‹ Introduction à la science de l'histoireChapitre 3 sur 29 · POINT DE DEPART DE L OUVRAGE · texte numérisé non relu

POINT DE DEPART DE L OUVRAGE

Réflexions sur les moyens de résoudre les difficultés exposées dans le chapitre précédent.— Qu'est-ce que l'homme, qu'est-ce que la société. — L'état social est la condition d'existence indispensable de tout être • humain. — La société n'existe que par l'unité de but. — Les buts d'activité sociaux ne peuvent émaner que de la fonction de l'humanité ellemême. — Gomment connaître cette fonction? — Le raisonnement nous apprend que si l'humanité eût été infidèle a sa fonction, elle n'existerait plus. — L'humanité a donc toujours agi conformément k la loi de sa fonction. — Cette loi doit être écrite dans ses actes.— L'histoire nous révêle les actes de l'humanité. — C'est donc dans la science de l'histoire qu'il faut aller chercher le secret de la fonction des sociétés humaines, celui de leurs diverses révolutions, l'explication des misères actuelles et l'art d'y mettre fin.

Du jour oh nous avons senti le mal qui ronge la société , du jour où nous n'avons pu rencontrer un homme sans avoir Tâme émue de pitié ou aigrie de colère; de ce jour, nous avons pris le bruit de notre siècle en haine ; nous avons détesté tout ce dont il fait œuvre. Mais nous n'avons désespéré ni de l'humanité , ni du monde. Le vif

sentiment de douleur qui remue les populations, nous a prouvé qu'il y avait là plus de vie qu'il n'en fallait pour nous sauver.

Alors, nous avons jeté les yeux autour nous. Nousnous sommes enquis, de toutes manières, pour trouver s'il existait une espérance sociale qui put être assez fermement démontrée pour nous rassurer contre les prévisions sinistres qui ressor* tent du fait qui nous frappe les yeux. Nous avons cherché une pensée qui put être appuyée sur un raisonnement assez fort pour nous affermir contre le doute, pour servir de but à nos efforts et nous donner la force de vaincre la torpeur qui saisit tout homme en voyant la profondeur du mal et l'impuissance des victimes. Nous nous sommes demandé ce que c'était que l'homme et la société et le monde? Nos recherches n'ont pas été vaines. Le raisonnement qui va suivre a été notre première découverte, notre premier principe, et notre point de départ. Veuillent nos lecteurs y prêter quelque attention.

Il est un fait hors duquel on ne peut concevoir un homme ; une condition d'existence , dont on ne pourrait l'isoler sans l'anéantir; c'est la société : sans elle , en effet, on ne comprend pas comment il viendrait au monde , ni comment il vivrait.

Or, il n'y a société que là oîi il existe un but

commun d activité, qui rallié tous les hommes dans un même désir, un même système, et un même acte. Cette unité d'intérêts et de mouvemens est la condition absolue , non seulement d'existence, mais encore de conservation de toute association, quelle qu'elle soit. Cette unité vientelle à disparaître, l'association est à l'instant même dissoute I Cela est évident en logique et en fidt , tellement qu'il est inutile de s'arrêter à le démontrer, inutile de rappeler que l'histoire n'offre pas une contradiction à cette loi. H suffisait de l'exposer pour la faire reconnaître.

Il en résulte que la durée et la force de la société sont proportionnées à la fécondité et à l'énergie du principe d'activité qui l'a fondée. Ce but commun est - il de nature à engendrer une série de [buts et d'actes secondaires, dont l'accomplissement successif exige plusieurs siècles ; la société vivra pleine de force et d'homogénéité, pendant cet espace de temps, et marquera de son nom une large place dans l'histoire. Cette doctrine, au contraire , ne comprend-elle qu'un seul acte ; elle pourra encore, mouvoir en commun tous les esprits et tous les corps ; mais l'unité ne durera qu'un instant ; elle s'évanouira aussitôt l'acte produit.

Dès qu'il y a but commun, il y a par suite possibilité et nécessité logique de coordonner la série des actes à accomplir pour atteindre la fin propo-

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sée dans un certain temps : en d autres termes, il y a nécessité d*un gouvernement qui prévoie par quels point il faut passer pour arriver au résultat, et qui arrange et classe les différens mouvemens , dans Tordre exigé par la fin même qu'il s agit d'atteindre ; il y a nécessité d'un gouvernement qui détermine le travail de chaque instant, distribue les ouvriers, et règle les jours de marche. Plus le but est éloigné et fécond en actes, plus le gouvernement a besoin de puissance, et plus, en effet, il en possède. Un principe commun d'activité, qui n'enferme en lui pas au-delà de la possibilité d'un seul acte, peut, à la rigueur, se passer de gouvernement ; car la réalisation s'en opère d'un seul coup, et sans qu'il y ait besoin d'une succession d'efforts divers, et par suite d'aucune coordination. Il n'en est pas de même lorsque la route à parcourir est longue ; alors il est besoin d'un gouvernement bien maître de ses opérations et complètement libre dans son œuvre. Voilà pourquoi une démolition peut s'opérer d'ime manière anarchique , et pourquoi toute fondation ressort d'un pouvoir.

Telles sont les propriétés ou facultés sociales d'un but d'activité; mais quels en sont les élémens constitutifs ; comment en établir la formule ?

Dans la société il n'y a, en réalité, rien de semblable à ce que l'on appelle jeunesse et décrépitude chez l'individu : les générations ne se succè-

dent pas une à une ; tout est mêlé , de telle sorte que la naissance, la mort, Tadolescence, la matu* rite et la vieillesse, sont toujours présentes en même temps, et dans les mêmes rapports numé* riques. La société est, en quelque sorte, un être collectif , destiné à vivre indéfiniment , avec une énergie égale à celle qu'il déploya son premier jour ; pour lequel le présent n'est jamais rien , et constamment Tavenir est tout ; qui est placé entre un passé dont il part sans cesse , pour s'avancer . vers un futur qui se renouvelle sans finir. Comment trouver une formule qui ne passe jamais, et contienne toujours en elle un avenir sans limite?

On ne peut évidemment la chercher que dans quelque chose de plus grand que la société , dans quelque chose qui la comprenne elle-même toute entière. Ainsi s'agit-il de déterminer le but d'activité d'une nation , il faut le trouver par définition du but d'activité de l'humanité ; s'agit-il de reconnaître le but final de l'humanité , il faut le chercher dans quelque chose qui soit plus qu'elle, dans la formule de la fonction du globe terrestre et du système planétaire auquel il appartient ; car il n'y a que le monde qui soit plus grand que l'humanité. Enfin , l'on ne peut savoir le but de la création entière qu'en connaissant la volonté de Dieu.

C'est ainsi qu'il ne peut exister véritablement

de but d'activité social, que du point de vue de la fonction de T humanité sur la terre.

Cette vérité a été sentie instinctivement par les plus minces faiseurs de doctrines politiques; car tous, sans en excepter un seul , voyans ou aveugles, qu'ils Vavouent ou qu'ils le taisent, partent dune hypothèse explicative des phénomènes universeb.

Or, par quels moyens atteindre la connaissance de cette haute fonction , dont tous , hommes et nations , nous sommes les ouvriers ? Qui nous la . révélera !

Nous allons invoquer le seul instrument qui reste, lorsque là tradition n'est plus un témoignage sufGsant, et que la vue sensuelle nous manque , le raisonnement , il va nous donner la solution que nous cherchons.

Si l'humanité est fonction de l'univers , et c'est ce que nous sommes obligés d'admettre, car il se^ rait absurde de penser que l'existence des hommes soit en contradiction complète avec des forces qui sont infiniment supérieures à celles qu'ils possèdent eux-mêmes I si donc l'humanité est ainsi un des rouages du mécanisme universel , nous devons condure que c'est parce qu'elle agit, en général, conformément à sa fonction, qu'elle a subsisté jusqu'à ce jour, et qu'elle vit encore aujourd'hui. Évidemment, elle ne pourrait manquer longtemps

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aux conditions imposées à son existence , sans être anéantie ; à la moindre opposition durable , elle serait broyée par les forces immenses qui agissent autour d'elle.

Cependant, Thumanité a déjà beaucoup vécu, beaucoup agi; il est sorti, de son sein, bien des sociétés différentes d'aspect qui ont disparu pour faire place à d'autres ; toutes ces choses ayant été faites incontestablement , ainsi que nous venons de le voir, dans la ligne des fonctions universelles de l'espèce.

La multitude des faits sociaux ainsi produits et des phénomènes politiques de toute espèce, est innombrable; l'histoire nous a conservé le souvenir fidèle du plus grand nombre.

Or, puisque ces faits sociaux, ces phénomènes politiques multipliés n'ont point conclu à l'anéantissement de l'humanité, il faut en induire que chacun d'eux, ou au moins la plupart d'entre eux, contient quelque chose qui se rapporte à la conservation de l'état social parmi les hommes ; en sorte que si l'on réussissait à dégager ce quelque chose, qui y est compris et en quelque sorte caché, on posséderait le secret des lois qui président à la vie des nations et aux révolutions politiques , on posséderait, en un mot , des indications précises sur la loi'qui meut l'humanité.

Un tel travail est difficile sans doute ; mais il

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n'est pas au-dessus des forces humaines. On a at^ teint des résultats pareils à ceux que nous indi^ quons, dans plusieurs autres ordres de faits, et dans des circonstances plus défavorables. Ainsi, en astronomie, on a procédé sans autre connaissance préalable que l'histoire des phénomènes accom* plis, et la certitude d une loi présidant à la génération de ces phénomènes. Nous possédons, quant à l'étude de la génération des faits sociaux, les mêmes élémens , l'histoire de faits accomplis , et la certitude qu'ils l'ont été selon une loi ; nous avons, de plus, cette circonstance £avorable que nous sommes nous-mêmes partie de l'humanité, et que nous ressentons en nous quelque chose de l'impulsion qui la meut. Les choses étant ainsi, pourquoi seraiH)n moins heureux dans la science sociale, que l'on ne l'a été dans les sciences naturelles?

Au reste , il est facile d'apercevoir pour quel motif le but que nous proposons n'a pas encore été atteint ; c'est que Ton n'a jamais procédé avec une rigueur suffisante. On ne s'est jamais occupé de l'histoire qu'avec les passions du jour où Ton vivait ; on a mis la science au service des partis, des opinions et des doctrines ; au lieu de demander à la science elle-même de juger les partis, les opinions et les doctrines.

Il faut ; au contraire , appliquer à l'histoire les

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usages et les méthodes employées dans les sciences^ naturelles ; étudier, autant que possible, les faits, sans y porter ni amour, ni haine, ni opinion préconçue ; procéder aux classifications, sans autre but que de découvrir le lien naturel ou social existant entre les faits; ne recourir aux hypothèses, que pour les soumettre à T instant à une vérification sévère et impartiale ; enfin, travailler dans la persuasion qu'il y a une vérité à découvrir, que nous ne pourrons ni altérer, ni imaginer.

C'est par des raisonnemens semblables que nous avons été conduits à chercher s'il existait une science de l'histoire à laquelle nous pussions de-^^ mander le secret des misères qui tourmentent notre temps, et l'espoir de les voir finir. Nous avons consacré les pages suivantes à exposer le résultat de nos recherches.

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