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CHAPITRE IX

CONVERSION DES LOIS DU MOUVEMENT LOGIQUE ET DU MOUVEMENT TENDANTIEL EN METHODES Dï: CLASSI- FICATION HISTORIQUE ET DE PRÉVOYANCE.

Dëfinition de riiistoire par le but. — Deux genres d*histoirc.— Ce que doit (^tre riiistoire d^unc science ou d^une idée. — Ce que doit être une his> toirc nationale. —Comment les lois de la progression peuvent être converties en méthodes de classification. — Utilité de ces moyens pour restituer la chronologie et mettre en ordre les plus anciennes traditions. — Procédés a employer dans ces circonstances. — Question de la prévoyance. — Trois espèces de prévoyance. — Prévoyance relative aux tendances ota constantes. — Prévoyance relative à Téiat futur d'une société. — Prévoyance relative aux rapports des sociétés entre elles. — Combinaison de ces trois moyens. — Importance de ce genre de travail dans rintérêt du gouvernement politique des sociétés.

Nous diviserons ce chapitre en deux parties : dans la première , nous nous occuperons du problème de la classification ; et , dans là seconde , du problème de la prévoyance.

Avant d'examiner comment les lois, dont nous venons de terminer la description , peuvent être

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converties en méthodes de classification historique il est nécessaire de rechercher quelle est la véritable définition de l'histoire. L'éclaircissement de cette question doit évidemment précéder Tétudé des méthodes ; elle n'exigera point d'ailleurs de longs développemens.

* Personne n'ignore qu'il y a diverses manières de concevoir et d'écrire l'histoire, ou, en d'autres termes, qu'il y a diverses espèces d'histoires. C'est un fait généralement admis aujourd'hui. Mais c'est une opinion non moins généralement reçue que celle d'attribuer, jusqu'à un certain point, ces diflférences au caprice de l'historien, à ses doctrines philosophiques, ou à la nature du sujet traité. C'est en vain que quelques savans ont cherché h baser, sur des principes fixes, la division de l'histoire en espèces, et à préciser les caractères de celle-ci. Leurs efforts ont été sans résultat. Soit parce que les principes admis n'étaient pas suffisamment fondés en logique , soit parce qu'ils n'étaient pas assez justifiés, et semblaient plutôt appropriés à autoriser un système particulier à l'auteur, ou une manière spéciale d'écrire, qu'à mettre en évidence une vérité purement théorique, ces tentatives n'ont point été acceptées. La règle , en un mot, est encore à établir. Il y a des propositions sur le sujet, mais point de solution. Cependant, la détermination des manières de concevoir

et d'écrire en histoire, est chose importante; car elle constitue déjà une méthode.

Selon nous, pour mettre fin à la difficulté ou aux hésitations dont R s'agit, il faut s'attacher d'abord à la définition, puis, de celle-ci, déduire la division en espèces. C'est, en conséquence, l'objet qui Ta nous occuper.

En cette occasion, comme en toute autre, nous adopterons le mode de définition que nous avons proposé et dont nous avons constamment fait usage, savoir : le mode de définition par le but. Il n'y a pas de sujet auquel ce mode soit mieux approprié qu'à celui qui nous occupe ; car non-seulement ici . comme partout ailleurs , un travail sans but serait complètement stérile, complètement nul ; mais encore il est évident qu'ici tout homme, qui prend la plume, a un but quelconque, ne fut-ce quele moindre de tous, celui d'enregistrer des faits.

L'histoire a, incontestablement, pour fin de conserver le souvenir exact de tous les actes spirituels et physiques de l'espèce liumaine ; elle est à l'humanité ce que la mémoire est à l'homme individuel ; non-seulement le souvenir fidèle de sa vie passée, et de toute son expérience, mais encore l'argument et, en quelque sorte, la substance de son identité et de son unité. Or, en nous tenant toujours au point de vue du but, c'est-à-dire au point de vue de la conservation d'une mémoire semblable, il y a

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deut genres secondaires d'histoire ; Tun oii Ton se propose seulement de conserver lesouvenir des faits avec tous les détails nécessaires, ou tels qu'ils se sont passés. S'il nous était permis de créer un mot, nous appelerions ce genre d'histoire, l'histoire onnalistiqiAe. Le second genre d'histoire est celui oïl l'on se propose un but spécial d'exposition ou de démonstration. Dans le premier, pour atteindre le résultat, il suffit de raconter les choses comme elles ont eu lieu, sans autre désir que de produire une narration complète de tous les événemens qui ont occupé une certaine période. Ce genre comprend plusieurs espèces de travaux historiques, les mémoires généraux ou anecdotiques, les biographies , les généalogies , les discussions chronologiques^ etc. Dans le second genre, il faut ranger les travaux oii Ton se propose de faire l'histoire d'une société, d'une nation, d'une idée, d'une science , d'un art , etc. La il ne s'agit plus d'une simple narration ; il y a toujours quelque chose à démontrer ; il y a une autre méthode à employer que celle des dates ; il y a lieu a des exégèses et à des classifications de diverses sortes : touà les faits n'y sont pas également importans ; il faut y mettre en saillie ceux qui jouent le rôle de causes , et ranger en sous-ordre ceux qui n'ont que la valeur d'effets ; enfin, il en est qu'on doit négliger comme nuls , etc.

Ainsi, par exemple, s'il s'agit de Thistoire d'une idée , ou d'une science, il faut que la narration soit telle qu'il en résulte, pour le lecteur, une connaissance complète du sujet , une connaissance plus parfaite même, que celle qu'aurait pu lui donner l'étude appronfondie de l'état le plus avancé de cette idée ou de cette science. On comprendra facilement cette conséquence, si l'on veut bien réfléchir que . l'histoire, si elle est bien faite, expose non-seulement Torigine du problème et la série des solutions qu'il a reçues, mais encore la série des efforts, la série des difficultés ainsi que le pourquoi et le comment de chaque difQculté et de chaque découverte. En un mot, un tel travail donne le secret de la science ou de l'idée, avantages que l'on ne peut presque jamais retirer de l'étude unique d'une période quelconque de l'avancement auquel celte science ou cette idée est parvenue. Ainsi, l'histoire est l'œil de la science comme elle en est la mémoire.

Supposons maintenant qu'il s'agisse d'une his* toire nationale ; les nécessités de l'exégèse et de la classification seront plus considérables encore. Pour en apercevoir l'importance, il suffit de se placer en face du problème ou du but que l'écrivain a le devoir d'atteindre. Nojis allons nous y placer nous-même pendant un instant, afin de montrer à quel point une narration , écrite dans im

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but social, diffère du genre des annales. Celle station passagère aura encore un autre avantage : on y trouvera la preuve de Tutilité de la définition par le but, et, en outre, un type abstrait de ce que devrait être toute histoire nationale.

Nous avons, maintes fois , dans cet ouvrage et ailleurs, répété qu'une nationalité n'existe qu'à condition d'un but commun d'activité , qui , en même temps, qu'il associe, dans chaque moment donné, tous les hommes vivant sous le même nom, dans l'obéissance à un même devoir, dans l'accomplissement d'une même œuvre et la volonté d'une même fin, unit aussi toutes les générations successives dans un même dévouement, une même fonction et une tendance identique (1). Si ces principes sont vrais, il s'en suit qu'une histoire, réellement nationale, sera celle d'où ressortira l'enseignement du but d'activité commun ; où , en conséquence , tous les événemens se trouveront présentés dans leur signification complète, bons ou mauvais , selon qu'ils tendent au but ou qu'ils s'en éloignent; où

(1) On ne s'étonnera pas de l'insîslance qae nous mettons à poser incessamment en lamiëre Tidée de bat, si Ton veut bien réfléchir à Tiroportance de cette idée en toutes choses et particulièrement en politique. l\ n'est pas douteux que Finvasion de cette pensée dans le gouvernement des affaires sociales n'en changeât de suite la direction et ne fit passer celle-ci à un état qui différerait dé celui où nous sommes, comme le bien diffère du mal.

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les dévouemens passés seront offerts comme exemples aux dévouemens futurs ; où les erreurs et les fautes deviendront des enseignemens ; oh Ton s'instruira à la haine du mal en en découvrant la stérilité, et à lamour du bien en en voyant la bienfaisante fécondité ; où le lecteur, en reconnaissant que l'avenir est toujours le fruit des sacrifices opérés par les générations précédentes, et que tous les biens, dont il jouit lui-même, sont dus aux efforts de ses ancêtres, apprendra que tous les individus d'une même nation sont solidaires entre eux, et responsables devant leurs enfans, devant l'humanité et devant Dieu, de la gloire et de la fonction de leur patrie; où, enfin, nulle parole ne sera desséchée, mais, au contraire , oflfrira une source d'eau vive et pure, où les hommes puiseront soit des encouragemens aux jours de luttes et de combat, soit dès instructions pour les jours difficiles , soit des moyens ou des méthodes pour le travail à venir. Moïse a écrit, pour les Juife, une histoire de ce genre. Là, tous, les siècles sont liés, tous les actes sont jugés par une continuité toujours visible, toujours évidente, celle delà destinée ou de la fonction départie au peuple juif- Cette histoire est, jusqu'à présent, restée incomparable. Plusieurs nations de l'antiquité en ont, sans doute, possédées qui étaient composées sur le même plan. Mais, autant que nous pouvons en juger par les fragmens ou les abrégés

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qui nous sont parvenus, elles étaient loin de présenter ce caractère d'unité quia fait considérer T histoire juive comme une inspiration de Dieu lui-même. Cependant quelle qu'en fut, comparativement à ce magnifique modèle, la réelle infériorité, elles étaient bi^u supérieures à ce que Ton nous a donné depuis. A cet égard , nous renvoyons nos lecteurs aux fragmens de Berose , à ceux conservés par Syncelle, à l'abrégé d'Âpollodore, etc. C'était par des narrations, chantées dans le même style, que les Homères antiques encourageaient les Grecs, et que les Bardes inspiraient les guerriers celtes. L'histoire que Tite-Live a écrite pour les Romains fut conçue dans un pareil sentiment. Que leur enseigne-t-il, en effet, à toutes les pages? Leur but même, la guerre et la conquête du monde par la guerre. On devient Romain en lisant ces livres ; et, nous-mêmes qui sommes si loin des superstitions et des habitudes de ce temps, nous nous laissons prendre à cette fascination.

Une histoire nationale, telle que nous venons de la définir, est évidemment l'un des plus puissans moyens pour conserver une nationalité et pour la conduire à ses fins. C'est la bible de Moïse qui conserve la race juive. Une histoire réellement nationale, enseignant à tous le but et les moyens du but, non-seulement apprend au peuple à distinguer ce qui est bien de ce qui est mal, et, à cause

de cela, elle forme la base la plus sûre, la plus intelligible et la plus saisissante d une éducation publique, mais encore elle constitue le meilleur enseignement pour ceux qui gouvernent, la meilleure doctrine diplomatique et la meilleure indication de lavenir. Cependant, depuis les temps anciens, on n a pas essayé d'élever un monument de ce genre; nul gouvernement na demandé un pareil travail aux historiens; aucun d'eux n'a senti que là était tout le secret d'une de ces éducations nationales, dont, à force de chercher vainement, on a rejeté la pensée parmi les utopies , éducation qui devait donner aux chefs des soldats volontairement obéissans, et aux soldats des chefs intelligens et dévoués.

Mais, nous dira-t-on, une histoire ainsi conçue pourra-t-elle être exacte? Une narration fidèle aura-t-oUede pareils résultats? Or, c'est précisément parce qu'elle sera fidèle, qu'elle concluera ainsi que nous venons le dire. Qu'est-ce, en effet, que ces catalogues de faits rangés par ordre de dates, oîi l'on inscrit les actions, mais jamais les motifs des actions ; oîil'on ne tient compte que des passions individuelles , et jamais des passions sociales ; oîi l'on fait les hommes tout autres qu'ils ne sont, c'est-à-dire, sans croyance, sans sentimens moraux, sans but, sans nationalité. Ces catalogues de faits ne forment pas même des annales fidèles ;

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car, évidemment, il y manque la moitié la plus importante de toute existence humaine, c'est-à-dire, la vie intellectuelle et morale. Que si, au contraire, on tient , ainsi qu'on doit le faire , compte de cette vie , alors Taspect des choses change complètement. Comme il est dans la nature constitutive de l'être humain , que la pensée précède le mouvement physique , que chez lui , la théorie précède la pratique , il arrive que , dans la société , c'est également l'idée qui détermine les actes ; et s'il résulte de la suite des actes la formation d'une nationalité, il se trouve qu'en effet , il y a une suite dans les idées ou plutôt une tendance spirituelle commune et un but unique. Ainsi , ce n'est que par une infidélité que l'on pourrait appeler coupable de la part des écrivains , que l'histoire d'une nation est privée de la puissante influence dont nous avons parlé dans le paragraphe précédent.

Cependant , il résulte de tout ce qui vient d'être dit , qu'il existe des différences bien tranchées entre les deux genres d'histoire dont nous avons cherché à mettre les caractères en évidence. Dans la rédaction des annales, on ne doit rien omettre, ni fait, ni anedocte, ni commentaire, ni détail d'aucune espèce, si petit qu'il soit ; mais, il n'y est besoin d'aucune autre espèce de classification que de celle par les dates. Dans l'histoire proprement dite , au contraire, la classification des faits est de la plus haute T. 1. 20

importance ; la valeur , la bonté de la narration d^[>œd6nt de ce travail ; et comme, dans la réalité, les actes quels qu'ils soient, ont toujours un rapport avec le but « soit à titre d'obstacles , soit à titre de tendances , la narration sera d'autant plus complète et d'autant plus significative que Ton aura une méthode plus propre à rendre ce raj^rt visible. Or, il n'y a pas, ainsi que nous aÛiHis le voir , de procédé mieux approprié pour atteindre un pareil résultat , que le système de coordination qui est déduit de la considération du mouv^Qient logique et du mouvemœt tendantiel dans la société dont on fait l'histoire,

La oonnaissance de la loi logique et de la loi tendantielle ne peut être que d'un faible usage dans l'histoire que nous avons appelée annali$tique. Mais, il n'en est plus de même quand il s'agit d'une histoire du genre de celle dont nous venons de nous occuper et que nous distinguerons par Vépithète de conekmve. Une foi profondément nationale, un vif et rdigieux sentiment du but , peuvrat suppléer , jusqu'à un certain point, à cette connaissance ; mais ils n'y équivaudront jfianaîs* Examinons en effet, La loi logique n'étant autre chose que la représentation fidèle du mouvement d'une société pour arriver à la réalisation de son but , il est évident qu'il suffira d'en rendre les manifestations et les périodes visibles, dans la narration des faits , pour at-

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teindre la meilleure classification possible. La mé» thode f au reste , ne consiste pas dans autre chose que dans la volonté d'obtenir un tel résultat* Quant aux moyens de cette méthode ou quant à Fart de la mettre en œuvre , ils varient autant que les siqefs« Aussi , estril complètement inutile d'en essayer la description. On doit chercher , en général, h rân^ g^ les phénomènes dans l'ordre de succes^on vé^ ritable , ordre qui n'est point toujours celui des dates , mais le plus souvent celui des principes on des causes génératrices. Il faut rendre évident les liens de dépendance ou de subordination , ou de contradiction qui existent toujours. H faut que nulle relation de cause à effet nesoitcachée; et qu'enfin^ la coordination soit telle, que les motife, les caractères et les tendances diverses des actes soient parfaitement sensibles. En procédant de cette manière, toute histoire devient significative et enseignante ; mais , l'auteur n'aurait aucune sécurité dans soû travail , et le lecteur aucune confiance dans l'œuvre, si les classifications , les coordinations , lersignifications n'avaient été' vérifiées au contact de» lois de progression dont nous nousoccupons, et ne pouvaient l'être à tout instant. Autrem^t, on n'aurait aucune garantie sur la vérité, soit de l'histoire, soit des conclusions. Autrement, rien ne prouverait que toutes ces choses ne sont pas des arrangement? ordonnés par le caprice ou le préjugé ; rien ne

prouverait qu'il ne s'agit pas de Tune de ces constructions prétendues historiques, dont nous possédons un trop grand nombre , et auxquelles on réussit à donner une conclusion, déterminée à Yiiyance, en passant- sous silence la plupart des faits importans, et, en outre, en altérant même ceux que Ton mentionne. Mais, les garanties d'intégrité dans les traditions, de vérité dans les faite, d'exactitude dans les classifications, les coordinations et les conclusions, ne sont pas les seuls avantages que l'on puisse retirer de la connaissance des lois dont nous nous occupons.

Dans l'histoire profane, il suffit de remonter à quelques siècles avant Jésus-Christ , pour trouver une chronologie incertaine d'abord, puis vague, puis tout-à-fait hypothétique. Il résulte de là T qu'on ne peut rien affirmer de positif sur un grand nombre de traditions; 2° qu'on ne peut en faire un usage historique utile; y qu'on n'est point assuré sur les faite contemporains ou synchroniques; 4° qu'on est enfin dans le doute sur les relations des sociétés et des civilisations, à tel point qu'on a soutenu, sur ce sujet, les thèses les plus opposées. En un mot, la chronologie profane ne commençant que quelques siècles avant J.-C, l'histoire profane semble elle-même n'avoir pas une date plus ancienne. Telle est au moins celle que l'on enseigne généralement ; c'est pour les savans seulement qu'il y a certitude d'une an-

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tiquilé plus haute. Or, comme la masse des hommes, même de ceux qui prennent part au gouvernement des choses humaines, n'a ni le temps ni loccasionde s'enquérir des problèmes scientifiques et des certitudes sur lesquelles ils reposent ; l'enseignement vulgaire reste donc tout puissant. Il suit , de cet état de choses, plusieurs conséquences fâcheuses dont nous allons mentionner quelques-unes. D'abord, il n'y a pas de preuves suffisantes pour démontrer à ces hommes, soit l'unité de Thumanité, soit l'unité et la régularité de ses mouvemens. Ils ne voient dans le passé rien de plus que des races multiples et des organisations sociales diverses ; ils croient à tous les préjugés qui régnaient dans ces époques anciennes ; c'est-à-dire qu'ils pensent que ces races étaient réelles, et la supériorité relativedes peuples un effet delà race. Ils sont persuadés que le mérité de chaque organisation sociale est l'effet de l'habileté du législateur qui l'a établie. Hsreportent, ensuite, ces préjugés sur notre temps, et y conforment leur pratique. Ils agissent dans la conviction de la réalité des races diverses ou dans celle que, dans les choses sociales, tout dépend de l'habileté ou du savoir-faire. Une vue plus étendue de l'antiquité historique changerait toutes ces idées ; mais, on n'a pas encore mis en usage le moyen de donner de la certitude aux périodes dont la tradition fait mention sans y donner de date, et, par

suite, on n'a pu construire une histoire su£(isam« ment étendue , privée de discussions et d'hypothèses, c'est-à-dire propre à donner une certitude à ceux qui ne font pas le métier d'historiens.

L'inconvénient que nous venons de signaler, n'est pas le seul qui résulte du défaut de chronologie : l'incertitude de l'histoire profane est tournée contre la certitude de l'histoire sacrée. Les ténèbres dont la première est couverte, servent à obscurcir la lumière qui brille dans la seconde. Cette obscurité profonde devient un arsenal oh l'on puise et où l'on forge toutes soctes d'armes. Ainsi, chose singulière, l'incertitude même des traditions profanes est devenue, dans beaucoup de mains, un moyen d'attenter à la vérité du monument le plus parfait que possède l'espèce humaine sur son passé, et un moyen d'en affaiblir les conclusions morales les plus graves, les plus utiles et les plus fécondes.

En indiquant ainsi les résultats funestes d'une tradition incomplète, nous ne faisons que démontrer l'utilité des lois de progression comme méthodes historiques. En effet, la loi logique et celle des tendances sont ce qu'il y a de plus propre pour rétablir la chronologie ou pour y suppléer, non pas parce qu'elles détermineront exactement l'année de tels événemensou detelssyncronismes, mais parce qu'elles en fixeront positivement l'antériorité relative, la dépendance ou la simultanéité. Le pro-

cédé à employer, pour obtenir ce résultat, est tellement facile à comprendre, d'après tout ce qui a été dit précédemment, que le lecteur Ta sans doute déjà imaginé. Il faut prendre les sociétés ou la société dont il s'agit de reconstituer le passé, au moment où elles ont une histoire assez complète et assez certaine pour qu'on puisse en bien apprécier toutes les constantes, et fixer aussitôt, s'il est possible, l'époque du mouvement logique. Ce travail terminé, il faut tourner en quelque sorte le dos à l'avenir et marcher vers le passé. Onopère cette marche rétrograde, dans les constantes, en construisant des séries où l'on va aggrandissant les termes de ce qui est considéré comme mal dans la société queVon examine^ et en diminuant les termes corrélatifs du bien. On arrive ainsi à rencontrer soit un, soit deux points de départs que la tradition nous a transmis comme étant le caractère de quelque civilisation plus ancienne. Ainsi, par exemple, en opérant un pareil travail pour les cités helléniques, on trouve une double origine, l'une dans la civilisation pélagique ou celtique , Vautre dans la civilisation égyptienne ; on trouve que chacune de celles-ci a fourni un certain nombre des élémens qui ont été développés en Grèce. Ce travail d'application du mode sériel n'est pas, au reste, sans vérification. C'est la loi logique qui en fournit le moyen. Nous avons exposé plus haut comment une société quel-

conque est toujours dans une époque d'un mouyement logique. Il ne s'agit que d en découvrir le point de départ, et, celui^îi étant possédé, de chercher à quelle période de ce mouvement la société peut être rattachée. Enfin , il est une constante dont la présence ne manque jamais d'indiquer rigoureusement la généalogie des peuples : nous voulons parler du but d'activité commun. Quel- . qu'altéré que celui-ci se rencontre , il est toujours possible d'en rétablir jusqu'à un certain point l'intégrité, en tenant compte non-seulement du but de la nation que l'on étudie, mais encore de tous les détails de la vie des citoyens , de la législation, de la hiérarchie, de la philosophie, de la science, des arts, de l'industrie et du langage. Or, lorsqu'on a reconstruit l'idée du but, on possède un fil propre à conduire à travers les dédales et les obscurités des traditions les plus embrouillées.

C'est ainsi que la connaissance et l'usage des lois logiques et tendantielles peuvent concourir à reconstruire soit l'histoire profane universelle , soit l'histoire des races, des peuples, des cités et des nations. Mais, dans l'histoire des idées et des sciences, c'est surtout la loi tendantielle qu'il faut consulter.

Nous terminerons ici nos considérations sur la conversion des lois de la progression en méthodes de classification. Nous allons voir maintenant comment elles deviennent des moyens de prévoyance.

Notre examen sera d'autant plus court, que nous essaierons , dans notre second volume, de donner un exemple de lusage de ces moyens.

Il y a trois espèces de prévoyance. Tune relative aux tendances qui se manifestent dans la société ou aux constantes, lautre relative à Tétat futur ou aux révolutions futures de cette société; Vautre relative aux relations de cette société avec les sociétés voisines. La connaissance , aussi complète qu'elle peut l'être de l'avenir ou la prévoyance générale, se tire de la combinaison des trois prévoyances secondaires dont il vient d'être question.

Pour obtenir la première espèce de prévoyance, le travail est facile. Il faut établir, sur chaque tendance, deux séries, l'une contenant tous les faits, tous les actes favorables à la tendance, et lautre tous les faits contraires qui ont été produits depuis les temps lès plus reculés jusqu'à nos jours. Si l'an trouve que les termes favorables sont en croissance, et les termes opposés en décroissance, on sera certain que cette tendance est adoptée par l'humanité comme une conviction, un but et un intérêt, et par suite qu'elle acquérera le maximum de puissance dont elle est susceptible. Si l'on trouve l'inverse, on pourra affirmer que la conclusion définitive sera lanéantissement de cette tendance.

La seconde espèce de prévoyance, celle qui regarde l'état futur d'une société, n'est pas plus diffi-

cile à établir que la précédente ; mais, elle est moins assurée ; car elle varie entre les deux limites laissées à la liberté humaine, celle du bien et celle du mal. Voyons, néanmoins, comment on rétablit. Une société étant donnée dont on veut apprécier les révolutions futures, on doit constater d*abord quelle en est la position dans la durée du mouvement logique. Cette position étant reconnue, on devine sans peine quelles sont les périodes ou les époques qui lui restent à parcourir. Pour recomiattre le caractère de chacune de ces époques, on fait intervenir les résultats des successions tendantielles de détail acquis par la construction des séries ; et de là , on déduit quel sera le travail auquel sera plus particulièrement consacré chaque époque. Enmême temps, comme Ton possède pour chaque série croissante une série opposée ou décroissante, on peut deviner le caractère et jusqu'à un certain point la force et la durée des oppositions qui se manifesteront dans ces époques. De là on pourra déduire quelle sera la chance des troubles intérieurs que ces oppositions exciteront dans la société. On pourra même en calculer, jusqu'à certain point , V intensité possible. Nous disons possible, parce que, dans ces choses, a y a place pour la liberté humaine. L'intelligence du pouvoir, Texcellence de l'éducation , r habileté des chefs peuvent rendre faciles des transitions, qui, autrement, s'opèrent ordinairement

par la violence. Mais, il y a encore d'autres places pour le choix du libre arbitre dans le mouyement logique. Nous les aVons longuement indiquées dans le chapitre Vn. La prévoyance consistera dojic à en apercevoir la possibilité, et par suite, à tracer la marche probable de la société dans les deux voies, dans la voie organique et dans celle de la critique. Mais, il faut faire observer que la faculté même de prévoir le danger, devient le meilleur moyen pour Téloigner, et par suite , donne toutes les chances pour que l'état critique ne commence point, ou, s'il est commencé, ne persiste point.

. La troisième espèce de prévoyance, celle que l'on pourrait appeler inter-nationale ou diplomatique, est plus difficile que les deux précédentes. Elle se complique de l'intervention de l'une et de l'autre appliquée à toutes les sociétés qui sont en relation ou qui peuvent entrer en relation. Nous nous bornerons, sur ce isujet, à émettre quelques principes généraux. On doit reconnaître Tque toute société tendra à arriver à l'état de la société la plus avancée; 2° que toutes les fois que deux sociétés placées à des périodes différentes du même mouvement logique se rencontreront, il y aura guerre; 3"* que la victoire sera douteuse, mais appartiendra sûrement à celle qui aura la conviction du but la plus vive et la plus étendue ou la plus populaire. Si, par faute du dévouement qu'inspire une telle conviction dans la

nation la plus avancée, la victoire était acquise au peuple le moins avancé , cette victoire sera seulement matérielle ; le vaincu sera, en définitive, le vainqueur spirituel de ses conquérans ; il les convertira à sa civilisation; Mais, s'il arrive que des sociétés placées dans deux mouvemens logiques diflférens se rencontrent, le succès reviendra à celle des deux dont le but d'activité sera le meilleur et aura produit l'organisation sociale laplus parfaite. L'étude des trois moyens de prévoyance secondaires que nous venons d'esquisser , nous montre que la dévination de l'avenir réservé à une nation, est fondée sur la combinaison des uns et des autres. En effet, toutes les causes sont incessamment et partout en action ; elles amènent des conclusions qui entrent nécessairement et ensemble en contacts pacifiques ou hostiles ; de sorte que le résultat, quoique souvent unique, est la conséquence d'un concours multiple. De là, dans le but de prévoir, l'indispensable obligation , de ne négliger aucun des moyens indiqués; de là, l'indispensable obligation d'étudier, avec autant de soin , les sociétés étrangères, que celle dont l'avenir nous occupe; de là, la preuve qu'il n'y a rien de certain à déduire, sur les événemens futurs, de la connaissance d'une histoire partielle quelconque; mais qu'il faut étudier l'histoire générale et baser son travail sur l'universalité.

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L'étude, que nous terminons, nous conduit encore à une autre considération que nous ne pou- Tons omettre de mentionner ; à savoir : que le travail de prévoyance, que nous proposons, quelque compliqué qu'il soit, et quoiqu'il n'emporte pas une certitude complète, est l'un des plusimportans dont on puisse s'occuper. Jamais il n'est stérile ; jamais, il ne sera inutile; il donnera, au contraire, toujours les fruits les plus précieux que l'homme puisse rechercher, des fruits qu'il n'est pas permis de négliger sans crime. Ici, toute indifférence est coupable; tout retard est odieux. En effet, quelle est l'origine des doutes qui restent, dans la prévoyance de l'avenir, relativement soit aux révolutions intérieures d'une société, soit relativement à ses rapports diplomatiques ou inter-nationaux? L'origine de ces doutes vient de ce que l'humanité est libre, de ce qu'elle peut choisir entre la voie du bien et la voie fatale du mal. Il n'y a aucune hésitation possible, quant à la prévoyance, ni sur le but, ni sur les tendances qui émanent de celui-ci , ni sur les momens oîi la question du choix sera posée. Il y a seulement incertitude sur la nature de ce choix. Or, si l'on a prévu la possibilité de ce choix, si l'on a vu toutes les conséquences fâcheuses , misérables , douloureuses qui peuvent ressortir pour l'espèce humaine, d'une erreur commise dans ce moment redoutable, n'aura-t-on pas la vo-

lontéderéyiter.et si Fcmen a la volonté, n'enauratron pas le pouvoir? La prévoyance dans les choses humaines, même dans nos rapports avec le monde brut, ne consiste pas seulement à nous dire tel malheur nous menace, mais, le danger connu, à préparer le moyen de l'éviter. C'est cette puissance que Tétude de l'histoire, dans le but de la connaissance de l'avenir, est destinée à donner à ceux qui disposent de la volonté et de l'action des hommes ? Nous le répétons, il n'y pas de mots, dans la langue humaine, pour exprimer à quel point serait coupable le gouvernement qui, mis à même d'acquérir cette puissance, en négligerait l'usage !

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