloKîi reste entière. En effet « chacun des actes indispensables pour former l'opération , dépend de notre volonté ; c'est notre choix qui en dédde; nous pouvons agir ou ne pas agir ; nous pouvons, à Umt moment , nous arrêter, et renoncer à notre œuvre ou la détruire ; nous pouvons la hâter ou ia retarder ; et, quant aux individus, ils ont mille positions oli se placer, selon leur caprice, leur paresse ou leur courage, soit pour s'opposer au mouvement, soit pour y aider. La seule chose qui œsoit pas libre, c'est de changer l'ordre des actes. Nous allons, maintenant, passer à l'étude de cette loi de succession. Il est peu de sujets plus difi^iles. Malgré la simpliste et le petit nombre

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des termes dont se compose une période logique , ces termes se mêlent tellement , les uns occupant des espaces très étendus , les autres des temps très courts, qu'il est fort difficile d'en saisir et d'en comprendre l'extrême complication. En outre, chaque opération, ou chaque terme, offre, suivant le moment, des modifications dans les formes, telles qu'il n'est pas aisé d'en reconnaître, au premier coup-d'œil , la nature fondamentale. La langue même, à cet égard, nous fait défaut ; car, malgré le soin que nous avons mis à rechercher les synonymies , nous n'en avons pas trouvé suffisamment pour exprimer toutes les variétés d'aspects ou de résultats qu'une même opération peut présenter , selon le moment oh elle arrive et la place qu'elle occupe. Ces difficultés nous font craindre de ne pas atteindre la clarté que nous désirerions obtenir. Nous invoquons donc l'attention et la bonne volonté de ceux qui nous lisent; car, si l'on n'a l'intelligence complète, et en quelque sorte 1^ possession de toutes les variétés de forme et d'implication dont sont susceptibles les opérations dont nous allons parler, on ne recueillera pas , de nos études , tous les avantages qu'on doit en retirer. On pourra savoir, d'une manière générale, comment se produit le progrès, en avoir une idée nette, et une preuve positive ; on pourra même opérer de grandes classifications, acquérir

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sur r histoire des points de vue nouveaux, en pénétrer le sens véritable ; mais on ne pourra convertir ces considérations en moyens de devina tion quant au passé, et de prévoyance quant à l'avenir. Au reste, le sujet dont nous allons nous occuper, n'offre que les obstacles ordinaires dans toute espèce de science. Partout où il s'agit d'autre chose que d'un délassement ou d'un jeu , nulle explication ne peut suppléer à la réflexion , à l'attention intelligente, et enfin à la pratique. Aussi, prenant confiance dans la raison et dans la bienveillance de nos lecteurs , nous allons , sans plus de préliminaires, aborder la question.

L'homme terrestre , l'homme notre semblable , n'est point un pur esprit. Les conditions imposées à son existence dans ce monde sont telles, que l'activité de son âme ne peut se manisfester à luimême et aux autres, qu'en passant par un organisme matériel. Ainsi, tout acte humain, qui, dans son origine spirituelle , doit être considéré comme un et indivisible, se trouve cependant , par l'effet du développement qu'il doit subir à travers l'organisme, soumis aux lois d'une certaine successivité ; à plus forte raison, en est-il ainsi, lorsque cet acte est porté au-dehors et doit modifier le monde extérieur. Nous n'insisterons pas sur ces choses ; nous ne pourrions en donner la démonstration et l'explication, qu'en entrant dans des détails psycholo-

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giques et physiologiques qui sont étrangers au sujet de cet ouvrage. Il nous suffit d'avoir établi le principe ontologique de la successivité qui est imposée à l'activité humaine (1). Quant à la successivité elle-même, c'est un fait tellement évident, qu'il est inutile de s'occuper à le prouver.

Mais cette successivité est-elle régulière , ou estelle variable? Le libre arbitre qui ne peut pas l'anéantit, peut-il, au moins, la modifier ou la régler ? La réponse à ces questions est facile , si l'on veut bien tenir compte de l'origine du phénomène dont nous nous occupons. Les causes dont il émane sont constantes. Les lois de l'organisme vivant, ainsi que celles du monde matériel, sont invariables. Nos conditions d'existence, internes et externes, sont également fixes. Les rapports établis, en nous et hors de nous, ne peuvent être changés. On doit donc conclure que la successivité , qui est l'effet de toutes ces choses , n'est ni moins invariable, ni moins constante, ni moins fixe dans la manière dont elle se manifeste ; on doit conclure, en un mot, qu'elle est soumise à une loi. Or, ce principe étant acquis, il reste à chercher en quoi consiste celle-ci.

L'ordre et la durée sont les deux formes gêné-

(1) Cette question est longaement étudiée dans mon traité de philosophie.

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raies de la successivité. La durée des phénomènes est variable; mais, comme nous venons de le dire, l'ordre est immuable. Celte dernière forme est la seule qui exige un examen attentif. Elle sera donc le sujet spécial de Tétude que nous allons commencer.

Toute idée, qui est de nature à avoir une réali^ sation extérieure, passe, pour arriver à ce résul^ tat, par trois états successifs, différens, rigoureusement dépendons les uns des autres, et dont Tordre est invariable. Le premier état est celui du désir : le second, celui du raisonnement; le troisième) est celui de l'exécution ou de la pratique. Nous prions nos lecteurs de ne pas attacher à ces noms plus d'importance qu'ils n'en méritent ; ils sont loin d'exprimer en quoi oonsiste l'essence fonda^ mentale de ces divers étals; ils en représentent seulement la forme la plus simple et la plus indi^ viduelle (1). Nous montrerons, plus bas, quelques^ uns des aspects variés dont ils sont susceptibles ; nous indiquerons quelques-unes des synonymies

(1) Nous aarions pu employer, pour désigner ces états, des mots composés on des mots insignifians; mais poas ayons pensé aux graves ineonvénleui de 09 procMé. H en (i|t r^aU6« en effet, que ces mots n'auraient rien dit h Vesprit de nos lecteurs, et auraient constitué un langage obscur, difficile à fixer dans la mémoire ; mieux vaut une expression incomplète, qu*ane expression insignifiante » surtout lorsque Von est averti.

qui y sont applicables; et Ton verra, par là, que, quoique conservant la même nature et la même fonction, ils revêtent des apparences très diverses , selon la position qu'ils occupent et Vidée qui en est le point de départ.

Outre ces trois périodes nécessaires de toute action ayant pour but de matérialiser une idée ou un principe spirituel quelconque , certaines idées sont , de plus , sujettes à subir deux autres formes de successivité. Nous voulons parler des idées qui représentent une doctrine , un plan , un projet , etc.; celles-ci, non-seulement pour parvenir à la réalisation, doivent être désirées , raisonnées , et exécutées, mais encore elles passent par deux états secondaires, que nous désignerons par les mots de théorique et de pratique, non que ces mots expriment toutes les formes qu'ils peuvent revêtir, mais parce qu'ils en représentent approximativement le caractère le plus commun et le plus usuel.

Ainsi, la successivité dans Thomme est de deux espèces. Dans Tune , qui est universelle , c'est-àdire commune à tous les modes d'activité , même les plus individuels , la successivité se compose des trois périodes ou systèmes d'opérations diverses, que nous avons appelées de désir, de raisonnement et d'exécution; dans l'autre, qui est plus bornée, elle se compose seulement des^deux états alternatifs que nous avons désignés sous les noms

de théorie et de pratique. Dans la réalité de la vie humaine, ces deux modes généraux sont continuellement mêlés entr'eux, fonctionnant incessamment les uns sur les autres , de telle sorte , par exemple , que chaque période du mode triple est décomposée selon le mode binaire , et , en même temps , chaque période du mode binaire décomposée en trois. Ces décompositions se multipliant à ce point, qu'elles atteignent la moindre des durées percevables pour la sensibilité humaine, mais restant , néanmoins , toujours régulières et toujours dans le même ordre. En tenant compte de cette décomposition multipliée qui va, en quelque sorte, jusqu'au dernier terme du fini, on comprend comment chaque mode et chaque période de ces modes , quoiqu opérant toujours la même fonciion , change, cependant, jusqu'à un certain point, d'a^ pect, selon Tœuvre qu'il s'agit momentanément de produire. On voit, enfin, combien nous avions raison de dire qu'il n'y avait guère de sujets plus difficiles et plus compliqués. Nous croyons, en ef^ fet , qu'il y a peu d'opérations en mathématique , en physiologie, ou en physique , qui exigent plus d'attention que celle de suivre la successivité humaine jusqu'au dernier détail. Mais, heureusement, un tel travail est nécessaire seulement lorsqu'on veut acquérir la preuve que la successivité existe réellement telle que nous venons de la décrire, et

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qu'il n'y en a pas d'autre. On n'a pas besoin d'en-trer dans une pareille analyse pour reconnaître dans Thistoire, la loi dont nous nous occupons.

L'activité sociale, dans l'humanité, est soumise aux mêmes conditions de successivité que l'activité individuelle ; les fonctions, l'ordre, les rapports sont les mêmes : seulemœt. les aspects varient selon l'objet auquel on les applique, et selon l'être qui en est l'auteur. Les durées de chaque espèce d'opération, qui. dans un individu, peuvent être extrêmement courtes, occupent , le plus souvent, dans l'humanité, des espaces séculaires. C'est, probablement, autant à cause de cette étendue que par suite de la variété des aspects, que l'on a tant tardé à apercevoir l'analogie que nous signalons ici. Mais, la grandeur de ces durées phénoménales est des plus propres à faciliter l'étude des lois et des formes de la successivité ; car, quelque soit le degré d'analyse, auquel on veuille descendre, il n'est jamais nécessaire de conduire celle-ci à une durée plus petite que celle d'une vie individuelle; encore, y a-tril bien peu d'individus, dont le rôle social ait une telle importance, qu'il soit utile, ou simplement intéressant, d'en apprécier le détail I Nous allons essayer de donner une idée de la successivité dans l'humanité. Nous commencerons par en étudier les modes divers ; ensuite, nous en ferons comprendre l'ensemble.

Le mode de suecessivité que nous avons indiqué comme le premier et le plus général, se compose , avon^nous dit, de trois termes : celui du désir, celui du raisonnement, et celui de Texécution. Nous allons envisager, séparément, chacune de ces ma-* nières d'être.

On a défini le désir, un mouvement de la volonté vers quelque chose qu'on n'a pas, ou l'élan du principe actif vers quelque chose qu'on ne possède pas. Ainsi, on entend, par ce mot, le mouvement qui s'attache à des choses non réalisées : c'est une faim de l'âme, une appétence passionnée, qui ne possède encore rien pour se rassasier. Le désir, lorsqu'il n'a pas de formule, est unbesoinqui se traduit par le Aalaise, le trouble, le doute et l'inquiétude. Lorsqu'il a reçu une formule, il se convertit, d'abord, en acceptation, en espérance, en une volonté déterminée, en un but d'activité, en une conviction, en une foi, en une croyance, etc. ; c'est, de plus, une thèse proposée au raisonnement. Or, élevez toutes ces formes diverses de la même manière d'être, au degré social, et vous trouverez qu'elles représentent tous les mouvemens individuels et tous les mouvemens collectifs d'une époque consacrée à la fondation d'une foi, ou d'un but d'activité. D'abord, on voit paraître le besoin d'une croyance, toutes les variétés de doutes individuels, et tous les troubles politiques d'une époque qui ne se sent pas

d'avenir. Partout, on ne rencontre qu'inquiétudes et hésitations. Puis, une révélation vient ; le besoin se convertit en désir ; lapostolat commence, et, enfin, la foi s'établit, quelquefois par la prédication, quelquefois par la force. Toutes les variétés, toutes les formes du besoin comme du désir, sont traduites par des actes, individuels d'abord, puis par des actes collectifs, puis par des actes sociaux. Des générations entières épuisent leur activité dans ces œuvres diverses; et, en définitive, quelque grand événement, opéré en commun, vient signaler le moment ou cette première période est accomplie ; c'est la fondation d'un pouvoir, d'une caste, d'une société, ou d'une formule de la foi.

A la période du désir, succède celle dû raisonrncment. Or, quel est le but du raisonnement ? C'est tantôt une démonstration, tantôt une vérification, tantôt de trouver le rapport existant entre une chose et une autre ; c'est d'établir des moyens d'exécution, de découvrir une méthode pratique, ou, enfin, d'établir une science, science qui n'est, ellemême, autre chose qu'une méthode. Et quels sont les moyens du raisonnement? Il procède par propositions, pat hypothèses, par expériences, par délibérations, par discussions. Il se termine par l'acceptation, ou l'assentiment. Maintenant, élevons toutes ces formes diverses au degré de la puissance sociale, et voyons quels caractères elles vont revêtir. La

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thèse proposée au raisonnement est donnée par la foi que le désir a acceptée, et dont émane une invincible volonté de réalisation. Il y aura, d'abord, nécessité d'en démontrer la vérité; et cette démonstration qui, au début, se fera par voie individuelle et pacifique, finira par s'opérer par la force. S'il y a discussion, elle sera, également, d'abojrd individuelle et pacifique, puis violente, et se videra par les armes. D'un autre côté, que sera une hypothèse au point de vue social, si ce n'est un plan d'organisation et de réalisation ? Que sera une expérience , si ce n'est une tentative du même genre, et un essai social? Que seront, enfin, soit une méthode, soit des moyens d'exécution, si ce n'est un système organisé d'institutions politiques? C'est ainsi que tous les modes d'activité se matérialisent dans la société, et prennent, en quelque sorte, un corps destiné à les représenter.

Au raisonnement succède l'exécution, ou la pratique. L ce moment, enefiet, les moyens sont trouvés, la méthode est organisée ; il ne s'agit plus que d'en faire usage pour en tirer les avantages en vue desquels ils ont été établis. Alors, la société ne présentera plus autre chose que le tableau d'un organisme qui fonctionne, et produit, dans toutes les directions assignées par le but d'activité initial. Tel est, en effet, le terme dernier, le terme définitif d'un mouvement logique complet. Mais, il y

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a plusieurs autres espèces d'exécution ou de pratiquOt de telle sorte que celles-ci prennent place, à certains momens, des périodes que nous avons antérieurement décrites. Inexécution, ou la pratique, envisagée abstraitement, doit être définie la fin d'une action qui se réduit en acte. Ainsi, Tacceptation d'une croyance, d'une démonstration, d'une thèse, d'une méthode, sont des pratiques ; un acte de foi est une pratique, aussi bien que l'usage d'une chose, aussi bien qu'une coutume ou une application, etc.

Tel est , au point de vue général , le caractère de chacune des périodes de la successivité trinaire. Nous allons, maintenant, dire quelques mots de la successivité binaire.

Toutes les fois qu'une idée de la nature de celles dont nous nous occupons, est arrivée à cet état où elle constitue un plan susceptible de diriger une exécution quelconque , c'est-à-dire à l'état de projet, ou à celui de préparation, alors, le développement de cette idée, au point de vue théorique ou spéculatif, est terminé ; en sorte que la fin de la période théorique est signalée par un acte social d'acceptation d'une espèce variable selon le sujet. Aussitôt cet acte opéré , commence la période pratique. Or, cette pratique est, ou une démonstration, ou une acceptation, ou une vérification, ou une application, ou simplement un usage;

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Opérations, qui, fondamentalement, représentent des fonctions analogues. La période pratique se termine ordinairement par un acte social signifia catif , qui annonce que tout est fini dans une certaine direction , et qu'une autre voie va être adoptée. Alors on voit apparaître une nouvelle période théorique , qui est , elle-même , suivie d une autre période pratique, et ainsi, toujours, ces deux modes se succédant alternativement.

Nous terminerons, ici, l'exposé analytique des modes principaux d un mouvement logique; mais il nous reste à en montrer l'ensemble. Nous avons à faire voir comment ces divers modes se combinent , et sont mis simultanément en action ; comment ils sont, incessamment, fonctions les uns des autres, et comment, enfin, règne un ordre rigoureux dans une succession qui présente, au premier coupd'œil, une complication inextricable. Avant d'entreprendre cette nouvelle partie de notre tâche, nous ferons un nouvel appel à la bienveillance de nos lecteurs. Nous craignons que leur attention ne se fatigue, et que la sécheresse des détails, où nous entrons, ne les rebute. Ce n'est qu'à regret que, nous-mêmes, nous nous sommes astreints à ces explications minutieuses; mais nous ne pouvions nous en dispenser, du moment où nous avions entrepris de donner, sur la science de l'histoire, toutes les indications que nous possédions. Que

Ton yeuille donc bien nous écouter pendant un instant , la partie aride de ce chapitre sera bientôt terminée.

Un mouvement logique complet , envisagé depuis l'origine jusqu'à la fin, c est-à-dire depuis le moment oh le but d'activité est donné , jusqu'à celui où il a reçu une réalisation entière, se compose des trois grandes périodes que nous avons désignées sous les noms de désir, de raisonnement et d'exécution. Chacune de ces grandes périodes premières se compose de trois périodes secondaires, qui ont une fonction analogue. Ainsi, par exemple, la grande période du désir se décompose en trois périodes secondaires, de désir, de raisonnement et de pratique ; et chacune des autres grandes périodes offre la même succession. Les périodes secondaires, elles-mêmes, se composent, chacune, d'une succession de troisième ordre du même genre , et ainsi de suite ; de sorte que cette analyse, par ternaire , peut être poussée jusqu'au point d'atteindre les limites de la vie individuelle. Mais il est complètement inutile, comme nous l'avons déjà dit , pour l'usage historique , de pousser la décomposition à ce point. Il n'est pas nécessaire de pénétrer au-delà des périodes secondaires, pour posséder des moyens de prévoyance suffisans , au moins quant à présent, ainsi qu'on le verra bientôt. Déjà , en effet, cette division, en trois grandes périodes premières,

subdivisées, chacune, entrois périodes secondaires, nous permet d'établir, dans un mouvement logique, neuf époques qui s'engendrent les unes les autres, qui sont régulièrement unies, et dont les caractères généraux pourront être , sans beaucoup de peine, reconnus dans l'histoire.

Au reste, pour distinguer ces époques, dans l'histoire , nous possédons un caractère de plus, il se tire du mouvement alternatif, qui va successivement de la théorie à la pratique et de la pratique à la théorie. La première des neuf périodes secondaires est théorique ; la seconde, pratique ; la troisième , théorique, et ainsi de suite, jusqu'à la neuvième, qui est toujours purement pratique.

Enfin , le mouvement logique entier se décompose lui-même en deux durées, l'une ayant le caractère théorique, l'autre le caractère pratique, ou, en d'autres termes, l'une ayant le caractère synthétique, et l'autre l'aspect plus particulièment analytique. La première durée occupe les quatre ou cinq premières époques secondaires, la seconde remplit les quatre ou cinq dernières. Mais expliquons toutes ces choses en un langage plus clair et par un premier exemple abstrait. Nous allons donner des noms à toutes ces époques diverses ; par ce moyen, nous obtiendrons plus de clarté dans l'exposition , et nous ouvrirons la voie à des solutions dont il n'a pas encore été fait mention.

La première grande période d'un mouvenient logique est, comme nous lavons dit, celle du désir. Elle a des caractères qui ne permettent pas de la méconnaître. Elle est, en effet, consacra à l'institution d'un but d'activité, c'est-à-dire, à la formation d une société nouvelle; et, tout but d'activité étant, comme nous le verrons, essentiellement religieux, il arrive qu'elle est signalée par toutes les marques d'une foi profonde. En outre, comme la société nouvelle prend naissance au milieu des débris des sociétés anciennes, elle doit soutenir des luttes d'une espèce particulière, et qui montrent qu'en effet un esprit nouveau vient prendre place dans le monde. Tous ces signes généraux, qui appartiennent à cette seule période, font qu'il est impossible de ne pas la reconnaître. D'ailleurs, cette première grande période se divise en trois époques secondaires , qui sont comme des attributs surajoutés destinés à la distinguer. Là première des époques secondaires, celle qui répond à la forme du désir, est particulièrement indiquée par Tapostolat ou la fondation des institutions religieuses , destinées à enseigner et à conserver spirituellement le but. La seconde époque secondaire, celle qui répond au raisonnement, est employée à la démonstration de la foi ; c'est le temps des grandes hérésies, des négations fondamentales, des séparations religieuses, c'est aussi celle de l'institution du pouvoir mili-

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taire qui sert à écraser ou à écarter les oppositions rebelles» Enfin, la troisième époque secondaire, celle qui répond à la pratique, est consacrée à établir le rapport entre le pouvoir religieux et le pouvoir militaire. On y travaille à l'organisation du gouvernement spirituel. Telle est, dans les généralités, la marche d une société dans la première des grandes périodes de son mouvement logique. Mais une réflexion nous arrête. On pourrait croire que la description, qui précède, sort, au moins en partie, de notre imagination ; il n'en est rien cependant. H y a, dans les traditions antiques et dans l'histoire moderne, des exemples qui sont , de tous points, conformes à notre exposition. Continuons donc.

Des trois époques secondaires dont nous venons de parler, la première peut être considérée comme théorique , car elle consiste uniquement dans l'institution des moyens et de la formule de la foi. La seconde , au contraire , celle de la démonstration , peut être considérée comme pratique, car , alors , on applique lé symbole de foi. Mais la troisième il'est plus que théorique , au moins au point de vue de ce qui doit suivre , puisqu'elle est employée à établir le plan du pouvoir spirituel.

Voyons , maintenant , quels seront les caractères de la période nouvelle qui est appelée par celle que nous quittons. La seconde grande période du mouvement logique est celle que nous avons dési-

gnée sous le nom de rationnelle. Elle est caractérisée par la discussion du système gouyernemental et du système d'organisation sociale ; en d'autres termes , on s'occupe à chercher la meilleure méthode pour agir conformément au but d'activité. Elle est signalée par des discussions et des luttes entre les pouvoirs . des réclamations des peuples, des insurrections , et quelquefois des séparations. Ces marques suffiraient pour la rendre parfaitement reconnaissable dans l'histoire , quand même on négligerait l'étude des circonstances propres aux trois époques secondaires qui la composent. La première de ces époques secondaires peut être considérée comme celle où se pose la thèse du gouvernement futur de la société. Le pouvoir spirituel, institué dans l'époque précédente, se met à agir avec énergie , et s'efforce de tout approprier à ses tendances. Dans l'époque qui succède , c'est-à-dire dans la seconde de la période rationnelle, la valeur du pouvoir spirituel est soujnise à la vérification. Il éprouve des résistances de toute espèce, ses premiers agens, sa propre milice, se révoltent quelquefois contre lui. La violence de la lutte lui fait oublier, le plus souvent , jusqu'à jses devoirs ; . il prend lés vices de ses ennemis ; et n'ayant plus bientôt à compter que sur l'usage de la force, seul contre tous, il marche rapidement à sa perle.

^ Jusqu'à notre civilisation chrétienne , il n'y a pas eu encore d'exemple , à notre connaissance , que le pouvoir qui était, par une succession immédiate, uni à ceux qui avaient enseigné le but d'activité, que le pouvoir qui avait présidé à la naissance de la société religieuse, et l'avait conduite, en s'accroissant et en se perfectionnant, jusqu'à l'époque oïl nous sommes ; il n'y a pas d'exemple, en un mot ,. que le pouvoir sacerdotal ait été vainqueur dans la lutte. Toujours, il fut ou subaltemisé ou détruit. En même temps, il s'opère de nombreuses séparations , et la grande société qu'il avait réunie , se fractionnant en parties séparées et hostiles, s'éparpille en une multitude de peuples et de cités. Cet événement, propre à la fin, de la seconde époque de la deuxième période de toutes les sociétés religieuses antiques , et qui les brisa en morceaux , est remarquable sous plusieurs rapports. Il nous explique plusieurs circonstances historiques importantes, et, particulièrement, la naissance d'un grand nombre de sociétés purement guerrières , ou purement civiles. On doit y voir, en outre, une preuve de la liberté humaine. Les hommes rompirent les liens qui les unissaient, par l'effet seul de leur volonté. Us auraient pu aussi bien réformer la société que la déserter, et, par suite, continuer, dans son sein, le mouvement qu'ils allèrent achever , ou recom-

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mencer ailleurs , et sous d'autres noms , eu subissant des difficultés nouTelles et les soufifrances d'une durée plus longue. Quant à nous , qui ayons à montrer toute la suite des transitions qui composent un mouvement logique , nous allons continuer notre exposition ; et oubliant, pour un moment, le fractionnement dont nous venons de parler , nous achèverons le tableau comme si cette révolution n'avait pas eu lieu •

La troisième époque de la période rationnelle est celle de l'acceptation de la thèse d'organisation sociale posée et vérifia dans les deux époques précédentes. H est remarquable que, dans les séparations dont il a été question plus haut . c'est par une acceptation analogue que débutèrent la plupart des sociétés qui en résultaient.

Les trois époques secondaires de la grande période que nous venons de terminer, doivent être classées sous le point de vue du rapport de la théorie à la pratique , de la manière suivante. La première, celle qui répond au désir, a le caractère pratique; elle est, en effet, constituée par la mise en œuvre de la méthode gouvernementale organisée dans l'époque précédente. —La seconde époque secondaire de la deuxième période, celle qui répond au raisonnement, peut être considérée comme théorique; elle est, en effet, consacrée à la discussion, et à la vérification de la méthode gouvernementale ap*

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pliquée préçédwunent à la société.— ËnfiQ) la (roi-< sième époque secondaire de la période dont nous nous occupons, se trouve être pratique» C'est alors, eu effet, que se développent les résultats 4e la discussion précédente ; les groupes, qui se sont séparés de Tancien centre, s organisent soit à Vétatdç protestantisme , soit à Tétat de réforme. I^a société mère elle-même » « elle subsiste encore, voit s'organiser le nouveau pouvoir qui a réussi à conquérir définivement Vautorité. C'est cette œuvre qui termine la troisième époque secondaire de la grande période rationnelle doit nous venons d'esquisser rhistoire abstraite.

La dernière grande période du» mouvement logique, la période finale que nous avons désignée par le nom d'executive, et qui succède à Tépoque précédente, doit présenter Vœuvre définitive de la réalisation parfaite du but d'activité initial. Cest le moment oîi celle-ci va être complètement achevée, Tous les principes, énoncés au point de départ, doivent y être matérialisés ; toutes les institutions religieuses typiques des premiers temps, doivent être converties en institution^ civiles et introduites dans la vie usuelle ; de manière à offrir, comme tableau final, le spectacle d'une société humaine occupée k jouir paisiblement, pendant de .longues années» des richesses de toutes sortes, acquises par les travaux des siècles antérieurs. C'est par là qu'elle ar-

rive à une décadence naturelle qui ouvre la voie à rétablissement d'un nouveau but d'activité et d'une nouvelle société. Telle devrait être la fin régulière d'un mouvement logique conduit, sans interruption, jusqu'à la dernière limite de sa puissance. Mais l'histoire ne nous présente aucun exemple d'un développement ainsi régulier. Au contraire, nous y voyons toujours, comme nous l'avons dit plus haut, que la continuité, et, en quelque sorte, l'ordonnance de la m^u^che sont interrompues, dans' la période rationnelle, par des révoltes et des sépations. Cependant, il ne faut pas croire que ces révoltes et ces séparations rompent complètement le cours du mouvement logique. EUesbrisent le lien de la tradition et de la hiérarchie initiale ; elles perdent une partie de la tradition; et, par suite, elles altèrent, jusqu'à un certain point, les conséquences du mouvement. La fécondité du but est diminuée en proportion même de ce que l'on en oublie. L'expérience des temps antérieurs est, en grande partie, mise à néant. Mais les nations nouvelles qui naissent delà révolte, ou de la dissémination de la société primordiale, quoique reniant, les unes le système hiérarchique, les autres certains devoirs, les autres, enfin, certaines pratiques, n'en sont pas moins filles de cette société qu'elles détestent. Leur séparation vient d'une négation ; mais, en même temps, tout ce qu'elles affirment vient

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d'un enseignement qu'elles ont reçu dans le centre qu'elles désertent. 11 en résulte qu'elles se constituent par l'acceptation d'un but qui , quoique moins large que le but d'activité initial, en émane cependant. Il en résulte, enfin, qu'elles acceptent, pour principe premier de leur activité, le motif même qui a été l'origine de leur séparation. Or, de quelle nature peut être ce motif? Evidemment, il porte l'empreinte de l'époque du mouvement logique où il a pris origine. Il arrive donc que les nations nouvelles, dans le cercle de leur activité particulière, vont continuer l'œuvre des époques logiques qui restent à accomplir. Cette œuvre n'offre d'autres modifications que celle du déplacement des rapports alternatif des caractères théoriques et pratiques. Et c'est là, en effet, ce que l'on trouve dans l'histoire (1).

(1) On peut prendre poar exemple de ce mode de terminaison d'un mouvement logique, Thistoire des révolutions intérieures de la république romaine. — De quelque part que vinssent les fondateurs de cette cité célèbre, il est certain qu'ils s'étaient violemment séparés d'une société plus ancienne. Les fables qui entourent le berceau de cette république, les diverses bypotbëses faites sur ses origines, tout l'atteste. Quant au caractère général, et quant au but d'activité du nouveau peuple, ils sont également évidens, c'est-à-dire entièrement pratiques. D'un autre côté , en tenant compte des divisions naturelles , marquées, dans son histoire intérieure, par les diverses révolutions fondamentales qu'un historiea Romain lui-même, Florus, a pris pour

D'après ce que nous venotis de dire, nous croyons inutile de nous arrêter pour décrire les trois épo-

signe des âges de la républiqae , noas tronyon^ qa^ )ç mo* ment de la fondation correspond à celai qae uoas avons assigné comme Tépoqae ordinaire des rebellions et des séparations, c'est-à-dire à la fin de la deuxième époqae de la seconde période logique. Nous allons donc prendre ce fait comme point de départ dans l'esquisse géaérale très rapide que nous allons présenter sur les principales époques de l'histoire romaine. -* La première époque de la cité, celle que Florus appelle le premier âge, comprend le règne des rois. On s'y occupe de la fondation de la république ; on travaille à l'organisation sociale ; on tente, ^ cet égard, divers essais ; mais, toutes choses, cependant sont établies au point de vue militaire. Rome est organisée comme un camp de guerriers. En un mot, pour employer le langage abstrait, on constitue théoriquement^ le développement futur tant intérieur qu'extérieur de la société. Tous les élémens dont la lutte doit engendrer les accidens à venir de la vie intérieure de la cité, sont fondés, au moment où une révolte engendre le consulat, consulat qui n'est lui-même que la représentation d'un élément déjà en puissance, Vélémeut aristocratique, — C'est là que finit la première époque et que commence la seconde, — Cette première époque représente à l'égard de la république romaine une époque théorique, quojqu'à l'égard de la société antérieure elle soit une époque pratique. Il est facile d'apercevoir les motifs de cette espèce de métamorphose. L'époque fut restée pratique si la séparation n'eut pas eu lieu; mais celle-ci étant opérée, l'époque est devenue théorique uniquement, parce qu'elle a été consacrée à une fondation. Un changement correspondant a lieu dans toutes les époques qui succèdent. Mais, reprenons notre esquisse, — ? l<a seconde époque de la vie intérieure dç la cité rpp^iinei eit pcciipéç par le développe-

A LA SaSNGE DB L'hISTOIRE. 967

ques secondaires de la dernière période logique, non plus que le passage alternatif de la théorie à la pratique. Puisque nous ne connaissons aucun exemple du développement régulier de cçtte pé-

ment des principes fondés précédemment. Après l'élément aristocratique qui a obtenu satisfaction, vient « à son tour, l*élément populaire qui réclame sa part de droits politiques. C'est i ces réclamations qu*est due Tinstitution du tribunat, et enfin Tacquisition des droits civils. Tel est le second âge de la république, selon Texpression de Florus. Il finit avec

les décemvirs.— La troisième époque de Tbistoire romaine commence aussitôt,-^ fUe est signalée par une lutte ayant poqr but Tégalité politique sous tous les autres rapports entre les citoyens. C'est un temps de discussions incessaptes qui sont d'abord pacifiques, qui ensuite ensanglantent le forum, et qui enfin se manifestent par les armes. U ne suffit pas au peuple d'avoir obtenu le droit de participer à toutes les cbarges publiques ; il faut qu'il efface jusqu'à la dernière trace de l'autorité et de l'aristocratie sénatoriale. Sylla, Pompée, Brutus et Cassius combattent pour le sénat; Marins, César et Auguste pour le peuple. C'est ce dernier parti qqi l'emporte; et son triompbe signale la fin du troisième âge et le commencement du quatrième. — La quatriènie et dernière époque nous présente le spectacle de la Jouissance de cette égalité tant recbercbée. Après moins d'un siècle, la violence des empereurs avait anéanti jusqu'à la dernière trace des anciennes familles sénatoriales; et le peuple, maître du monde , vivait de l'exploitation de son immense domaine. Cette époque se termine à Constantin qui inaugura le principe d'un système politique nouveau. —Ainsi, dans Tbistoire romaine, nous trouvons quatre âges qui nous représentent les quatre époques qui devaient être accomplies pour acbever le mouvement logique en apparence interrompu par la séparation.

268 iNTRODUcnox

riode, il faudrait faire notre travail en partie par voie d'hypothèse, en partie par induction, c'est-àdire, en déduisant, des phénomènes observés dans les civilisations résultantes de la séparation, le tableau de l'ensemble. Ce serait manquer aux règles que nous avons suivies jusqu'à ce moment^ et à la fidélité rigoureuse que nous nous sommes imposé pour la tradition historique. Mais il était nécessaire cependant, d'exposer, ainsi que nous l'avons fait, les caractères généraux de la période dont il s'agit ; d'abord, quant au passé, afin de mettre nos lecteurs à même de rallier, à leur point de départ originel, les nations qui succèdent aux révolutions dont nous avons parlé ; ensuite, quant à l'avenir, afin de donner un moyen de prévoyance pour les sociétés qui sont, aujourd'hui, dans la durée d'un mouvement logique.

Nous ne pouvons mieux terminer l'exposition abstraite qui vient de finir, que par quelques considérations de méthode et par quelques inductions qui en ressortent naturellement, mais qu'il est, cependant, utile d'indiquer.

La séparation que nous avons signalée comme un phénomène constant, propre aux civilisations passées, et qui vient, en quelque sorte, interrompre la marche régulière du mouvement logique à une certaine époque de ce mouvement, constitue le point de partage entre deux formes sociales difFé-

A LA Sa£NC£ DE l'hISTOIRE. 269

rentes. Nous avons appelé la première organique ou synthétique, parce que la hiérarchie y est aussi parfaite que possible, tant quant à la coordination des diverses constantes ou fonctions sociales, que quant à la direction de l'activité commune. Il y a unité religieuse, par suite unité de but ; le pouvoir spirituel domine la société; et toutes choses s'engendrent comme des conséquences déduites du principe de foi auquel on est soumis. Les Indes, TÉgyple, le Thibet, les Gaules, etc., ont offert, dans le passé, l'exemple d'organisations semblables. Nous donnons le nom de critiques, d'individualistes ou d'analytiques aux phénomènes sociaux qui succèdent à la séparation. Ces phénomènes commencent par une sorte de protestantisme, c'est-à-dire, par la critique de l'unité antérieure. Les Etats sociaux, qui succèdent à ce premier phénomène, continuent à mériter le nom de critiques, en ce que toutes les institutions qui y sont réalisées, sont attaquées, sous cette même forme, et, en ce que tous les changemens sont opérés de la même manière ; car, il ne faut pas oublier qu'au point de vue social, la critique qui commence par être une opposition simplement orale, se termine par la résistance armée et la révolte. Nous appelons aussi cette époque indimdualiste, parce que le principal mobile des progressions sociales ressort de la lutte des passions, ainsi que des intérêts et des droits individuels.

â70 INTRODUCnON

Enfin, elle mérite encore, à nos yeux, le titre d'analytique, en ce sens que toutes les individualités embrassées ou même négligées par le principe organique initial , sont en quelque sorte mises en évid^ice et appelées à faire valoir leurs droits et leurs intérêts. Les Cités de Fancienne Grèce, et celles de l'Italie antique nous offrent des exeniples de sociétés à l'état critique.

Si maintenant nous comparons, l'un àl'autre, l'état organique et l'état critique, pour en apprécier la valeur sous le rapport de quelques questions qui doivent toujours nous occuper, c'est-à-dire , quant à laccomplissement de la progression, et quant à l'usagedulibrearbitre, nous trouverons qu' ils difièrent grandement. Dans l'état organique, la progression peut s'opérer le plus rapidement possible^ puisque toute action sociale peut être déduite immédiatement du but d'activité. Bien plus, si cet état durait autant qu'il lui est donné de durer, la progression devrait y atteindre la dernière limite posée par le but ; car celui-ci resterait toujours prient et intégralement conservé. Quant à l'usage du libre arbitre , les avantages sont analogues. Ici , en eflFet , l'humanité est toujours libre d'obéir ou de désobéir; elle est maltresse de ses mouvemens ; elle peut user de prévoyance, se hâter ou retarder. Il n'en est pas de même dans l'état critique. D'abord, la progression y est plus lente et n'atteindra jamais la der-

A LA SCIENCE DE L'hISTOIRE. 271

nière limite du possible , parce que la société rebelle n'a conservé qu'une partie du but primordial. En outre, jamais le mouvement n'y vient d'en haut; il n'est , par suite, ni réglé , ni continu. H a lieu par bonds en quelque sorte, sous l'influence des passions et des réclamations individuelles, en un mot, par l'effet de nécessités temporelles. Il en résulte, en définitive, que la liberté est la moindre possible ; les intérêts , c'est-à-dire des forces, fatales dans l'origine et les effets, étant les uniques moteurs des individus aussi bien que des fonctions, des opprimés aussi bien que des oppresseurs, des gouvernés aussi bien que des gouvemans. Néanmoins, le dernier ^ffet de l'état critique esl de réaliser tout ce qui, au moment oîi il a pris naissance, avait été entrevu de la fécondité du but d'activité primordial quant au bien-être individuel. Mais la réalisation , qu'il atteint , ne va jamais qu'à constituer ce bien-être sous l'aspect matériel le plus grossier. Le plus haut degré auquel il ait pu parvenir dans les temps anciens, ce fut de donner ce que e peuple de Rome possédait dans le quatrième âge, panem et drcenses et alors, encore , plus des trois quarts des hommes étaient esclaves.

On peut donc dire qu'il y a deux voies de progression , l'une du bien , l'autre du mal ; Tune où toutes choses sont opérées librement ; l'autre où , au contraire , elles sont produites nécessairement

par Teffet du concours fatal des intérêts et des passions placées en puissance.

Telles sont les conclusions premières qu'il y a à tirer de Texamen d'un mouvement logique ; mais , ce ne sont pas les seules. Quelque pressés que nous soyons d'arriver à la fin de ce chapitre, nous énoncerons rapidement quelques autres inductions qui ressortent de nos affirmations précédentes.

Tout ce que nous avons vu, nous apprend que la véritable société logique est toujours religieuse, ou en d'autres termes, que le but d'activité, dont elle émane, est religieux. En un mot, un mouvement logique complet, poursuivi, sans interruption, depuis le début , jusqu'au dernier terme, présenterait, dans toutes les parties , les signes d'une synthèse religieuse toujours identique , toujours présente , toujours gouvernante et toujours féconde. Donc , pour reconnaître dans l'histoire , le point de départ des mouvemens de cet ordre , il faudra toujours chercher la tradition des synthèses religieuses. Toute réunion humaine que l'on rencontrera, soit simplement à l'état guerrier, soît à l'état purement civil, soit mélangée de diverses religions, devra être considérée comme une conséquence ou une résultante dont il faudra chercher le point de départ.

Tout mouvement logique est progressif, puisqu'il tend à réaliser un but d'activité. Mais, tout le pro-

grès qu'il est donné à Tespèce humaine d'opérer, ne doit pas être considéré comme Teffet d'un mouvement unique de cette espèce. L'histoire nous apprend qu'il y a eu plusieurs buts d'activité successifs , et par suite , que l'humanité a eu plusieurs âges logiques. Il ne faut point oublier enfin, qu'un mouvement de ce genre occupe toujours un long espace séculaire et qu'il peut en exister, à la fois plusieurs, poursuivis par les hommes, sur des points diflEérens du globe.

Nous allons finir ce chapitre par un exemple , propre, nous le croyons, à donner, de ce que nous avons dit , une idée claire et en même temps une preuve vérifiable pour tout le monde. Cet exemple n'offrira pas le tableau d'un mouvement complet , mais, à cause de cela même et parce qu'il nous touche personnellement, j'espère qu'il en résultera un plus grand enseignement. C'est dans l'histoire du christianisme que nous prendrons notre exemple ; il nous offrira un parfait corollaire des principes que nous avons exposés.

ia première grande période du mouvement logique engendré par la parole de Jésus-Christ , est parfaitement caractérisée par la nature des faits qui la composent. Elle embrasse la série d'efforts qui eurent pour but de fonder la société religieuse ca- Ihohque ; elle commence à la mort de Jésus-Christ ou à l'apostolat ; et elle se termine au pontificat de

Grégoire VU, en 1073. Elle se décompose en trois époques secondaires , non moins nettement spécifiées, comme nous allons le voir. Dans la première de ces époques, lapostolat commence, l'enseignement s'établit et s'étend ; il conquiert et groupe des individus dans une même croyance ; en un mot, il se fait un peuple. Les chrétiens alors forment une société en quelque sorte purement spirituelle, dans laquelle tout est volontaire, la foi , la discipline et Tobéissance. Ce travail , après trois siècles de durée, avait converti la moitié du monde romain. Con^ tanlin prit le christianisme pour parti politique et pour fortune; il le fit asseoir, avec lui, sur le trône impérial.— Alors, Tépoquede la fondation de la foi se trouva presque achevée. Elle fut terminée par la déclaration du concile de Nicée , en 325 , qui proclama le dogme catholique, ou le symbole de la foi chrétienne. — Aussitôt commence la seconde époque , celle de la démonstration de la foi. Mais , ce ne sont plus des individus seulement, qui vont agir les uns sur les autres ; ce sont des réunions d'hommes organisées, des peuples ou des nations. Les discussions no seront plus secrètes et en quelque sorte individuelles. Elles seront publiques; elles auront lieu dans de grandes assemblées, et produiront des actes politiques. Cette époque fut, en effet, celle de toutes les grandes hérésies, de l'arianisme, du nestorianisme , de Teulycheisme, du pélagia-

nisme, etc. Tous les détails du dogme furent atta-qués et défendus. Les conciles furent nombreux et tous occupés à définir les termes du symbole de Nicée. Enfin, deux faits politiques capitaux caractéri-sent ce temps. L'empire romain, cette vaste image du passé, croula sous le fardeau de ses vices et sous le poids des barbares ; en même temps, la grande nation catholique, la nation qui devait être le bras et le ^aive de TEglise, fut fondée dans ces mêmes Gaules d'où Constantin était parti pour inaugurer la croix sur le trône des Césars. La France se constitua ; sa première œuvre fut d'anéantir l'arianisme : ce fut son acte de foi. On la voit ensuite partout où une opposition l'appelle, partout victorieuse, partout , forçant le vaincu à adorer ce qu'elle adorait ellemême. C'est elle qui pose des limites à l'envahissement du mahométisme ; eUecrée, en un mot, le sol de la société catholique. La sphère de son action forme la sphère de la société religieuse ; enfiin, son plus grand prince , Charlemagne , établit sur des bases solides, l'indépendance de l'évêque de Rome ; il veut que nul pouvoir temporel n'ait d'action sur lui ; et lui-même se soumet à recevoir du pape Léon , le titre d'empereur. Là se termine, en 800, 801, l'époque de la démonstration de la foi. Là prit naissance la doctrine de la suprématie du pouvoir spirituel sur le pouvoir temporel. — Alors, vint la troisième époque de la première période de notre

âge catholique. Le clergé commença le travail pénible de l'organisation de sa méthode gouvernementale, et de sa discipline intérieure, travail semé de périls de toutes sortes, et d'oppositions de toute espèce qu'on ne pourrait pas même imaginer aujourd'hui. Il n'y eut plus d'hérésies : l'histoire n'en mentionne pas une de l'an 801 à l'an 1048 qui finit celte époque ; mais , il y eut d'innombrables difficultés pour discipliner le clergé , régulariser la hiérarchie, établir la juridiction, le célibat, détruire la simonie , soustraire les élections aux violences , en assurer la liberté et la vérité. Une séparation eut lieu ; l'Eglise grecque se déclara indépendante ; la véritable cause fut une question de suprématie , le prétexte fut une discussion de doctrine sur la procession du Saint-Esprit. Cette séparation, commencée dès l'an 801 , ne fut terminée que vers l'an 1043. Peu de temps après, en 1059, le pape Nicolas II, tint un concile dans lequel il régla, pour l'avenir, le système de l'élection des papes; il fit déclarer que dorénavant elle appartiendrait aux cardinaux. Cette mesure ferma une plaie qui depuis longtemps affligeait l'Eglise. L'irrégularité du système d'élection, antérieurement suivi, avait amené de nombreux scandales auxquels cette loi mit un terme, au moins pour longtemps. C'est par cet acte quefiinit la troisième époque de la première période de rage catholique et cette période elle-même.

Mais que faisait la caste guerrière , que faisait la France, pendant que le corps sacerdotal cherchait à se constituer comme modèle d'une société parfaite. Sa foi religieuse était entière ; mais sa foi en ses chefs et en sa propre constitution était ébranlée ; elle ne savait où épuiser l'activité qui la dévorait, et elle la tournait contre elle-même. Ce grand corps se brisait en morceaux ; et ce fut de ses débris que furent formées les nations de TEurope moderne. Enfin, le système féodal prit naissance.

La seconde période et la quatrième époque de Tâge catholique s'ouvre au moment oîi Grégoire VII , élevé sur le trône pontifical en 1073, commence à appliquer à l'Europe l'instrument spirituel organisé dans les siècles précédens , et, par là, pose la thèse de la société politique et civile future. Le travail, entrepris par le Saint Siège, se compose alors d'une série de tentatives dirigées dans le but de subordonner le pouvoir temporel à l'Eglise , et de le forcer de s'organiser au point de vue de ses fonctions chrétiennes. Il résulta de ces efforts un enseignement moral immense, dont profitèrent les plus élevés comme les plus petits ; les faibles apprirent qu'ils avaient des droits, et les grands qu'ils avaient des devoirs', l'autorité de l'Eglise avait acquis son plus haut degré de puissance à la mort d'Innocent III, en l'an 1216. Alors, le pape était le premier pouvoir de l'Europe ; par le seul* glaive de

278 iMRODUcnoN

la parole, il disposait en réalité des couronnes. La confiance des peuples lui était acquise ; et la masse des hommes allait partout où il lui disait d aller, soutenant ce qu'il voulait défendre , renversant ce qu'il condanmait. Ce pouvoir était plus riche qu'aucun prince temporel, et il lui suffisait d'appeler une croisade pour avoir, en tous lieux, une nombreuse armée ; la décadence de ce pouvoir commença à l'abdication de Pierre Gélestin. Ce fut le premier exemple d'un pape forcé, par sa propre cour, d'abdiquer, non pour défaut de vertu, mais à cause de son ignorance de l'habileté mondaine, et mourant dans une prison où le faisait détenir son successeur. ï^a ruine du pouvoir fut rapide ; Boniface Vin en fut le dernier héritier, il mourut en 1303. C'est là, il nous semble, qu'il faut assigner le terme de la première époque de la seconde période de l'âge catholique. L'Eglise avait posé la thèse de la société civile future.

Que se passait-il en France, pendant ces longues années? Il sembla qu'elle était destinée à suivre l'Eglise en toutes choses. A son exemple, elle perfectionna ses institutions, et étendit son influence. On voit alors commencer, dans son sein, le travail . de centralisation qui devait l'atnener à présenter, un jour, l'aspect de la nation la plus homogène du monde. Ce travail se manifeste par l'accroissement successif de l'autorité royale. La France se serre

A LA SaENCE DE L'hISTOIRE. 279

autour de runitérepréseptée par la monarchie; elle détruit, pièce à pièce, Tédifice féodal ; elle rendles fiefs négociables ; elle change son système de municipes en système communal. £a législation est reformée ; le principe des États-Généraux est établi ; le servage n'est plus qu'une exception ; enfin, il va être proscrit, par une loi, en 1317.

La cinquième époque de l'âge catholique, celle de la vérification de la thèse gouvernementale, posée par l'Église, conmience avec le xiv* siècle, et elle s étend jusqu'à l'insurrection du protestantisme proclamée par Luther, en 1517. Ce qui fit défaut, dans ces deux siècles, ce ne fut point le système, mais les hommes. Le pouvoir spirituel fut souillé par le contact, par lesintrigues, par les vices même du pouvoir temporel. Il tomba dans l'erreur, particulière à celui-ci, de croire que l'autorité, dont il jouissait, lui appartenait comme un droit et non comme un devoir. Les peuples doutèrent de lui, et ce fut ce doute qui rendit possible l'insurrection protestante du xvi* siècle et les séparations qui la suivirent.

Quant à la France, elle partagea les misères de l'Eglise.' Deux fois, son existence même fut menacée. Elle fut sauvée, la première, par une noble jeune fille du peuple, Jeanne Darc, et la seconde, par la ténacité de ce même peuple, par la Ligue.

Les premiers temps de la sixième époque, qui

est, en quelque sorte, la pratique de la vériflcation, ou le jugement du débat élevé contre le pouvoir spirituel; ces premiers temps sont très nettement caractérisés par de puissantes et populaires manifestations, par la recherche évidente d'une forme sociale, et par des tentatives de toute espèce dans cette direction. Ce sont ces efforts qui forment le fond et la matière de toutes les révolutions que les trois derniers siècles ont vu naître ; et c'est dans le même but, que tous les grands écrivains ont pris la plume : toute la politique, soit délibérante, soit agissante, a la même signification. Aussi, nous n'insisterons pas davantage sur les caractères d'une époque dont tous ceux qui me lisent font partie, et dont ils sentent, en eux-mêmes, les tendances mieux que je ne saurais jamais le dire.

L'époque, où nous sommes, est celle qui, dans tous les âges religieux antiques, est signalée parla fondation des nations nouvelles. En Europe, quelques nations, quelques buts d'activité nouveaux sont nés du protestantisme, plusieurs même sont déjà épuisés (1). Mais le centre catholique subsiste ; mais, une immense population l'entoure encore ; mais la France, après quelques essais stériles, et qu'elle a rejetés, est encore, en immense majorité,

(1) Voyez la Suède, la Hollande, le Danemark. Il ne reste que l'Angleterre et la Prusse. '

catholique, comme elle Tétait autrefois (1). J'espère donc que la thèse de la société civile future, posée par TEglise, sera acceptée, et ce sera là le terme de la deuxième période de l'âge chrétien cathoUque.

(1) La France conUent aojoard'liui 35 millions d'âmes. On évalue le nombre des proteslans à moins de 950 mille. Si Ton perle les incrédules de loule espèce â deux millions d'âmes, c^est exagérer. Ainsi, plus des dix onzième des Français naissent, vivent et meurent encore dans le cadiolicisme.

284 inIhoduction

En cfTct, les constantes sociales, dont nous avons indiqué Vorigine dans un chapitre précédent, forment, en môme temps, le sujet et l'objet du mouvement tendantiel; en d'autres termes, elles en forment, en même temps, le motif et la matière.

Les constantes sociales, au point de vue du mouvement tendantiel dont elles sont le siège, doivent être divisées en deux classes : la première comprenant les divers pouvoirs organisés, représentatif; do la conservation spirituelle, de la défense du but, etc., qui, au point de départ d'un mouvement logique, prennent la forme de corporations ; la seconde comprenant toutes les constantes considérées seulement au point de vue individuel. Dans cette dernière catégorie, on doit ranger non-seulement toutes les institutions qui concernent la conservation et le bien-être des individus , mais encore tout ce qui regarde la famille et même les conséquences abstraites des fonctions confiées, au début, à des corporations, savoir, les intérêts d'éducation, de sécurité, etc. Il y a, entre les deux classes de constantes que nous venons d'établir , cette différence capitale que, dans la première, le mouvement tendantiel n'est progressif qu'autant qu'il s'opère dans la direction du devoir: tandis que, dans la seconde, le mouvement reste encore longtemps progressif, môme lorsqu'il s'accomplit uniquement dans la direction du droit. Celle différence

remarquable mérite d'être expliquée. Nous allons, à cette fin, examiner les effets généraux du mouvement tendantiel dans les deux constantes corré^ latives du devoir et du droit.

Le devoir, comme nous lavons dit, émane directement de l'acceptation d'un but commun d'activité, n consiste dans l'obligation d'accomplir rigoureusement tous les préceptes contenus dans ce but, ainsi que toutes les conséquences qui en découlent. Ces préceptes, ces conséquences concernent, en général, les relations des hommes entre eux, et les relations des divers pouvoirs, soit avec la société dont ils sont les agens conservateurs, soit entreeux. Quant au droit, il émane du devoir. Nous avons déjà montré qu'il en était le moyen ; mais il nous reste à montrer comment il en est aussi lasanction, et, en quelque sorteet jusqu'à un certain point, le critérium. Dans ce but, il faut voir quels sont les effets d'une pratique du devoir suffisamment prolongée. Lorsque ce mode d'activité a duré pendant un certain nombre d'années, pendant plusieurs générations, par exemple, tout le monde, c'est-à-dire, tous les membres de la société connaissent la loi morale qui est imposée à chacun, hommes ou fonctions. Personne n'ignore ses devoirs, ni dans ses relations avec ses semblables, ni dans ses relations avec la société. Il arrive alors que chacun prend, pour un droit appartenant à lui-même ou

aux autres, le devoir qui doit être accompli ^vers lui ou envers les autres ; et, si quelqu'un ou quelque pouvoir manque à un de ces devoirs, il en réclame l'accomplissement comme la satisfaction d'un droit acquis. C'est ainsi que la doctrine des devoirs engendre une doctrine des droits qui n'en est plus seulement le moyen, mais encore la sanction. Or, pour en revenir à la solution de la question qui nous a conduit à cette explication, il est facile maintenant d'expliquer comment le droit constitue une tendance longtemps progressive. En effet, lorsque chacun ayant pris, pour un droit personnel, le devoir qui devait être accompli envers lui, il arrive que Ton réclame au nom de ce droit, ou que Ton s'efforce de l'accroître et de le rendre souverain, que fait-on en définitive? On poursuit sous une autre forme, l'accomplissement du devoir ; on tend, par une autre voie, à atteindre les limites du but d'activité commun, ou, au moins, le terme de ce qui en a été enseigné. Mais, pourque ce résultat fécond soit atteint, pour que la progression ait lieu, ilfeut que la doctrine des droits ait l'origine que nous avons indiquée ; il faut qu'elle émane de la connaissance des devoirs prescrits par le but commun d'activité.

Nous vmons de montrer comment les constantes considérées au point de vue individuel, poursuivies seulement sous la forme du droit, sont encore

À LA SCIiNCfi DE l'histoire. 287

le siège de tendances progressives; mais nous n'avons pas dit pourquoi les pouvoirs, organisés en corporations, deviennent stériles, dès qu'ils aban*donnènt la voie du devoir pour prendre celle de leur droit. On trouvera l'explication de ceMt dans les considérations qui vont suivre.

. L'histoire des tendances doit être divisée en deux parties, savoir : celle où Ton étudie le mouvement tendantiel dans la durée d'un âge logique, et celle où on examine les tendances ^ns la série des âges logiques qui se sont succédés. Le premier système d'étude nous fait connaître la cause de quelquesunes des plus graves révolutions propres à un mouvement logique ; il nous montre pourquoi ce mouvement, dès qu'il est commencé, est inévitablement achevé dans toutes les périodes qui le constituent ; comment la doctrine du devoir engendre la doctrine du droit ; comment les pouvoirs organisés se conservent ou périssent ; comment , enfin , il y a deux voies de progression : celle du bien ou du devoir et celle du mal ou du droit. Le second système d'étude nous apprend qu'en définitive toutes les tendances concluent à l'amélioration de la condition humaine. Nous -allons examiner séparément ces deux aspects de notre sujet.

Dans la durée d'un âge logique, on remarque ' des tendances spéciales, non-seulement qu'on ne retrouve pas, mais encore dont il est inutile de te-

288 LNTRODUCTION

nir compte lorsqu'on étudie le mouvement tendaatiel dans la série des âges logiques. On doit ranger dans cette catégorie celles qui se manifestent dans toutes les fonctions sociales organisées. Ces tendances concluent,;en effet, les unes à changer les rapports de subordination qui existenf entre les constantes, les autres à en modifier la forme représentative. Nous allons étudier cxîs deux genres de modifications dans les pouvoirs organisés en corporations ; les phénomènes propres à ce genre d'institution donneront une idée de ce qui se passe dans toutes les autres.

Les membres de chaque corporation sont naturellement portés à considérer, comme un droit, la fonction qui, au début, leur fut attribuée à titre seulement de devoir. Au fur et à mesure que les générations se multiplient et que les siècles s'écoulent, cette tendance se manifeste de plus en plus. Ils prennent, dans le sens du droit, et les moyens et lautorité qui leur sont confiés; ils s'efforcent de les accroître incessamment et les possèdent comme des privilèges. Dans les premiers temps del'institution, cette conduite va dans la direction de l'intérêt commun, car elle conclut à parfaire l'institution et à la rendre la plus puissante possible. Mais il se rencontre un moment où elle a acquis tout ce qui était nécessaire pour le service social, et oîi toute addition sera nuisible et rompra les rapports de réci-

A LA SCIENCE DE l'hISTOIRE. 289

procité qui doivent exister entre les diverses fonctions. Néanmoins,, la tendance ne change pas, et aussi elle ne tarde pas à produire une lutte entre les diverses fonctions ; car chacune d'elles ne peut augmenter son autorité au-delà d'une certaine limite, sans entreprendre sur les justes privil^esqui appartiennent aux autres. De là résulte une succession de phénomènes qui mérite d'être décrite. La première fonction qui acquiert l'excès du pouvoir et veut en dépasser les limites logiques, est néce^ sairement celle qui a été instituée la première ; c'est la corporation chargée de la conservation spirituelle du but. Or, aussitôt qu'elle entreprend audelà de ses droits, c'est qu'elle a mis en oubli quelques-uns de ses devoirs. Alors , elle éprouve de la résistance, non-seulement delà part de la fonction qui lui est immédiatement subordonnée^ mai^ mcoredela part de toutes les autres et de toui^ le^ individus. Tous les devoirs s'insurgent contre elU^ excipant soit du devoir qu'elle n ac(X>ni(flit \m^^ soit de ceux qu'ils ont (mx-nif*AUit»h(U'Àmn\f\\f, M direction de l'insurrection appurticTit 2t In fotuiupn qui succède immédiatement dann k lii/^riir(^lti«{ k celle que l'on attaque , c esl-înlire h vàAU qui ii^i charge de la conservation mitit^ufi; du Uul, Ihim la lutte qui vient après, k victoire rmml ti^n^mti mment à la force et au nombre ; (i hm\m Ui mé'rpi^ est acquis, l'autorité ou le [K^uvoir iuhhiih ivM%

T. I. iif

290 LvmoDucriON

qui ont commandé dans le combat. Mais ces der* niers, bientôt, ferontlesmèmesfautesque ceux qu'ils ont remplacés, et ils seront renversés par un mouvement semblable. Jusqu'à ce jour, ce phénomène s'est répété, dans chaque âge logique, autant de fois qu'il y a eu abus de pouvoir de la part d'une fonction à l'égard d'une autre, et jusqu'à épuisement de toutes les fonctions organisées au début de l'âge ; en sorte qu'à la fin des âges logiques, on trouve toujours, dansle passé, un peuple homogène, composé des héritiers de tous ceux qui étaient, à un titre quelconque, considérés comme membres de la société, masse confuse, où toutes les fonctions sont éparses, sans lien logique et exercées à titre de droit. L'histoire de l'antique société égyptienne et de la dispersion qu'elle a subie, offre un exemple de ce mouvement tendantiel spécial. La caste sacerdotale est souveraine à Meroë ; puis elle est subalternisée parle pouvoir royal des Pharaons. La caste sacerdotale et la caste guerrière s'insurgent contre ce pouvoir, brisent les liens sociaux, et delà une dispersion de petites associations qui vont çà et là former des colonies. Les unes sont conduites par des guerriers, les autres par des prêtres. Elles fondent d'abord dans leur sein. Les unes l'aristocratie, les autres la théocratie ; aristocratie et théocratie qui seront plus tard subalternisées parla masse des citoyens. Celte masse usurpera en définitive toutes les fonctions, en sorte

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qu'à la fin de l'âge, il n'y aura plas qu'une agrégation confuse, où chaque fonction appartiendra à ceux qui sauront s'en emparer, où tous les héritiers du titre social seront au même rang. La seule division radicale qui restera, sera celle des maîtres etdes esclaves ; mais si cette dernière hiérarchie subsiste, c'est uniquement parce que les esclaves ne faisaient point partie de la société, et qu'il ne s'est trouvé, dans l'institution de l'âge logique, envers cette classe inférieure et misérable, aucune formule de devoirs qui n'ait été mise en oubli.

Nous voyons dans l'esquisse rapide que nous venons de présenter du phénomène de subalternisation des constantes supérieures par les constantes inférieures , ou plutôt , de l'absorption de toutes les classes primitives dans une seule , nous voyons comment les fonctions sociales changent de formes. Elles subsistent toujours, car elles constituent des constantes sans lesquelles l'état de société serait impossible ; mais , au lieu d'être représentée par une hiérarchie r^lière et logique , elles appartiennent en quelque sorte à tout le monde. Tout le monde est pouvoir ; tout le monde est éducateur, gouvernant, juge, soldat, etc. C'est le spectacle que nous présentent la plupart des républiques anciennes, lorsqu'elles arrivent h leur fin.

On voit aussi, d'après l'esquisse précédente , en quoi la voie du devoir diffère de celle du droit. Il

est évident que la destruction de la hiérarchie régulière primitive est une conséquence des fautes commises par les ministres chargés de la représenter, fautes qui ne consistent pas seulement dans une exagération de leurs prétentions et un oubli de leurs devoirs , mais dans quelque chose de plus grave encore. En effet, toutes les fois qu'un homme manque d'une manière suivie , à une partie de ses obligations, on peut poser en fait qu'il doute de la vérité des ses obligations, qu'il doute de la loi dont elles émanent, ou qu'il ne la connaît plus. Ainsi , c'est l'incrédulité des hommes qui est le point de départ de leurs manquemens. Lors donc que nous voyons les premiers pouvoirs sociaux quitter la voie du devoir, nous sommes certains qu'ils ont oublié une partie du but qui leur donna naissance; et l'œuvre de subaltemisation qu'ils subissent, correspond à un amoindrissement dans les services qu'ils rendent et dans l'enseignement dont ils auraient dû conserver la pureté. Toutes choses, cependant, dans ces événemens sont un effet de la liberté humaine. On aperçoit très bien qu'une persistance parfaite dans les principes acceptés au point de départ de l'âge logique aurait pu produire la réalisalion définitive du but ; il est facile même de reconnaître que cette réalisation eut pu être obtenue à moins de frais et dans un moindre nombre de siècles, puisqu'on aurait épargné à la société les Ion-

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gues luttes qui précèdent les séparatipns. et tout le temps perdu à ces débals. Dans celle voie du devoir, l'espace laissé à la liberté humaine eût été plus grand, puisque celle-ci eut conservé le pouvoir de hâter et de retarder le mouvement et même d'y renoncer. Mais , il n'en est plus ainsi dans la voie du droit ; les choses sont forcées autant qu'elles peuvent l'être, et le jeu de la liberté est le moindre possible ; il n'y a de place pour celle-ci que dans les petites affaires de la vie individuelle, mais à peine en existe-t-il'une dans les affaires publiques. Les effets du sentiment du droit sont analogues à ceux des passions et des intérêts ; une fois qu'une société est entré dans un milieu pareil , il ne lui reste aucune liberté, sauf, et encore souvent à peine, celle d'en sortir. Elle se trouve alors conduite par une succession d'exigences et d'événemens qui s'engendrent et se poussent , en quelque sorte , les uns les autres , par une succession d'effets qui deviennent causes de nouveaux effets qui, à leur tour, jouent le rôle de cause , et ainsi toujours jusqu'à ce que la dernière conséquence du mouvement logique soit atteinte et réalisée. L'histoire de la révolution française offre, dans un cadre rétréci, un exemple très remarquable de la marche dont nous parlons. Ainsi, îl semble que toutes choses aient été arrangées de manière que l'humanité, quoique libre, ne pût jamais manquer d'atteindre son but. Si elle persiste

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dans la voie du devoir, son succès est certain, et il a le mérite d'être volontaire. Le sentiment du droit se présente alors comme accomplissant la mission d'exciter incessamment le devoir et de lui imprimer une impulsion et une énergie qui en accroît l'activité. Mais dans le cas où l'humanité abandonne la première voie, alors elle tombe dans la seconde qui est Jusqu'à un certain point, nécessaire et forcée, les relations dans l'ordre du droit étant tellement établies, qu'elles concluent à une suite d'effets inévitables*

J'ignore si j'ai réussi à rendre les considérations précédentes aussi claires que je l'aurais voulu. Elles sont très importantes, aussi bien sous le point de vue philosophique, que sous celui des conséquences à en tirer pour l'avenir social de l'Europe. Quoi qu'il en soit, j'engage le lecteur, s'il lui reste quelque doute, à prendre un exemple, et à y appliquer les données abstraites que nous venons d'exposer. L'espace, qui nous est accordé dans ce livre, ne nous permet pas de lui épargner ce travail. Mais, s'il veut s'y livrer, il sera récompensé par la certitude complète de l'existence du fait énoncé par nous et par lacquisition d'une considération historique de la plus grande portée.

Au reste, lorsqu'on veut, soit en vue d'un travail de classification générale, soit en vue d'une prévoyance ou d'une dévination du même genre,

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étudier les tendances de l'humanité proprement dite, il ne faut pas tenir compte de ce qui se passe dans la durée d'un âge logique ; mais envisager ce qui est arrivé dans la série dès âges de cette espèce. Alors, ce qui constitue la tendance aux yeux de l'observateur, sera, soit le résultat acquis à la fin de chacun de ces âges, soit les principes établis par les divers buts d'activité qui les ont engendrés.

Les tendances, qui se manifestent à l'occasion des constantes sociales, constituent les variations qui forment les élémens des séries. Chaque constante sociale peut devenir la base d'une progression. Nous avons, chapitre III, décrit Ja méthode que l'on doit employer pour étabUr ce mode de construction. Nous n'y reviendrons pas. Nous ferons seulement observer que les divers inconvéniens que nous avons signalés à cette époque, n'existent plus, dès qu'on est parvenu au point oh nous sommes. On n'a plus aucun danger à craindre, ni celui d'ignorer quelle est la série la plus générale, ou quels sont l'importance relative, la nature et le nombre des séries à établir, ni, enfin, celui de romprêl'unité historique; puisque nous pouvons, atout moment, la rétablir, et qu'en supposant même que nous ne voulions pas nous livrer à ce travail, nous aurons, dans la progression des buts d'activité, le secret de toutes les progressions secondaires.

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