‹ Introduction à la science de l'histoireChapitre 2 sur 29 · EXPOSÉ CRITIQUE DE LA SITUATION SOCIALE · texte numérisé non relu

EXPOSÉ CRITIQUE DE LA SITUATION SOCIALE

Doute, égoïsme et souffrances universelles. — Hostilité entre toutes les classes de la société. — Concurrence illimitée dans tous les ordres de travaux. — Défaut de sécurité chez les riches. — Misère chez les salariés. — Point d^espérance. — Point de croyance commune. — Point d^onité morale. — Absence de foi, de confiance et d'obéissance. -3- La civilisation serait-elle menacée de périr ?

Personne aujourd'hui n'est content de ce qui existe en politique; les gouvemans, parce qu'ils craignent; les heureux, parce qu'ils doutent; les hommes de cœur, parce qu'ils désirent ; les masses, parce qu'elles souffrent.

La sécurité n'est nulle part ; et tout le monde

voudrait changer ; mais personne n ose agir socialement, dans l'incertitude de ce qui arrivera et par crainte de tomber dans un état encore pire.

Toutes les doctrines politiques qui ont été enseignées aux hommes, sont épuisées ou semblent l'être. Toutes les formes politiques connues ont été mises en pratique et essayées. Nulle d'entre elles ne suffit à la sécurité que l'on demande ; nulle ne promet de mettre un terme au malaise dont on sent la présence et le tourment.

Alors, les masses ont résolu de rester dans le lit qui leur a été fait; elles répondent ,* par l'immobilité et par la peur, à l'impatience de ceux que la force du mal fait remuer ; et , ce qui ne s'est jamais vu , on ne sait plus d'autre don à faire aux plaintes et à la misère, que la prison ou la mort.

Silence aux idées ; silence aux désirs ; silence aux douleurs I c'est le seul mot que l'on sache aujourd'hui prononcer avec quelque unanimité. Hors de là, on ne songe plus qu'à ses intérêts individuels et à ses passions, aux intérêts et aux passions qui naissent et meurent avec nous. La société ressemble à tin homme condanmé qui n'est occupé qu'à éloigner l'heure de son supplice, et qui cherche à oublier le moment fatal , dans les distractions et les voluptés des sens.

Cette société ne croit plus à rien qu'à ce qu'elle touche, qu'à ce qu'elle mange, qu'à ce qu'elle

À LA safiNGE DE l'hISTOIRE. à

boit , qu'à ce dont elle fait festin ; et elle s'est créé une langue digne de cette incrédulité. Le dévouement est un mensonge ou une vanité ; les théories politiques sont des utopies folles ; la charité , la . pitié, la bonté, le sacrifice de soi-même sont les formes aimables de Tégoïsme ou les effets nécessaires d'une certaine organisation physique. La misère s'appelle paresse ou débauche , et la vertu un intérêt bien entendu. Il serait trop long de répéter toutes les phrases proverbiales dont l'égoïsmë s'autorise, en attribuant, à une variété de lui-même, les vertus dont l'exemple le condamne, ou en cachant, sous l'appellation d'un vice, tout ce qui lui imposerait \m devoir.

Cependant, en cela , cette société agit conformément aux principes desu docteurs qui l'ont instruite. On lui a dit que le but de l'homme en société était le bonheur ; et chacun se conserve heureux , autant qu'il peut, les uns aux dépens des autres. On lui a dit que l'homme n'était que matière , c'est-àdire besoins et plaisirs ; et la société s'est faite besoins et plaisirs ; elle a tout apprécié de ce point de vue. On lui a dit que l'organisation politique n'était qu'une forme pour assurer le bonheur de chacun ; et ayant essayé de toutes les formes sans en rencontrer une qui fût meilleure , elle trouve, aujourd'hui, que les changemens coûtent trop cher; elle s'arrête dans l'indifférence*

De toutes les tentatives passées, la société a recueilli une expérience, qu elle croit décisive et qui Fa conduite |au doute sur les formes politiques. De renseignement philosophique, elle a recueilli l'incrédulité sur toute doctrine , l'incrédulité qui est Tégoïsme; car celui qui ne croit à rien, est cependant encore obligé de croire à lui-même, c'està-dire à ses intérêts et à ses passions. Chaque homme donc, avant de penser aux autres, pense à lui. Chaque homme refuse de donner la moindre parcelle de son activité pour un avenir dont il doute et dont il pourrait ne pas jouir. La plupart même de ceux qui s agitent, ne le font que poussésfpar un mal insupportable ; ainsi, presque dans aucune tête, il ne reste une seule fibre sociale qui puisse être remuée. Comment sortir de cet inextricable désordre oîi Tégoïsme et le doute mê* lés s'enlacent et se soutiennent ?

Oh est , en eflTet , aujourd'hui , la croyance €[ui rallie tous les esprits ; oîi est la pensée qui meut tous les bras ; la liberté , direz-vous I Mais tout le monde est-il d'accord dans la définition de ce mot, et tout le monde en veut-il ; l'égalité I mais com* ment l'établir, et comment faire pour qu'elle soit acceptée par tous. Aujourd'hui, les croyances ne sont que des opinions. Il n'y a plus que des individualités de nations, de provinces, de position, de métier, d'instinct, en rapports hostiles : l'har-

monie n est nulle part, pas même dans le cercle des plus petites familles. Partout, des ^oïsmes jaloux les uns des autres. La population européenne, en un mot, ne vit que de conventions, d'habitudes, et surtout de violences : comme un vieillard , elle dévore Tœuvre de sa jeunesse !

En morale , il n'y a que deux espèces d'actions, les bonnes et les mauvaises. Or, le bien sociale-^ ment, c'est le dévouement, c'est le sacrifice ; car sans le dévouement et sans le sacrifice , point de j ustice , point de confiance , point de société : le mal , c'est l'égoïsme ; l'égoïsme qui est défiant, disputeur, sans pitié ; l'égoïsme dont l'amitié et l'amour ne sont qu'un désir d'assimilation, une volonté de jouissance ; Taoïsme qui individualise tout, afin de tout égaler. Eh bieni cherchez où est le gouvernement, la nation, la province, la classe qui ne soit pas ^oïste ; cherchez combien il y a de dévouemens, et vous pourrez peser ce que valent la société, la justice , la confiance actuelles.

Toutes ces personnalités en lutte ont cependant un mot commun ; c'est le cri de douleur que leur arrache le mal qu'elles se font les unes aux autres. On est unanime à se plaindre ; les rois accusent les peuples, et ceux-ci maudissent les rois. Sur chaque degré de l'échelle sociale, c'est une imprécation et un reproche; car il n'est pas une partie de cette immense machine qui ne crie et ne^

6 INTRODUCnON

80ufi&e. Toutes les classes de citoyens, toutes les professions demandent un chai^ement, et ressentent un malaise dont la cause leur échappe.

Nous allons pénétrer au fond de ces souâTrances et essayer de les mettre à nu. Nous croyons qu'il sera peu d'hommes, alors, qui ne s'oublient euxmêmes, et qui , épouvantés devant les maux de leurs semblables, ne demandent, enfin, leur part dans les eflforts nécessaires pour faire sortir la so^ ciété du doute qui menace de la tuer.

Nous allons montrer que l'hostilité est partout , et cela tantôt par une fatalité malheureuse plus forte que les désirs les plus bienveillans , et tantôt parce que chacun , avant de penser aux autres , pense à soi. Puisse cet examen , triste et long, inspirer à nos lecteurs la conviction qui s'est emparée, de nous, savoir que toutes ces misères ne sont que passagères : puisse-t-il leur donner la ferme volonté d'agir, de toutes leurs forces, afin que le temps de la transition soit abrégé.

Les sociétés sont aujourd'hui livrées à la discrétion des gouvememens égoïstes, et à la politique de dissociation.

En effet, il n'y a que deux états possibles pour les associations humaines ; l'un oîi le dévouement est présenté comme exemple et comme principe général d'activité ; oh il y a prévoyance, oîi chaque génération est appelée à travailler pour la généra-

A LA SaENCE DE L HISTOIRE. 7

tion qui suit, comme un père ferait pour ses en- &ns ; où les intérêts sont coordonnés , et chacun paisible dans sa fonction ; c'est-à-dire où les mœurs sont pures , la raison des faibles guidée par celle des forts, et les travaux appréciés à leur valeur. Certes, telle n'est point la position de l'Europe ; nous subissons l'état contraire, c'est-à-dire, celui où l'égoïsme est laissé à ses propres inspirations , où les inœurs sont mauvaises, et ne peuvent être arrêtées, dans leurs excès, que par la crainte; où chaque génération veut abattre l'arbre pour en dévorer le fruit; où l'expérience est personnelle; où les intelligences fortes ne profitent qu'à ellesmêmes ; où l'échange est une bataille.

Il n'y a aussi que deux systèmes de politique et de gouvernement possibles; l'un qui, oubliant qu'il est homme, se meut uniquement en vue des intérêts du grand nombre ; l'autre qui, dans chacun de ses actes, a des intérêts individuels pour commencement et pour fin.

Celui-ci, c'est le nôtre ; il porte toujours inscrit sur ses drapeaux quelque mot significatif, comme ma race, ma dynastie, mon droit, mes intérêts : l'État, c'est moi , c'est nous , dit-il ; et il ne voit dans les hommes que des instrumens, une monnaie dont il se fait des jouissances , ou ce qu'il appelle de la gloire. L'organisation sociale n'est pour lui qu'un arrangement mécanique qui lui

met chaque individu sous la main et à son plaisir.

Un tel gouvernement ne peut être ni fort ni stable, car il a pour conséquence inévitable de partager la nation en. classes ennemies. Il est, de sa nature, toujours en défiance dans son propre domaine ; diviser pour régner, opposer les hommes aux hommes, les nations aux nations, telle est sa devise, telle est même la condition de sa sécurité.

Un tel gouvernement doit accuser, et être accusé ; car il ne peut faire un mouvement sans froisser quelqu'un, et la société aussi ne peut remuer sans blesser un de ses intérêts. Haine et guerre donc, de gouvemans à gouvernés. C'est le fait qui frappe au premier coup-d œil jeté sur TEurope actuelle, et cependant ce n'est là que la moindre partie du mal qui nous tourmente.

Aujourd'hui, la société européenne est, sous le rapport des intérêts matériels , partagée en deux classes qu'il faut examiner séparément. Cette division est saillante dans tous les pays soumis au régime des chartes ; elle le deviendra dans le reste de l'Europe au fur et à mesure que ce régime acquerra de l'extension ; elle le deviendra, en Amérique, lorsque ses déserts seront peuplés. De ces deux classes, l'une est en possession de tous les instrumçns de travail, terres, usines, maisons, capitaux; l'autre n'a rien : elle travaille pour la première. Parlons d'abord de celle qui possède ; c'est elle qui

A LA SCIENCE DE l' HISTOIRE. 9

nous gouverne, en France, sous le nom de pairs, de députés, d'électeurs, de juges, de jurés, etc.

Les sociétés constituées par les chartes sont basées d'une manière indirecte, mais cependant positive sur l'hérédité, ou, en d'autres termes, sur la propriété héréditaire des titres, et des conditions. Ce fait, aujourd'hui, est moins apparent sans doute que dans le système féodal ; il n'est pas érigé en principe ; mais pour être moins évident, il n'en est pas moins réel ; en effet, la propriété est la base de tout le système représentatif, et la propriété est héréditaire. Ainsi, il y a hérédité du pouvoir royal, hérédité des positions sociales qui font les pairs, les électeurs, les éligibles, les juges, les jurés , les conseillers municipaux, les préfets; hérédité dans les familles qui reçoivent de l'université l'éducation [nécessaire pour participer aux actes gouvernementaux, etc. Au premier aspect, on refusera de nous croire lorsque nous dirons que la capacité d'élire, d'être élu, d'être juge, d'être élevé à gouverner, etc. , est concentrée dans un nombre de familles assez rigoureusement déterminé pour qu'on puisse dire que les fonctions se transmettent par voie d'héritage. On nous opposera le partage égal des biens entre tous les enfans^ partage qui paraît tendre à divi^r, de jour en jour, lafpropriété, de manière à forcer enfin chacun à se faire, par ?es propres efforts, riche, et par suite gouvernant.

Cet argument est spécieux ; nous allons y répondre. D'abord, cet effet ne peut se produire que là oit le partage est égal entre tous les enfans, et cela n'est point établi généralement, et pour tous, dans les pays à chartes. Mais, quand même il existerait partout, quand même en France les résultats n'en seraient pas contredits par F institution des majorais, r effet du partage serait annulé par une force plus puissante qui ressort de la constitution actuelle du travail ; il est prouvé, en économie politique, que, sous notre régime industriel, les capitaux tendent à augmenter dans les mains où ils sont déjà accumulés en plus grandes masses, et à échapper à ceux qui possèdent les richesses les plus faibles. Or, la conséquence de cette loi est de réduire le nombre des familles propriétaires au Ueu de Taccroître.

Le seul effet qu'ait produit le partage égal de l'héritage entre les enfans , c'est de porter des hommes qui seraient restés purement oisifs , à se mêler, ou à intervenir par leurs capitaux, dans des opérations industrielles , d'une manière plus directe, et avec plus d'ardeur qu'ils ne l'auraient fait s'ils avaient été mus par le seul désir de jouir de leur fortune patrimoniale. Un grand nombre d'entre eux en effet s'occupent de faire valoir leurs capitaux, ou même se sont faits chefs d'entreprises.

la possession des instrumens ^de travail serait ,

à elle seule, un avantage inftnense dans une société dont le travail serait Tunique loi. Mais, aujourd'hui , à cette possession est attaché le droit de lever, sous le nom d'intérêts, de fermage, de.loyers, un impôt sur le travailleur qui utilise T instrument: et de là résulte la possibilité à des familles d'être héréditairement oisives , et héréditairement presqu'à Tabri de toutes les chances dont nous allons parler, et qui menacent plus ou moins tous les hommes qui se font chefs d'industrie.

Nous appelons chefs d'industrie ces hommes qui , chargés par les riches du soin de faire fructifier leurs terres et leurs capitaux , moyennant le paiement d'un loyer . ou possesseurs d'une fortune trop faible pour vivre oisifs , se placent en tête du travail, spéculent et font des bénéfices pour leur compte, gouvernent immédiatement et paient les salariés , et peuvent ainsi arriver , par la suite des générations , à se classer définitivement parmi les propriétaires oisifs. Il est difficile de s'élever à cette position, à moins de circonstances exceptionnelles, lorsque l'on n'a pas reçu quelque part dans le grand festin de l'héritage. Plusieurs causes rendent raison de cette difficulté ; mais la principale de toutes, c'est l'éducation, qui, dans nos sociétés, s'achète et se vend.

Les chefe d'industrie , placés comme intermédiaires entre les oisifs heureux et les pauvres qui

12 INTRODUCriON

travaillent , se trouyenP dans un état de gène et de contrariété morale facile à apprécier. Os sont en hostilité sourde avec les premiers , qui les rançonnent, et en guerre ouverte avec les seconds, qu'ils exploitent à leur tour.

Le seul règlement du travail existant aujourd'hui , est le principe de la concurrence. Il correspond à l'existence de deux faits : T le fait du défaut d'ordre dans la production ; 2** et le fait de la lutte entre les producteurs pour la vente des produits sur les marchés.

Le monde est un vaste marché oîi s'opèrent des échanges continuels, où le prix des produits est fixé par le besoin qui les appelle. Ceux-ci sont-ils en quantité supérieure aux besoins , ils perdent leur valeur ; sont-ils trop peu abpndans , ils s'élèvent à des prix qui, le plus souvent, sont un grand mal.

Or , chaque chef d'industrie fait travailler pour vendre ; sous peine de ruine , il faut qu'il trouve un certain prix des produits qu'il apporte sur le marché , un prix qui dépasse la valeur exacte du travail nécessaire à la fabrication ; et, pour cela, il faut qu'il ne fournisse pas , lui ou d'autres , une somme de marchandises supérieure à la somme des besoins qui sont à satisfaire. Hais, comment saurat-il que , tel jour , à telle heure , sur telle place , il ne se trouvera rien de plus que la quantité de mar«

chandises nécessaire pour que les prix se maintiennent à un taux convenable. Seul, dépourvu de renseignemens , il est obligé de se laisser aller aux chances du hasard , c'est-à-dire aux chances d'un concours de circonstances inconnues ; car le mouvement des prix ne dépend pas de la concurrence de dix , de cent producteurs , mais de celle de tous les pays du globe, et de toutes les espèces de produits en même temps.

Ainsi, un chef d'industrie ne sait ni quelle production est utile, ni quelle branche d'industrie présente des avantages aux travailleurs, parce qu'elle est momentanément au-dessous du besoin; et quand il a choisi une carrière, il ne sait point non plus sur quels articles spéciaux il doit diriger la fabrication. A cause de cela, à tout moment il est sur le point de se ruiner ; à tout moment il subit des revers qui le perdent, s'il n'est pas très riche.

Le moyen le plus sur qu'il possède pour résister aux chances de la concurrence , est de donner les meilleurs produits au plus bas prix possible ; à un prix assez bas pour qu'il soit maître du marché malgré tous les efforts, et malgré le nombre de ses compétiteurs ; il ne peut obtenir ce résultat qu'en diminuant le prix de la main d'œuvre, et il y parvient par l'invention des machines , et la baisse du salaire de ses ouvriers. Nous verrons bientôt quelle est la conséquence de ce fait.

Un autre moyen, pratiqué pour résister aux mêmes désavantages , est de les attaquer de front en cherchant à détruire la compétition par la ruine de ses rivaux. Alors , on met ses produits à un taux qui est bien au-dessous de la valeur du travail nécessaire à la fabrication. Dans cette opération, on compte sur l'étendue de ses capitaux , et la faiblesse de ceux de ses adversaires. Ce moyen est assez souvent employé ; mais il est usité surtout de nation à nation ; il s'appelle alors prime d'exportation.

De pareilles baisses de prix, quelle qu'en soit la cause , ne profitent qu'aux consommateurs oisifs. Quant aux travailleurs , comme on va le voir , la souffrance d'une classe se propage à toutes les autres.

Sur le vaste marché du monde, oîi tout vendeur sous tin rapport est acheteur sous un autre , les échanges ne se font point de produit à produit , ni même à l'aide de la monnaie ; mais au moyen du crédit. Celui-ci consiste dans des promesses réciproques de paiement à temps fixe , garanties par une banque ; ces promesses acquièrent la valeur monétaire dans toute l'étendue où la banque est connue, ou , en d'autres termes , où elle a crédit. Mais ces billets , après avoir acquis la valeur dont il s'agit , ont servi à faire des anticipations. Amsi , dans l'origine, la garantie des promesses de paie-

A LA SCIENCE DE l' HISTOIRE. 15

ment de la part des banques , supposait qu'elles avaient disponible, sous leur main, la valeur de ces promesses soit en argent , soit en marchandises : il a cessé bientôt d'en être ainsi. Les banques ont renoncé à laisser de cette manière des valeurs oisives, et elles ont basé l'étendue de leurs promesses, non plus sur la force des richesses renfermées dans leurs caisses , mais sur celle des rentrées sur lesquelles elles comptaient, et qu'elles avaient organisées. Par l'adoption de ce système , le crédit à acquis un nouveau caractère , c'est de pouvoir être fondé sur la confiance des parties contractantes et sur leur bonne administration connue. Il est vrai que ce bienfait ne peut être encore qu'imparfaitement réalisé ; car il a donné occasion aux usurpations de confiance, au charlatanisme de probitéetdecapacité, qui sont venus le flétrir et en arrêter l'extension- Néanmoins , ce système produit déjà un avantage ; c'est que le capital en circulation s'est, dans le commerce , élevé au-delà des valeurs déjà produites, et a compris, par aiiticipation , même une quantité assez considérable des valeurs en espérance; on a pu escompter 'de^roduits futurs, et feirc monnaie des bénéfices à venir.

Mais il est résulté de cette dernière circonstance un grave inconvénient qui ne peut disparaître qu'avec notre règlement deVindustrie : c'est que le crédit peut être tout d'un coup réduit à la somme des

valeurs encaissées ; et cela arrive toutes les fois que la confiance générale des échangeurs est ébranlée. On sent que lorsqu'un tel événement a lieu , lorsque toutes les anticipations disparaissent de la circulation, une gêne effroyable s'étend dans l'industrie ; c'est conune s'il y avait une diminution générale des richesses.

Or, ce malheur n'est point rare, grâce à la concurrence, n est inévitable, en effet, que, dans ce combat acharné que se livrent les chefs d'industrie, dans cette ignorance qui préside à leurs travaux et les conduit à produire au-delà des besoins, il ne s'opère, par moment, des pertes immenses. Alors, il y a chez tes uns impossibilité de satîs&ire aux engagemens qu'ils ont pris, et par suite, chez les autres , gêne et embarras. Les relations conmierciales deviennent difficiles. Nulle promesse n'est certaine , nulle obligation assurée ; en un instant, tout le capital , fondé sur des anticipations ou sur la confiance, se retire et disparaît. Toute cette monnaie d'espérances répandues sur la place, et dans la circulation, se trouve annulée en même temps que déçue. Alors ont lieu ces terreurs qui parcourent l'industrie de toutes les nations commerçantes , ces crises financières, dont la reproduction périodique atteste quel temps est nécessaire pour que , dans le grand combat de la concurrence , une certaine niasse de capitaux passent des mains des faibles dans celles

des forts , pour qu'un certain nombre d'individus se ruinent, et disparaissent.

Mais les inconvéniens du défaut d'ordre ne s'étendent pas seulement à ce qui est industrie proprement dite ; ils atteignent et vicient toutes les autres professions, même ces professions que nos pères appelaient libérales. De inéme que lorsqu'il s'agit de produire, on ignore, quand il est question de choisir une carrière , quelle est celle qu'il faut adopter de préférence. Là aussi , si le nombre des travailleurs est trop grand , on ne recueillera pour prix d'une longue éducation, d'un pénible apprentissage, c[ue tristesse, déboire et misère. Ainsi, cette funeste hésitation de l'avenir, cette crainte d'aveugle saisissent l'homme lorsqu'il commence la vie et se cramponnent après lui jusqu'à la mort. Il est un signe bien remarquable de cette incertitude cruelle et permanente, c'est que rarement un père, lorsqu'il le peut , adopte pour son fils la carrière qu'il a lui-même poursuivie.

Dans les professions dites libérales , celles d'artistes , de savans , de médecins , d'ingénieurs , la lutte entre les travailleurs amène un vice analogue à celui que nous voyons chez les industriels. L'esprit de guerre entre les hommes est le même ; mais il se traduit par des faits qui diffèrent suivant la profession. Les hommes deviennent fripons ou, comme on le dit, charlatans. On écrase ses con-

currens, soit en les empêchant de paraître, soit en s'emparant de leurs conceptions ; on émet des œuvres qui ne sont pas siennes ; on s'en pare ; on les exploite. On fait crier bien haut ses découvertes, ses succès et son talent ; et cependant il n'y a rien de vrai dans toutes ces choses. Mais on sait qu'il faut mentir, et on est hardi à l'œuvre : pour produire efficacement de pareils effets , on s'organise en coteries ; sans doute, dans la réalité, dans la vie de l'humanité, ces coteries sont des nullités; mais elles sufBsent pour dominer le présent, et c'est tout ce que l'on demande. Il arrive ainsi que l'argent est la loi de tous les hommes ; et que des professions , qui devraient être des magistratures , ne sont plus que d'ignoble^ métiers , des services de valets. Comment se fait-il que tous les hommes ne s'avilissent pas à ce point ? Gomment se fait-il qu'il y en ait qui préfèrent la misère et la mort abandonnée qui la suit, à descendre à ce rôle?

Au milieu de toutes ces misères , que gagnent les beaux-arts et les sciences , dont la destinée est de réfléchir toujours fidèlement les pensées de ceux qui les cultivent? Les beaux-arts se rapetissent ou s'avilissent par des productions menteuses, sales, ou mesquines. Les artistes, au lieu d'encouragemens contre le mal , au lieu de peintures morales, inventent des modes, et des amusemens passagers, et comme ces manies d'un jour.

A LA SQENGB DE l'HISTOIRE. 19

après s'être élevés avec elles jusqu'à la popularité , la plupart voient s'éteindre leur nom avant leur mort. Les sciences subissent le sort des arts ; tout ce luxe dont on est si fier, toute cette abondance apparente n'est que répétition, redondance, et stérilité. Ce n'est point à des découvertes profitables à l'avenir que l'on consacre ses veilles, ce n'est point à ce noble but que l'on pense ; c'est à faire finance des découvertes de nos pères, soit en les recouvrant d'un vernis nouveau, soit en les réduisant à des applications. Les savans sont des ingénieurs , et les ingénieurs rien , c'est-à-dire d'intelligens ouvriers. Combien y a-t-il de savans dont pas une page , pas une expérience ne passera à la postérité, et par conséquent dont pas une page , pas une expérience n'est utile. Ne croyez pas que , dans le plus grand nombre des cas, les académies soient des institutions scientifiques; non : ce sont des tribunes plus élevées , plus retentissantes que les autres, où l'on se presse, pour appeler, de plus haut, le public, et sa faveur productive. Si des travaux véritablement grands et utiles, soit dans les sciences, soit dans les beauxarts, s'opèrent, ceux-là sont le résultât du dévouement de leurs auteurs ; ils sont improductifs , car presque toujours le public ne' peut les juger ; et, pour arriver au jour, il faut qu'ils percent à travers l'inimitié des coteries, les moqueries, et les

brocards des honmies en &Trar. H est remarqua' ble que, dans œs derniers traqps, h plupart des grands hommes sont morts pauvres ou h pai près. Nous ne dirons pas combien un tel état de dioses est nuisS)le; il est en effet des bcmimes qui aiment leur spédalilé, qui sont trop fiers, trop bons pour consentir à la &usser ; ceux-là, s'ils ne sont ridies , sont trop souvent réduits à abandonner une carrière où la &im les poursuit.

Les économistes ont donné aux travaux dont nous parlons, le nom de produits immatériels. Ils disent que s'ils ne sont payés en arg^t , ils sont payés en considération. Cette aflSrmation est ^ronnée , car ou ces travaux ont de l'avenir, et le présent, pour lequel ils ne sont pas faits, ne peut les apprécier ; ou ces travaux sont des œuvres de mode^ et ils sont nuls ou à peu près. Les économistes voient dans la concurrence ime grande cause d'émulation. Cette afiBrmation est fausse encore, surtout pour les produits immatériels. Oii sont wl effet , aujourd'hui que la concurrence est dans toute sa force, ces œuvres si colossales, pour le nombre et l'étendue, qui ont marqué certains &%es de l'humanité ! Et encore, le peu qui existe dans ce genre, depuis un siècle*, a été fait par des hommes chez lesquels le hasard avait réuni le génie et la fortune, par des hommes soutenus par de riches protections, des abbés , etc.

A LA SaENGE DE l'hISTOIRE. Zi

Ne pensez pas non plus, comme on le dit , que les produits industriels gagnent grandement à la lutte de la concurrence. On yarie beaucoup, il est Trai , on répète et même on invente du joli. Mais ee n'est pas d'abord l'inventeur qui en profite, c'est son chef. On perfectionne des machines; même remarque. Vous savez que la plupart des ingénieurs qui ont trouvé les combinaisons mécaniques les plus belles, les plus productives, sont à peu près tous morts dans la misère. D'ailleurs , voyez avec quelle lenteur ces perfectionnemens s'opèrent. Il s'en faut de beaucoup que les applications de la science à l'industrie soient ce qu'elles pourraient être ; encore , celles qui existent , sont arrivées bien tard , des demi-siècles après qu'elles étaient possibles. Mais, aujourd'hui, qui a le temps de s'occuper de ces choses I quel ingénieur, quel chef d'industrie voudrait perdre un instant de travail, pour s'occuper d'une œuvre dont le produit peut se faire attendre. Une voie est ouverte, on s'y précipite , en se disant que le but sera pour celui qui courra le plus vite.

Nous nous arrêtons ; nous croyons avoir en gros exposé les causes de gêne qui agitent le travail considéré dans les sommités. Pour les hommes , incertitude au début ; et , dans tout le cours de la carrière , lutte continue , accidens imprévus , nér oessité fotale et connue, pour un cerUiin nombre,.

de succomber ; pour les choses , meiisonges, charlatanisme, désespoir, sentimens blessés. Chaque homme sent ce mal qui le ronge ; c'est une douleur physique et continue , qu'il porte partout , qui le rend aigre, irritable. La colère de l'espoir trompé, ou l'indiflférence du désespoir le tour-mente. Dans ses momens de raison , il se plaint du pouvoir, il se plaint des hommes, il se plaint surtout de sa condition ; il maudit les capitalistes , le crédit , les banques , les coteries , le public qui le juge , le siècle et le monde où il vit. D'autres fois, pour oublier, il se fait ivre; il rit, il se roule, il danse en attendant la mort. Que voulez-vous ; la société est comme un homme dégradé qui cherche un remède à ses maux, et un instant d'oubli ou de joie, dans le délire du vin. Mais il faut être riche encore pour acheter l'ivresse, et aussi on est bien plus souvent triste et plaintif que gai et fou.

Mais ce n'est pas tout, il est une autre plaie plus profonde et plus hideuse qu'il nous faut étudier. Tout-à-l'heure il nous fallait haïr cette fatalité de la concurrence , qui ronge les chefe d'industrie ; maintenant il nous faudra haïr ceux-ci, et maudire le règlement qui gouverne le travail.

Les chefs d'industrie, nous l'avons déjà dit, sont les instrumens de l'oisiveté des propriétaires; et eux-mêmes exploitent directement les salariés.

Le plus grand nombre des hommes naît au.

A LA SaSNCE DE l'hISTOIRE. 23

monde^nu de tout héritage, pourvu des seules aptitudes attachées à notre organisation. Hais ceux-là n'ont guère le teïnps d'apprendre ; ils n'ont pas le loisir du choix I presque dès leur premier jour, il faut qu'ils travaillent ; ils sont destinés à exister dans une seule pensée ; celle d'éviter la faim ; attachés au sol comme des polypes, là où ils viennent au monde , ils travaillent et meurent ; car, dans cette classe , les journaliers sont le bas peuple , et les ouvriers sont l'aristocratie. Si vous avez vécu avec eux, vous savez combien, dans les chaumières du pauvre campagnard , on élève haut le sort de celui qui possède, comme on dit, un métier.

Les salariés sont les ^aux des chefs d'industrie en ce sens que ceux-ci ne peuvent ni les tuer, ni les battre, ni leur refuser le salaire promis. Mais, du reste , ils sont complètement à leur disposition quant au taux de ce salaire , et quant aux obligations qu'on leur impose ; il leur est défendu de se coaliser pour se défendre ; et souvent, là même oh la loi pourrait les protéger, ils sont liés par la faim à ne pas vouloir de son secours. Examinons en effet.

Nous avons montré comment, par l'effet' de la concurrence , les chefs d'industrie tendent à baisrser le prix de leurs produits par le perfectionnement des machines et la diminution des salaires. Nous allons voir quel est l'effet de cette tendance sur la classe ouvrière.

L'invention des nouvelles machines et surtout les crises financières, et les banqueroutes jettent annuellement une certaine masse d'hommes hors des fabriques où elle était employée, et la forcent à chercher de nouvelles occupations. Ainsi, il se forme et se maintient une population ouvrière mobile, sur place en quelque sorte, et cherchant un salaire. Ces hommes n'ont point le temps d'al^: tendre ; lorsqu'ils manquent un jour de travail, c'est un jour déjeune qu'il leur faut subir. Ils se donnent donc à quelque prix que ce soit, de sorte que ces malheureux luttent entre eux à qui sera employé , et leur moyen c'est de s'ofTrh* au plus bas prix possible. Nous sommes certains que toute la puissance rationnelle de chacun d'eux est em-r ployée à trouver le moyen de vivre avec le moins d'argent, à chercher les besoins auxquels on peut, sans mourir ou sans trop de souffrances , refuser satisfaction; car leur seule garantie contre les dangers d'une oisiveté qui est la faim pour eux , c'est la réduction de leurs dépenses ; c'est la médiocrité de leurs besoins.

Supposons, et cela est arrivé, qu'il soit nécessaire à un chef d'industrie de diminuer les salaires, et qu'il le fasse, il faut que les ouvriers obéi^ sent à cette volonté, car la plupart sont attachés au sol par l'impossibilité de vivre quelques jours sans travail , ils ne peuvent s'éloigner pour alleç

chercher mieux plus loin ; le trouveraient-ils d'ailleurs 7 et tous, en outre , savent qu'il y a autour d'eux une foule de compétiteurs affamés qui se précipiteront pour remplir, à tout jamais, les vides qu'ils laisseraient dans la population ouvrière du canton.

Or, les salariés forment la masse de la population européenne. En Angleterre, ils en composent, les trois quarts, et en France davantage encore ; ainsi, dans ce siècle si fier de lui-même , la faim , la seule faim est la-loi souveraine de la conduite morale, rationnelle, et industrielle de Timmense majorité.

Par la raison qui fiiit que les ouvriers sont obligés de se soumettre à toutes les baisses du salaire , ils ne peuvent non plus refuser aucune condition de travail ; ainsi, en Angleterre on a pu exiger d'eux jusqu'à seize heures de travail par jour : certes , c'est une durée qui passe les forces d'un homme , nuisible par conséquent à sa santé ; cependant il leur a fallu obéir : comment , en effet , auraient-ils pu s'y soustraire ? Nous avons vu , il y a quelques années, que cette obligation avait été imposée même aux enfans , et il a fallu un ordre du parlement pour réduire la durée du tra^ vail à douze heures par jour.

Dans la classe des salariés , les enfans travaillent dès qu'ils ont la force de se soutenir eux-*

mêmes ; autrement , ils constitueraient pour leurs parens une charge insupportable. Hais , il est des travaux auxquels les enfans sont aussi aptes ou plus aptes que les hommes, et leur application à ces œuvres a été accueillie avec joie par. les chefs d'industrie; car elle leur a donné le moyen de faire opérer ce travail à un très bas prix. Que résulte-t-il de la possibilité de faire ainsi argent des forces des enfans? c'est que les ingénieurs ont cherché à les utiliser d'une manière plus générale; c'est que les parens ont cherché à avoir beaucoup d'enfans , et ont considéré leur grand nombre comme un bienfait ; car ces petits malheureux mangent encore moins qu'ils ne gagnent; et lorsqu'ils deviennent assez grands pour exiger tout leur salaire , alors ils sortent de la maison paternelle, et sont livrés à eux-mêmes. Ainsi chez beaucoup d'ouvriers , la paternité est devenue une spéculation.

Nous voyons donc comment des hommes sont livrés aux exigences du travail : mis à l'œuvre avant l'âge de leur développement organique, appliqués à une occupation toujours identique, privés, faute de temps, de toute culture intellectuelle et morale, toujours poussés au-delà de leurs forces, recevant en échange une nourriture insuffisante, soumis à toutes les chances maladives de leur profession, toujours tourmentés de la crainte de man-

quer, sans espérances , sans amis , presque sans famille, que deviendront-ils? leur constitution physique s'appauvrira, ils seront chétife et malingres ; ils deviendront laids, et l'empreinte de leurs maux marquée sur leur face, reproduira le caractère de la débauche, lorsqu'ils n'auront fait d'autre excès que celui du travail et de la misère ; leurs difformités apprêteront à rire et à mépris aux riches : ils mourront avant l'âge ; il est constaté qu'ils vivent plus de moitié moins que leurs maîtres; ils mourront dans desbôpitaux, seuls, sans consolation, sans espoir; leur dépouille sera, comme cella d'un chien, jetée à la voirie ou disséquée.

La charité chrétienne et la philantropie ont ouvert des hôpitaux, et créé des aumônes ; mais c'est un faible palliatif à ces maux. Les soins qui leur sont donnés dans les hospices, amoindrissent seulement l'effet de tant de causes de maladies ; les aumônes sont toujours insuffisantes, car elles constituent une consommation improductive qui se prélève, en dernier résultat, sur la portion des salariés qui travaille* Ces créations de charité ont cependant pour effet d'empêcher, d'amomdrir l'irritation de cette classe redoutable par son nombre et son désespoir, et elles sont devenues, même dans ces derniers temps particulièrement en Angleterre, un moyen de coercition ; car il est des conditions pour parvenir aux faveurs de l'aumône, etentr'au-

très celle-ci : de n'être point étranger au canton, d'avoir toujours été ouvrier honnête, c'est^-dire soumis.

Les faits que nous venons de présenter ne sont point exagérés ; ils sont tellement hideux , que plus on les considère, plus on y pénètre, plus on les trouve effroyables. Les économistes en ont constaté l'existence ; ils ont trouvé que dans l'état actuel des sociétés ils étaient inévitables : ils ont dit qu'il y avait sur les limites de la production , c'est-à-dire au dernier rang des salariés, une masse d'hommes destinés à mourir de leur misère ; ils ont dit que les aumônes, les hôpitaux ne pouvaient empêcher ce fait inévitable; que ces institutions n'étaient propres qu'à prolonger l'agonie des malheureux, et que par humanité^l faudrait les priver de tout secours, afin que mourant plus vite ils souffrissent moins longtemps. Ils ont attribué l'existence des pauvres à ce que les mariages des ouvriers étaient trop nombreux et trop féconds ; ils ont proposé d'y mettre des bornes, et cela a été fait par une loi dans une contrée d'Europe.

Nous ne citons ces raisonnemens de nos économistes modernes que comme une constatation du mauvais ordre social dont nous déroulons en ce moment le tableau. Ces raisonnemens nous révoltent : on ne peut voir sans émotion , des hommes calculer la valeur des hommes, étudier leur prix

A LA SCIRNCE DB l'hISTOIRE. 29

comme on le ferait àV^ard de marchandises, parler de leurs semblables comme s'ils étaient de je ne sais quelle nature ; en outre, on ne peut s'em^ pécher de s'irriter à voir la mesquinerie de leurs raisonnemens? Quoi I la France pourrait nourrir peut-être le triple de sa population* et vous attribuez le paupérisme à ce qu'on fait trop d'enfans ! vous ne voyez de remède qu'en châtrant les hommes 1

Nous allons maintenant parler de la condition des femmes, en les considérant sous les rapports matériels que nous ' venons d'examiner chez les hommes. Les femmes se divisent aujourd'hui en deux classes, celles qui ont une dot, et celles qui n'en ont point. Nous ne parlerons point des premières, tout a été dit sur l'immoralité de ces mariages qui, de la part de l'homme, sont un calcul ; et, de la part de la femme, l'achat d'un maître etjd'une position sociale : tout a été dit sur ces espérances qui forment, après la dot, la seconde base de ces unions intéressées, sur ces espérances que chacun des époux apporte à son conjoint , fondées sur la mort d'un père ou d'une mère. Mais, pourquoi ces femmes à dot et à espérances, qui pourraient vivre libres dans l'oisiveté, eourenirelles ainsi aprèsdes maris, et consentent-elles à se mettre en marché ? c'est qu'on les a élevées si mal, qu'elles sont incapables de se conduire elles-mêmes, appelées comme elles

le sont, à une seule œuvre : Tœuyre sexuelle. C'est que, hors le mariage et la maternité, elles n'ont appris à rien faire de bon et d'utile. C'est que k femme est nulle, ou propre seulement à une vie claustrale, vide de toute amitié, de toute joie, de toute consolation : car la société qui , quoi qu'on dise, n'est point une collection d'individus, mais bien une collection de fonctions, ne se compose que d'hommes ou de couples mariés ; les femmes ne savent y être quelque chose que par leurs alliances. La subordination des femmes est établie par la législation, mais, en outre , la nécessité du mariage suffirait seule pour les subalterniser. La femme mariée est possédée comme une chose, car il faut qu'elle aille là oii son maître va ; comme un enfant, elle ne peut ni contracter, ni vouloir sans son autorisation, etc. Ces femmes sont les heureuses, les privilégiées dans leur sexe. En voici d'autres dont la condition est bien autrement triste, car indépendamment des conditions désavantageuses dont nous avons parlé pour les premières, elles en subissent d'autres qui sont accablantes, inévitables.

Le plus grand nombre, les trois quarts au moins des femmes, se compose de pures salariées, journalières ou ouvrières. Celles-ci sont en concurrence avec les hommes pour les travaux qui donnent à vivre ; car, comme eux, elles n'ont de ga-

A LA SaSNCE DE l'hISÏOIRE. 31

rantie contre la faim que dans un emploi. Mais ces malheureuses sont faibles, organiquement maladives et fragiles, moins capables que les hommes de ces efforts prolongés et soutenus, dans lesquels ceux-ci peuvent épuiser, en un instant, leur vie ; aussi , lorsqu'on s'en sert, c'est à cause de leur bon marché. Leur salaire est en général de moitié, quelquefois de deux tiers inférieur à celui d'un homme ; la plupart du temps elles ne peuvent vivre avec une si Hodble somme : elles ne peuvent se soustraire à la faim qui les menace , que par l'un des deux moyens suivans : ou bien elles s'associent à un ouvrier qui consent, par amour, à diminuer sa portion pour en augmenter la leur, ou bien elles vendent leur chair et font argent de leur jeunesse. L'avenir, ces femmes se gardent d'y penser; toute leur prévoyance ne s'étend pas au-delà de quelques jours, habituées qu'elles sont à l'incertitude de leur fortune misérable, et craignant de regarder trop loin, car elles savent combien la fin de leur carrière est sombre à voir. Ainsi, la vie de ces malheureuses est fondée sur deux choses ; l'une est leur force physique, leur qualité de bêtes de somme et leur sobriété ; l'autre est leur beauté qui leur fait trouver un compagnon de misère, ou quelqu'un pour acheter leur corps. Quel est le résultat de toutes ces influences fatales ; c'est que ces femmes vieillissent et s'enlai*

32 INTRODUCnON

dissent ayant TAge ; c'est qu'elles meurent jeunes, ne idonnent le jour qu'à des enfams chétife : c'est qu'elles ne peuvent compter leur sexe pour quelque diose, que lorsqu'dles sont très jeunes, ayant que la violence des circonstances sodales où elles sont placées, ait ^aidi l'œuyre de Dieu. Et de là des principes d'une morale déprayée qui leur sont particuliers, et de là une puberté de plus en plus précoce qui les fait fonmes de corps, lorsqu'elles sont encore en&ns d'esprit; par suite une infériorité d'intellig^ce qui semble mériter leur sort.

Ne croyez pas cependant que ces femmes soient arrivées au dernier degré de malheur que la constitution de la société actuelle leur promet. Par l'effet de la compétition entre les salariés , tous les jours , les hommes demandent, avons-nous dit , un moindre prix de leur travail. Or, au fur et à mesure que cette baisse des salaires arrive et descend au taux de ceux attribués aux femmes, les hommes prennent leur tntyail, en sorte qu'on peut dire que les ouvriers tendent à remplacer les ouvrières dans toutes les professions où la substitution sera possible. Lorsque cette tendance sera accomplie , les yeux seront bien autremwt offensés du double spectacle de leur misère , et de leur prostitution.

Voilà quelle est la société moderne; nous ve-

A LA SCIENCE DE l' HISTOIRE. 33

bons de la Yoir sous cet aspeet industriel dont les écriyams sont le plus fiers. Mais ce n'est point comme eux, dans ses richesses mortes, dans la matière qu'elle manufacture , et dont elle se revêt , ni dans le costume de ses brillans produits industriels que nous layons envisagée ; nous avons écarté ces voiles menteurs pour montrer sa chair, pour la faire voir vivante de la vie réelle, et non de la vie apparente. Parmi les faits que nous avons cités , nous n avons parlé que des plus grands : il en est bien d autres que nous aurions pu rappeler ; chacun d'eux, au reste, est écrit au moins dans un ouvrage, répété dans des traités de toute espèce. Que nos lecteurs cherchent ces livres , et ils apercevront combien nous avons été sobres , combien nous avons craint d'offenser les oreilles des chastes et de blesser les yeux délicats.

Ainsi, tout individu, homme ou femme, à quelque classe qu'il appartienne, haute ou basse, dès qu'il est du nombre des travailleurs, porte en lui un mal sans fin , et un désespoir sans relâche. Ainsi chacun est forcé à s'agiter et à se retourner, tourmenté par la fièvre de sa douleur sociale. Parmi tous ces individus dont la commune misère forme le caractère de notre siècle, il y a divers groupes de plaintes spéciales» qui successivement s'élèvent, et retombent devant d'autres plus vives. La société se remue et s'agite , mon-

trant successivement quelqu'une de ses parties plus émue, plus violente que les autres, comme un serpent blessé dont le corps ondule et se convulsé ; et chaque convulsion qui apparaît, bien qu'elle change de place , est le signe d une douleur res^ sentie par l'être tout entier. Comment une nation pourrait-elle être paisible et calme, lorsque tant de fléaux la parcourent , tant de souffrances l'aiguillonnent? En général, elle ignore d'où part le mal, elle n'en connaît point la cause originelle. Hais, chaque fois qu'elle croit l'avoir trouvée , chaque fois que des hommes lui ont dit avec conviction : La voilà, soyez-en sûr ; chaque fois , cette société se soulève ; elle confie sa masse à ces hommes, les suit, attend d'eux. Cependant ces hommes se sont trompés ; alors elle retombe fatiguée de ses efforts, triste de tant de sacrifices vains, désespérée, et se croyant vouée au mal comme un condamné à l'échafaud. Mais que d'autres hommes arrivent , qui lui disent encore : C'est cela; de nouveau, elle s'agitera ; et ainsi toujours, jusqu'à ce que la vérité se trouve enfin.

Mais ce n'est pas tout : allons plus loin. Nous n'avons vu encore que la fausseté de la position où sont placés les travailleurs ; examinons les con* tradictions morales et rationnelles qui blessent les besoins logiques et moraux des hommes»

L'homme a besoin de croire ; pour être heureux

et actif, il faut qu'il croie; le degré de son bonheur^ comme de son activité , est en raison de la force de sa croyance. Pour prouver ce fait, nous n'invoquerons pas l'observation ; il suffira du raisonnement. On ne conçoit pas, en efiet, comment l'homme pourrait se déterminer au moindre acte, s'il n'avait une probabilité quelconque sur les suites, l'opportunité, l'appropriation de cet acte, s'il ne comptait au moins quelques chances de ne point se tromper. Il faut que l'homme agisse, c'est la loi de sa nature ; et l'action ne comporte point le doute. On peut s'expliquer comment un individu dont l'existence est garantie par la commodité de l'héritage* peut s'abstraire du mouvement social et se résoudre un instant à faire le sceptique ; nous disons à faire: car, soyez-en certain, il y a des choses sur lesquelles il ne le sera pas une minute. Mais l'homme qui vit de ses œuvres, et l'humanité, à plus forte raison, ont horreur du doute ; ils sont forcés à une croyance par la nécessité de toujours se mouvoir. Un individu peut se contenter d'une certitude qui n'est relative qu'à la durée et au genre de sa vie propre; mais l'humanité qui possède en elle toutes les durées et tous les genres de vie, l'humanité qui ne vient pas de naître et ne va pas mourir, a besoin d'une foi bien autrement spacieuse que quelqu'un de ses membres ; car sa croyance doit être proportionnée à

rétendue de son activité en siècles, et en variété- Aussi , jamais Thomme , jamais Thumanité ne sont complètement dépourvus d'une croyance quelconque ; seulement elle peut changer au jour le jour : la vue est courte ou longue, courte comme la vie d un individu, longue comme celle de lunivers ; et suivant que c'est Tune ou Vautre, elle est agitée ou calme, triste ou heureuse.

Qu'est-ce qu'une croyance? Outre que c'est une certitude rationnelle et industrielle , c'est aussi un espoir. Or, quel plaisir présent, s'il est sans espoir, peut être une joie I Quelle satisfaction actuelle, si elle est incertaine de l'avenir, peut être autre chose qu'ivresse ou folie. Y a-t-il possibilité de satisfaction pure et de félicité vraie, aujourd'hui, s'il y a incertitude pour demain I Et supposez que nulle journée ne soit assurée, que deviendra le bonheur. n faut donc croire pour être heureux.

Si tout ce que nous venons de dire est vrai , et pensez-y , retournez ces principes sous toutes les faces , et vous les trouverez tels ; alors il est certain que la société actuelle est à peu près arrivée au dernier degré de malheur intellectuel : car elle croit le moins possible. Nous avons parlé , tout à l'heure , de cette position sociale, en vertu de laquelle chaque homme est voué à une incertitude douloureuse sur son sort temporel , à un désespoir renaissant , où les plus heureux sont toujours me-

nacés, où chacun se sent partie d'un tourbillon où il ne se meut qu'à condition d'être froissé , et choqué par toute la masse. Une telle situation ne peut que troubler toutes les aptitudes de croyance, les tromper toutes ; il en est peu , si fermement établies qu'elles soient , qui puissent résister aux n^ations de fait , qui , chaque jour , viennent assaillir sa foiblesse. Il n'y a dans le monde que hasard aveugle, ou fatalité inflexible, voilà les axiomes que les malheurs de tous les instans feront proclamer. Et, si quelqu'un mêle le nom de Dieu, on lui demandera de quelle nature est cet être qui permet tant de maux ; il est trop grand pour s'occuper de nous, diront les uns : il n'y en a pas, diront les autres, car nous ne concevons pas un Dieu qui fait le mal. C'est ainsi que l'homme , qui aujourd'hui ne s'occupe que du présent, c'est-à-dire que de sa personne, qui ne regarde ni le passé, ni l'avenir, devient athée.

Parmitoutes les idées qu'on présente à la société, nulle ne peut la consoler ; car aucune ne lui donne l'espoir de voir finir ses maux, et aucune ne lui en rend une raison satisfaisante ; les uns lui disent: Dieu te punit pour nous avoir abandonnés , pour n'avoir pas su souffrir en silence , etc. Mais , dirat-elle, sui»-je donc faite pour souflfrir, et pourquoi suis-je punie ? D'autres , plus nombreux et plus écoutés , lui disent : Chacun peut croire ce qui lui

plaît, car il ny a pas une croyance plus vraie qu'une autre. Or ceux-là n'expliquent rien; ils réduisent en axiome ou en droit ce qui est ; et les hommes peuvent leur dire avec raison: Ce n'est pas la liberté de croire à volonté que je vous demande, mais une croyance , une sécurité , un espoir.

Aimer , pour la société comme pour T homme , c'est le bonheur; mais amour est synonyme de paix et de foi : car il est impossible au malade qui souffre aussi bien qu'au malheureux qui craint et qui doute , fut-il entouré de caresses , de pouvoir jamais éprouver cette disposition douce et bienfaisante. Ce sentiment suppose en effet une harmonie complète entre toutes les relations de notre être; il suppose que rien ne nous froisse, ne nous affecte douloureusement, et ne nous force à nous replier sur nous-mêmes ; il suppose enfin qu'on ne trouve que bienveillance autour de soi, et que , soit qu'on se laisse aller aux impressions qui viennent du dehors, soit qu'on agisse, on n'est jamais ni offensant , ni blessé ; or , ce sentiment ne peut exister dans la condition d'hostilité forcée où sont placées aujourd'hui les diverses classes d'hommes. C'est la pensée contraire qui les anime : c'est un instinct haineux , un esprit de destruction qui les pousse et s'excite par ses propres manifestations dans cette lutte de chacun con-

A LA SCIENCE DE l' HISTOIRE. 39

tare tous, oii la conservation est le salaire du combat, la mort la conséquence du repos pacifique.

Cette sensation de soi toujours présente , toujours poignante ne laisse pas même de place à la sympathie. Entièrement occupé de soi-même , on n a point le temps de regarder les autres ; et si on arrête les yeux sur leur misère , on puise quelque consolation à les voir se tourmenter dans le mal qui nous oppresse. Aussi le sentiment sympathique est arrivé aujourd'hui à son minimum d'influence. S'il en était autrement, faudrait-il que nous vinssions ouvrir aux hommes les yeux sur les souffrances excessives de leurs semblables I II en est d ailleurs une preuve irrécusable : on a dit que les haines nationales s'effaçaient, et l'on a raison; mais, si ce fait se produit, ce n'est pas parce que la haine diminue dans le monde ; c'est au contraire parce qu'elle s'individualise. On n'a plus d'amour que pour soi-même, on ne tient plus à aucun sentiment de coUectisme , et on est par suite devenu indifférent pour sa nation ; on ne voit plus audehors comme dans son pays que des individus.

Le dogme de la liberté est Tunique principe moral delà société moderne. Or, il exclut toute pensée d'amour ou de sympathie. H apprend à l'homme à être égoïste, à faire de sa personne son Dieu , sa foi, sa gloire, sa raison et sa force ; de plus, il lui montre sa personnalité toujours menacée , et la

met toujours en jeu : un tel principe est au cœur une hostilité, une crainte, une irritation continue, qui ne permettrait chez ses croyans ni confiance, ni épanchemens, ni amitié, s'ils lui restaient toutà-fait fidèles, et si leur nature d'homme, plus forte que leur théorie, ne les en faisait pas sortir.

Le mot liberté a, au moral, les mêmes conséquences que celui de concurrence en industrie. Loin d'être capable de consoler du doute que les hommes puisent dans tout ce qui les entoure, il vient, au contraire, ériger le scepticisme en principe ; loin de calmer la douloureuse irritation qui les tourmente , il vient piquer la plaie vive, et en faire une condition d'existence. Ce dogme établit en effet que chaque homme est une liberté vi&À-vis de toutes les autres, liberté qui n'a de limites que la liberté de ses voisins. En traduisant cet axiome, il faut en conclure d'abord, comme la chose la plus générale, qu'il n'y a ni bien ijî mal absolu, en sorte que l'homme n'est point en lutte contre la fatalité des choses, la difficulté de faire le bien , que l'homme n'est point en effort pour vaincre des résistances de l'ordre brut, ou la violence chamelle de ses propres et fâcheux instincts ; mais qu'il n'a d'autre loi pour borner ses appétits que la résistance des appétits des autres, qu'il n'a à vaincre d'autre force que celle de ses semblables ; il ressortira de là la tendance suivante ; c'est que la vie sociale est nuisible

A LA SQENGE DE l' HISTOIRE. 41

à tous ceux qui ne savent pas en faire un instrument de jouissance à leur profit. On pourra dire : il n'y a point d'ordre dans les choses, il n'y a que hasard et caprice ; il n'y a point de religion vraie : ce n'est qu'une opinion sans importance ; d'où il résulte qu'il y aura, au choix, une religion particulière pour chaque spécialité, chaque division de territoire, différente pour les riches et pour les pauvres ; il n'y aura pas non plus une éducation morale une, il y en aura de diverses espèces; l'instruction se vendra ; les pauvres, qui ne peuvent rien acheter, n'en auront point ; il n'y a point d'aptitudes spéciales, chaque homme est propre à tout, e'est-À-dire il deviendra ce qu'il pourra ; il n est point permis d'empêcher un homme de se perdre, et de commettre des crimes ; la politique a pour but de balancer, les uns parles autres, la lutte des intérêts individuels, etc. Tous ces axiomes, en résumé, veulent dire qu'il n'y a rien, soit comme idée, soit comme pouvoir, à quoi l'humanité puisse avoir foi , se confier et obéir.

Tel est l'état de l'Europe ; tel est l'état des populations les plus avancées, de celles dont la civilisation et les doctrines gouvernent le monde. Ce coUectisme d'hommes et de générations créé pour durer toujours, cette humanité constituée à si grands frais et par tant de dévouemens dans lea siècles passés, doivent-ils donc périr, et être rame-

nés à la vie individuelle et sauvage par cet égoïsme fatal qui met T hostilité partout I En présence d'un tel spectacle, vis-à-vis d'un pareil doute, il est impossible de rester indifférent. C'est pour nous comme s'il s'agissait de choisir entre la vie et la mort. Homme , il faut répondre.

n y a plus de dix ans que ces pages ont été écrites , et nous trouvons peu de chose à y changer. Tout ce qui dépend des institutions sociales ou du pouvoir, est resté le même. Les misères de l'industrie n'ont point diminué ; celles des salariés se sont agrandies et sont devenues plus hideuses. La dépravation physique et morale a fait parmi eux un plus grand nombre de victimes; le mal est venu à ce point qu'il frappe les yeux les moins clairvoyans. Mais, il n'en est pas de même de ce qui dépend de la volonté individuelle. Ici, la réaction est évidente : l'excès du mal a révolté tous les hommes qui avaient de l'intelligence et du cœur. Le dévouement et l'exemple de quelques-uns ont entraîné beaucoup de gens. L'art et la science ont été épurés. La morale et la religion ont été remises en vigueur. De belles pensées et de grandes inspirations sont venues récompenser de nobles efforts. Puissent les savans et les artistes, puisse surtout la jeunesse persister dans ces tendances généreuses ! Leur fermeté l'emportera, tôt ou tard, sur Tincré-

A LA SCIENCE DE l' HISTOIRE. 43

dulité et rindifférence qui les entourent et les assiègent. Au reste , quand on compare Tépoque , que nous occupons dans le dix-neuvième siècle, à la même période dans le dix-huitième, quand on tient compte de la difiërence manifeste , existante entre les idées et les tendances des deux époques, on se prend à penser que les résultats des deux siècles seront aussi différens que ces tendances ; et par suite on ne peut s'empêcher de compter sur un meilleur avenir.

Page 1