‹ Introduction à la science de l'histoireChapitre 20 sur 29 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

DU BUT d'activité COMMUN.

La condition de Phomnie est d'agir incessamment. — De là, la nécessité d^une croyance ; la nécessité de l'enseignement; celle de la société et celle du langage j —toutes choses qui sont unies et dans une intime dépendance.— Il y a deux natures dans l'homme. — Opposition de ces deux natures. — Il faut que l'une subalternise Pautre. — De là résulte que toute croyance spirituelle discipline l'instinct.— D*un autre côté, il n'y a, dans le monde, que des rapports.— La loi de l'activité humaine est elle-même relative aux rapports.— Cette loi est la morale.— Facultés de la morale. — Pourquoi ce nom est préférable à tout autre. — Il y a quatre espèces de rapports réglés par la morale. ^ Examen de ces rapports. — Origine de la morale. — Elle est révélée de Dieu. — Démonstration de cette afQrmation. — Moyen de distinguer la vraie morale révélée, des divers syncrétismcs ou éclectismes qui sont de création humaine.^ Certitude de la morale.— Ce qu'il faut entendre par Tidentité de la morale. — De la morale comme critérium de la certitude. — De la morale comme hut d'activité commun.-— Des sociétés spirituelles et des sociétés temporelles ou des nationalités.

Nous avons précédemment démontré que nulle société n'était possible parmi les hommes, sans uiie communauté de but et d activité. La condition de r homme, sur cette terre, est telle qu il est, sous peine de mort, incessamment forcé d agir, et que,

cependant, il ne peut agir, sans une certaine croyance sur la fin de ses actions, c'est-à-dire, sans un but. Il meurt s'il n'agit pas, et il n'agit pas, s'il ne croit pas ; de telle sorte que la croyance du but est en définitive la condition expresse de la conservation même de sa vie. L'homme seul, parmi tous les êtres créés de ce mondei est soumis k cette condition d'existence d'être obligé de croire avant d'agir. Mais, aussi, c'est par l'influence de cette condition qu'il est un être éminemment social. En effet, toute croyance suppose un enseignement, et tout enseignement Tétat de société. Ainsi» Vétat social» la foi en un but, la conservation de la vie sont trois choses inséparables , qui se tiennent, se commandent et dont on ne peut i^ipprimer une seule sansanéantir 1^ deux autres.

B'un autre côté» l'enseignement n'est pas possible, et toute communication spirituelle est interrompue sans le langage. L'homme ne peut pas même réfléchir, raisonner et penser, en lui-même, sans la possession des signes. Ainsi, sans le langage il n'y a, pour l'homme , ni croyance ^ ni but , ni société ; il n'y a pas , par suite , possibilité de vivre humain^nent. ni même probabilité de vivre physiquement (1). Or, le langage et lé but sont deux

W Qne Ton M croie pas qae nons exagérions t Les sourds et muets de naissance, «niqnemeiit parce qu'ils ne possfr-

A LA SaSfCB DS L flISTOIRE. 323

puissances iatimameiit unies* La tradition noua apprend que l'un et rautre furmt ^iseignés wnuU tanément au premier homme ; et Thistoire noua démontre, en effet, que les langues des peuples dif* fèrent comme leurs buta*

U est encore d'autres conditions faisant partie de la Turtualité du but et que nouadBYons mentionner, n 7 a, danslbomme* deux natures, la nature apiri* tucJle et la nature organique ou eorp(»relle. £11» Ion des &eultés très différmies, que noua derons a^récier d'abard • avant de poser aucune consé* qumce. La nature corporelle, enrisagéB* abstrac^ tioQ &ite de icHite influence spiritudle, ne présente que les appâta et les inatincis organique de la bète. appétits et instincts qui s'évelUi^ tour à tour et loiaqu'ila ont ^^uisé leur néFnmté a'^endornient juaqu au flioineat 0ÎI oesUe-ei est réçâ^ Ces £tailiésor@Baiiquesne tmâent nullement à ^soder ies èdes qu elles omduîsent; dl^ les dîasocH^, mx ixmtraire, s'il est pnmia de parler ainsi. VoyesE^

'ôemi fAs I9 seo8 pair laf afil ^n ^Atottd «t par kifffel on êj^ prend à parler^ a&iqaemeiit parce qu'ils ne di^osent pas de la parole, les^oards et muets sont moins développes qaeles «utres lifymines. Cependant , ils -passèdent un certain bo«i~ Ire de signes à Tatde diesqueis ils se dirigent; nuis s'ils «n étaient complètement dépoarvns« H est proiiable ^qu'ils joe pourraient pas même sejconserver. Voyez à cet égard les observations de M. Itard, et surtout le livre de inon ami le docteur Cerise surWléQwti»fts^t tes audadies aenr«»ses.

en effet, comment Tinstinct se comporte, soit dans l'appétence, soit dans la satisfaction ; il a toujours le caractère égoïste ; il isole l'animal dans une jouissance purement interne et purement individuelle ; il l'attache et l'unit à sa proie, c'est-à-dire à quelque chose qui n'est qu'une sensation de lui-même. L'esprit nous présente l'opposé de l'instinct; il ne dort point ; il est toujours présent et éveillé , même pendant le sommeil du corps. Il porte toujours l'individu en dehors de sa personne ; car il agit même lorsque tous les instincts font silence. L'esprit ne consomme pas sa proie ou son but ; et, à cause de cela, il n'est point nécessairement exclusif; il n'est point nécessairement séparateur. La même idée peut satisfaire des milliards d'esprits; elle peut être l'objet de leurs désirs et de leur amour ; et , alors, loin de les isoler, au contraire elle les unit aussr bien dans l'appétence que dans la satisfaction. Telles sont donc les conséquences opposées des deux natures, qui entrent dans la constitution de l'homme, que la nature matérielle, par la similitude même des fins dans les mêmes êtres, conclut à la dissociation, tandis que la nature spirituelle, par ime similitude pareille , conclut à l'association. Il résulte de là qu'un but d'activité ne peut produire l'union des hommes qu'en subaltemisant et en réglant les instincts. Il opère l'association en disciplinant ce qui engendre l'isolement.

Ainsi, un but d'activité est toujours une Immoraïèi En un mot, toute formule de ce genre n'est sociale que parce qu'elle est morale ; et elle est morale parce qu'elle est sociale.

Les considérations précédentes nous montrent que la virtualité du but d'activité est toute spirituelle et toute morale ; qu'elle ne conserve pas seulement la société, mais qu'elle est nécessaire même à l'existence individuelle ; que cette virtualité fait corps en quelque sorte avec celle du langage, en sorte qu'elles s'exercent et se manifestent l'ime par l'autre, tant dans les relations de l'esprit avec le corps, que dans les relations de l'homme avec ses semblables. Cette virtualité est le signe et la condition de la vie individuelle comme de la vie sociale. Partout, donc, oîi l'on trouve l'une ou l'autre de ces vies, on doit rencontrer des traces quelconques du principe fondamental qui les a soutenues. Mais, dans quel ordre de formules faut-il aller les étudier? C'est l'examen de cette question qui va nous occuper.

L'homme n'est point un être absolu, existant par lui-même indépendamment du milieu oîi il est placé : l'homme, au contraire, est un être relatif. Il n'existe, soit spirituellement, soit physiquement, que parles rapports qu'il a, avec lui-même, avec ses semblables, et avec tout ce qui l'environne. C'est dans ces rapports qu'il trouve les conditions

326 rtrtnomjctto»

de sa vie et de sa mort. C'est dans des rapports qu'il trouve le sujet de ses oonnaissanees; en ^et, si nous examinons la matière de celles-ci, nous voyons qu'il ne connaît que des rapports, et que tout autour de lui n'est pas autre chose ; ses découvertes scientifiques même les plus élevées con* sistent uniquement dans la perception ou l'invention de rapports nouveaux, auparavant ignorés. C'est paiement dans l'ordre des rapports que se meut notre activité ; elle consiste fondamentale^ ment à maintenir certaines relations, à en changer d'autres ou à en établir de nouvelles. La fin de tous nos désirs réside uniquement dans les mêmes faits. En un mot, nous ne voyons rien , nous n'aimons rien, nous ne croyons rien, nous ne faisons rien qui soit en dehors de la catégorie des rapports. Sans doute, les principes ou les objets de ces rapports sont des êtres sid)stantiels ; mais ces êtres ne peuvent manifester leur existence qu'en entrant eux-mêmes en contact. Nous n'en pouvons pénétrer l'essence, et ce serait même une tentative aussi oiseuse que stérile ; mais nous pouvons parfaitement en apprécier les qualités et les propriétés, c'est-à-dire tout ce qui se manifeste lorsque ces êtres entrent en rapport entr'eux ou avec nous. L'univers créé peut donc être considéré comme une.immense hiérarchie de rapports ordonnés selon une loi.

A LA SOBNGB 0fi I'RISTOIRë. 327

Toutes les choses de oe monde étantamsi» le but d'activité commun est donc relatif aux rapports de l'espèce humaine ; c'est dans cette catégorie qu'on doit le chercher et le rencontrer. Et c'est, aussi» pour cette raison que ce serait une grande erreur de faire émaner un but d'activité commun, d'un in-* térét purement individuel, et d'espérer l'y trouver. En effet, lorsque l'individu ne tient compte que de lui-même, il ne voit pas l'ensemble de ses rapports; ce serait en pensant à ce qui n'est pas lui, c'e8t4'<lire en sortant de lui-même, c'est-à-dire en renonçant à la vue de ses passions, de ses instincts, de ses intérêts et de ses préjugés, qu'il serait sur la voie de ses relations véritables. Lesfous, dans la ri-gueur de l'appréciation, ne sont que des gens qui ont le malheur de s'apercevoir seulement eux*»mék mes ; et, aussi, le pur égoïsme est constamment un commencement de folie. Un but d'activité commun est si loin d'émaner de quelque chose d'individuel, qu'il porte l'homme constamment au^elà deTac-^ lualité et de lui-même, et lui commande d'établir des genres entiers de rapports qui n'existent point encore, soit dans sa personne, soit dans oe qui l'entoure. Autrement, ce ne serait point un but.

Afin d'arriver» cependant, à donner un nom concret à ce but , demandons*nous, quels sont les divers genres de relations qu'il est permis à Thomme de concevoir ou d'opérer? La réponse h cette ques-

328 INTRODUCnON

tion n'est point difficile. L'homme, évidemment, a quatre ordres de rapports ; 1^ ses rapports avec Dieu ; 2* ses rapports avec ses semblables ; 3"* ses rapports avec lui-même; V ses rapports avec le monde physique vivant ou brut. Or, s'il existe une formule qui, non^seulement contienne la règle de ses actes, mais encore prescrive un certain perfectionnement à opérer dans ces quatre ordres de relations, il est certain que cette formule constitue le but d'activité commun tout entier.

n n'y a, parmi les hommes, qu'une seule espèce de loi qui soit douée de cette puissance et de cette généralité ; c'est la morale. La morale s'adresse à toutes les relations humaines ; elle les r^lemente ; et, en même temps, elle offre l'indication et la prescription des perfectionnemens et des progrès à opérer. Jamais devant elle, ni l'homme, ni la société ne sont assez parfaits. La morale règle les rapports que l'homme doit avoir avec lui-même ; elle lui apprend comment il doit agir sur son organisme pour en faire un instrument approprié à sa fonction. Elle contient la loi de ses relations avec ses semblables, la loi de ses devoirs et l'indication d'une perfection à atteindre dans cet ordre de rapports. Elle lui enseigne ce qu'il est vis-à-vis de Dieu et ce qu'il doit faire pour mériter devant lui, enfin elle lui dit ce que le monde est vis-à-vis de lui et comment il doit l'administrer. Ainsi, la

A LA SrjENCB DE L HISTOIRE. 329

' morale s'adresse à toutes les relations de rhomme et, lui pose le but de perfectionnement qu'il doit y atteindre. Elle renferme donc toutes les conditions d'un but d'actiyité ; mais, en outre, elle poss^e toutes les facultés abstraites précédemment exposées. Sans elle la Yie sociale est impossible ; . cette Térité est tellement évidente, tellement expérimentale, qu'il est inutile de s'y arrêter. Mais, de plus, elle est nécessaire à la vie individuelle. Qui ignore, en effet, que la morale est la meilleure des hygiènes? Qui igq^ore que l'oubli de cette loi n'a pas seulement un résultat odieux pour les autres, mais un résultat fatal pour nous-mêmes? Qui ne sait dans quel abâtardissement physique et intellectuel tombent ceux qui en négligent les préceptes? Combien n'a-t-on pas recueilli, dans l'histoire et dans les annales de la médecine, d'exemples prouvant que la vie même, par des pratiques défendues, est atteinte dans la source, et que les races deviennent maladives, s'amoindrissent et s'éteignent ? Que l'on voie ce qu'était devenue l'antique race des Grecs et des Romains, comment s'affaiblirent et disparurent tant de races royales, et l'on reconnaîtra où conduit l'abus des choses proscrites par la morale .

La morale a une virtualité corrélative à celle du langage, en sorte que toute langue a une signification morale, et toute morale ne peut être trans-

mise qu'à Taide de la langue. Aussi, la tradition nous dit que le premier homme reçut en même temps l'enseignement de la morale et du langage ; et r histoire nous apprend que toute modification dans la tradition morale a eu, entr'autres oonsé" quences, celle d'opérer un changement dans la langue.

Enfin, la morale contient en elle tout ce qui est nécessaire pour former une croyance complète et intégrale, o est^i^lire comprenant touf ce qui peut être Vobjet de la foi. En effet, la morale emporte, avec elle et enveloppée dans ses préceptes, VaTOrmation de tout ce qui la sanctionne. En donnant la loi des rapports que nous pouvons établir, elle affirme la réalité des êtres qui sont l'objet de ces rapports ; elle constitue, en un mot, le dogme des existences.

On nous demandera, peut-être , pourquoi nous donnons à celte loi génératrice des buts d'activité communs, le nom de morale et non celui de dogme. Il semble, en efiet, indifTérent, puisque le dogme y est contenu, de la désigner par l'une ou l'autre de ces appellations ; et, par suite, il semble inutile d'innover en cette matière oîi il est d'un usage généralement reçu de considérer comme dogmatique tout enseignement initial donné aux hommes. Nous avons longuement traité cette question dans notre cours de philosophie ; ici, nous n'en dirons

A LA SCIENCE DE t'HISTOIRE. 391

qae quelques mots. Nous employons le nom de morale, non parce qu'il est indifiTérent, non pas même parce qu'il est le meilleur, mais parce qu'il est le seul véritable, le seul qui, dans l'acception universellement admise, signifie positivement les caractères de cette loi initiale; en effet, elle est entièrement relative aux rapports que nous devons établir avec les autres êtres ; si elle pose le dogme des existences, c'est par ampliation, ainsi qu'elle pose les principes de la syntaxe et les règles de l'affirmation ; c'est parce que logiquement il est impossible de nommer une relation, sans désigner les êtres qui sont l'objet de cette relation. Mais, ce qui nécessite définitivement l'obligation d'appeler cette loi du nom de morale, c'est que nul autre mot, dans aucune langue, ne peut en exprimer les fono;. tîons véritables. En effet, elle est entièrement pratique; toutes les proscriptions qu'elle contient sont de cet ordre. Enfin, elle s'adresse uniquement à la faculté qui fait de nous des êtres moraux, c'est4i-dire au libre arbitre. Cette loi nous est proposée, mais nous sommes libres d'y obéir ou d'y désobéir. Au contraire vis-à-vis du dogme, nous ne sommes pas libres ; s'il y a quelques existences que nous puissions accepter ou refuser, quoiqu'à cet égard même la logique ne nous laisse pas le choix, cependant la plupart ou plutôt presque toutes les existences sont telles que nous sommes

forcés de les reconnaitre et de les subir quel que soient d'ailleurs nos désirs ou nos volontés. Ainsi, le nom de morale est le seul vrai nom qui puisse convenir à la loi génératrice des buts d'activité, le seul mot qui, dans le langage universel, ait une acception correspondante à Vidée concrète de cette loi .

La morale, en déterminant quels sont et quels doivent être les rapports de Thomme avec Dieu, engendre la religion, et, par celle-ci, la théologie, le culte et lart. En même temps en donnant le règlement des rapports de Vhomme avec luimême, la morale engendre la conscience et les mœurs. En effet, ce qu'on nomme sens intime ou conscience, n'est jamais autre chose que le reflet des préceptes moraux qu'un long enseignement et un long exercice ont fait entrer en nous-mêmes et ont imprimé dans notre âme à ce point qu'ils en sont devenus comme des attributs nouveaux ou des qualités propres. En réglant les rapports de Vhomme avec ses semblables, la morale engendre la vie sociale et la vie politique ; elle forme le critérium des lois civiles et pénales, le critérium du pouvoir et du gouvernement, la doctrine des dévoilas et des droits, etc. Enfin, en formulant la loi générale de nos rapports avec 1 * univers , elle engendre le premier principe des sciences naturelles et de V industrie. Telle est enfin la fécondité de la morale , que cette

esquisse abrégée n'en donne encore qu'une imparfaite idée. Cependant, en examinant les conséquences qui résultent des diverses fonctions de la morale, on voit comment un but d'activité à l'état parfait, est constamment religieux; comment il fait tendre à améliorer incessamment et la nature individuelle, et la vie sociale ; on voit enfin comment se tiennent et se lient , comme des dépendances d'une synthèse vaste mais unique, tous les faits, toutes les puissances actives que l'on observe dans l'histoire dé l'espèce humaine.

Dans les pages précédentes , nous avons traité des propriétés de la morale ; nous allons maintenant en rechercher l'origine, en étudier la certitude et l'identité. Nous montrerons ensuite qu'elle constitue le critérium de la certitude en toutes choses.

La morale est évidemment antérieure à tout ce qu'elle engendre ; or , puisqu'elle engendre la société, il faut en conclure qu'elle est antérieure à la société. Cependant, on ne peut concevoir qu'elle vienne d'un homme, car on ne comprend pas comment l'homme pourrait naître et vivre hors de l'état de société. La morale et la société seraient-elles donc antérieures^à l'homme lui-même ? Pour ceux qui , dans ces choses , repoussent l'intervention divine , il n'y a qu'un parti à prendre afin d'éviter ces insurmontables difficultés, c'est de supposer que le moude , tel qu'il est , a été et sera

de tout temps , que l'état phàioméaal oii nous yh YODS n'a jamais comm^icé et ne finira jamais; c'est, en un mot» d'affirmer que la sodéié, la morale et les hommes sont étends. Mais aujourd'hui , cette supposition que la tradition universelle et la lo^ que rq[KHissent » cette supposition est inadmissible, La sciaice moderne a recueiUi d'innombrables prmves dont elle a ranpli ses musées , d'oii il résulte que l'homme est une espèce nouvellement venue sur la terre. On peut faire toucher du doigt et à l'œil des marques certaines , et des faits qui nous apprennent que l'état phénoménal, dont nous faisons partie , a commencé « et que notre espèce est, sur cette terre, le dernier ^i&nt du Créateur. Ainsi , l'hypothèse de l'éternité de ce monde est mise à néant ; ainsi la difficulté , que nous avons soulevée , ne peut être évitée ; on est obligé de la résoudre. Or , la solution est facile ; mais il hjat que l'action divine intervienne. Par quel motif , repousserait-on cette intervention ? serait-ce parce que c'est un mystère inoompr^ensible ? maïs n'eiiste-tnil-pas un mystère pareil en toutes choses, même dans celles qui nous traabent incessamment sous les sens ? La science nous apprend quels sont les rapports entre les êtres, elle nous en montre l'ordre et quelquefois la loi ; mais nous apprendelle quelque chose sur la nature intimede ces êtres, ^r les causessecrètes des propriétés qu'ils «kanifes-

A LA scuufCK 0s l'histoirë. 335

lent? elle ne nous en dit rien et nous n en Toyons rien» Pour qui réfléchit > le mystère est partout ; il nous entoure et nous presse même dans les opéra* tioœ les plus usuelles de la vie. Vous reoonnaiâseï d mlleuis que Dieu acréé lemondeetque sa volonté leconserve; vous y êtes contraint par la logique* par l'observation et par les faits. Or^ pensei^vous qu'il y ait à ses yeux une créature plus précieuse qu'une autre , et que Thomme ne vaille pas autant que le globe qui le porte 1 Votre répugnance viendrait* elle des prét^tions intellectuelles que vous vous êtes fiiites? Refuseriez-vous de convenir > avec vous même , qu'il existe quelque chose qui dépasse la puissance de votre esprit?

Lorsqu'on admet l'action créatrice , il est facile de résoudre la difficulté que nous avons posée. L'homme, la morale , la société ont été créés simultanément Le premier homme et la première femme ont été mis au monde adultes , en société et pourvus de leur but d'activité commun , ou de tout ce qui était nécessaire pour engendrer une so- <iété humaine. Cette vérité est celle que la tradition nous enseigne ; elle est consacrée par l'assentiment universel. Elle est enfin la seule affirmation raisonnable dans le sujet. En effet , du moment où il est démontré que le monde a commencé , il est prouvé que l'espèce humaine a également eu un commen«ornent. Du moment où il est prouvé que l'espèce

336 iMRODuaiON

humaine a eu un commencement , il est démontré qu elle a été mise au monde pourrue de tout ce qui lui était nécessaire pour subsister. Or, quelles étaient les conditions indispensables à sa conservation ? Il fallait d'abord qu'il y eut plusieurs individus créés , un homme et une femme au moins ; il fallait que ces individus fussent adultes ; car ils n'avaient point de mère pour nourrir et soigner * leurs premières années ; il fallait qu'ils sussent se conduire au milieu de cette nature nouvelle et inconnue , ou , en d'autres termes , qu'ils eussent un enseignement qui leur apprit et ce qu'ils devaient faire et ce qu'ils devaient éviter. Conune ils devaient agir à l'instant même , il leur fallait un but d'activité ; et comme ils devaient penser etcommuniquer ensemble , il leur fallait une langue. En un mot, puisqu'il est prouvé que l'homme physique se déprave lorsqu'il ne jouit pas de l'activité intellectuelle , il fallait pour se conserver et même exister corporellement , qu'ils reçussent le don de la vie intellectuelle et morale , comme ils avaient reçu celui de la vie charnelle. Ainsi, ce n'est pas, par faiblesse de raison, mais par force de logique, que les plus grands génies de tous les temps ont ajouté, sur cette question d'origine , pleine confiance à la tradition. On doit admettre , avec eux , que la morale ou le but d'activité humain , est une connaissance révélée , dans l'acception religieuse du mot.

Ce fait de la révélation initiale du but d'activité commun ou de la morale , est tellement nécessaire devant la logique et la science, qu'il est, aujourd'hui , généralement accepté , même par les hommes qui sont incrédules à l'égard de toute autre espèce de choses , dès que ces hommes sont au courant des connaissances de notre temps. Mais, la difficulté, dont nous venons de voir la solution , n'est pas la seule qui se présente dans la question dont nous nous occupons. Il est certain , et l'histoire en fait foi , qu'il y a eu , en divers temps , d'importantes additions faites à la morale primitive. Or , ces additions sont-elles encore le fait d'une révélation divine , comme la tradition le dit , ou , sontelles un fait purement humain , le fait d'un homme supérieur qui , ayant pris pour thèse , la morale initiale , en a déduit des conséquences qui , avant lui , n'avaient pas été aperçues ? Ce problème est grave et difficile ; il mérite d'être étudié avec soin.

L'histoire universelle rapporte un grand nombre de faits qui tombent sous cette question. Excepté dans les temps modernes de notre Europe chrétienne , tous les fondateurs des nations, tous les législateurs religieux , tous les directeurs d'une grande révolution sociale , tous ceux en un mot qui ont présidé au commencement d'une période logique, ont été considérés comme divins ou comme étant entrés , d'une manière directe ou indirecte , T. I. ^ 22

en relation avec la divinité. Dans les Indes » les chefe des dernières révolutions qui signalèrent la religion des Brahmes , sont considérés comme des incarnations ou des avantaras de Wisdmou ; la fondation du boudisme est attribué à une incamar tion divine ; Numa , le l^islateur religieux des Ro* mains, a des entretiens avec une divinité ; Odinest un être divin ; Mahomet est inspiré par.unange, et il jouit même de la vue de Dieu , etc. La vérité de ces narrations a été acceptée ou est encore acceptée par de nombreuses populations. Devons-nous l'admettre paiement ; devons-nous ne rien rejeter de ce que la superstition ou la reconnaissance des hommes ont consacré en un temps ou en un Mm quelconque du globe ?

La méthode historique, à laquelle nous avons consacré le livre précédent, nous semble un moyen parfait pour décider dans ces questions. Toutes les fois, en effet, que nous arrivons, en en faisant usage, à reconnaître la jQliation de qudqu'un de ces enseignemens prétendus divins, à le rattacher au point de départ initial, à constater qu'il n est autre chose que la formule ou le signe d'une des progressions ou d'une des séparations dont nous avons parlé, nous sommes certains que les auteurs, les législateurs et les directeurs de ces mouvemens sont des hommes ; car nous voyons, alors, qu'ils n'ont, en réalité, apporté dans le monde rien autre

A LA SCIENCE DE l'HISTOIRE. 339

de nouveau qu'une déduction , une application ou une négation de quelques-uns des principes posés au début de Vàge logique. En effet, en procédant ainsi, et pour parler seulement des exemples déjà cités, nous trouvons que, dans les Indes, les incarnations de Wischnou et de Buddha sont attribuées à des hommes qui ont donné le signal de révolutions , depuis longtemps en puissance , et qui étaient commandées par le système moral et théo* logique par lequel avait commencé la société. On trouve que Numa emprunta ses lois aux civilisations voisines , qu'Odin était un réformateur, et Mahomet la conclusion de Varianisme.

De cette manière, on éclaire, sans peine et avec assurance, une partie des obscurités et des mystères que nous présentent les traditions religieuses des peuples ; mais la question n'est point résolue : on n'a fait en quelque sorte que reculer la diJQSculté. En effet, l'étude de l'histoire nous oblige de reconnaître que l'humanité a eu plusieurs âges logiques. Chacun d'eux a commencé par l'institution d'un but d'activité nouveau, par une institution morale qu'il est impossible de cx)nsidérer comme une déduction de la morale antérieure, impossible, par aucune voie de filiation, de rattacher à celle-ci. Il y a unité dans les tendances des divers buts d'activité ; il y a un rapport de progression entre les uns et les autres ; mais nulle similitude , et plutôt, au

340 LMRdDUCTION

contraire, une opposition au moins apparente. Pour avoir une idée de ces différences fondamentales , il suffit de comparer la morale du christianisme à celle du paganisme. La première proscrit toutes les passions que l'autre autorisait ; elle protège et relève tout ce que Vautre abaissait ou dédaignait ; elle enseigne que r homme doit sacrifier tout et jusquà sa vie à ses semblables, tandis que l'autre lui demande seulement de ne leur faire que ce qu'il voudrait qu'on lui fit; elle ordonne qu'il y ait charité là oh l'autre ne demande que justice ; elle veut que le pouvoir soit un pur. dévouement et un pur sacrifice , tandis que l'autre en fait un droit ; elle sépare le devoir du droit , elle commande que le second soit toujours sacrifié au premier, tandis que le paganisme confond l'un et l'autre, en faisant du devoir le moyen de conserver le droit, c'est-à-dire, la race, la gens, la cité, etc. En un mot , les différences et les oppositions sont telles que l'une ne peut être engendrée de l'autre, et, à plus forte raison, ne peut en être une conclusion logique. Dans Tordre moral, ces différences ressemblent à celles que nous montre l'étude géologique du globe, différences dont l'apparition ne peut être attribuée qu'à l'intervention créatrice de l'action divine.

Ces créations morales, ces enseignemens qui engendrent lesâges logiques, sont-ils également l'effet d'une intervention divine? Nous n'hésitons pas à

A LA SCIENCE DE i/hTSTOIRE. 341

le croire ; et, ici. nous n'invoquerons ni la foi, ni la tradition, ni lassentiment unanime de générations innombrables ; nous nous appuierons seulement sur ce q\i*il est impossible qu'un homme, notre semblable, en soit lauteur. En effet, on ne peut concevoir, d abord, qu'un individu puisse apercevoir , simultanément et parfaitement , les quatre ordres de rapports moraux dont nous avons parlé plus haut; car s'il en aperçoit un, c'est un motif pour qu'il ne voie pas les autres. S'il ne considère que le côté individuel, il omettra les autres ; s'il ne s'applique qu'au point de vue religieux , il laissera encore les autres de côté; s'il s'attache même au point de vue de ses semblables, il est également certain qu'il spéculera pour eux comme il le ferait pour lui-même; c'est-à-dire fort mal. Comment, en effet, aller imaginer, pour les rendre heiireux et les conserver, de leur imposer des formes de sacrifice nouvelles, excessives et jusqu'alors inouies I Mais, en supposant, ce qui est impossible, qu'il put simultanément envisager les quatre espèces de relations et y imposer l'unité de but, malgré la variété des préceptes et des fins, le résultat serait-il une vérité? En ces matières le libre arbitre etle caprice, comme nous l'avonsdéjà vu et comme nous le répéterons encore, n'ont point de place, n faut que le but proposé offre un immense avenir aux hommes; il faut qu'il les conserve, et qu'à cette

fin, il soit comme un article de la loi générale qui règle l'univers. Or, quel homme pourrait connaître l'avenir et les convenances qui sont imposées à notre existence dans l'ordonnance de ce monde I Si nos lecteurs veulent bien se donner la peine de méditer et de développer ces motife et se rappeler tout ce que nous avons déjà dit sur ce sujet dans le cours de cet ouvrage, ils agiront comme nous ; ils se rangeront du côté de la tradition ; ils reconnaîtront qu'il y a lieu d'admettre une intervention divine au début de chaque grand âge logique de l'humanité.

On acquiert, au reste, la confirmation de cette conclusion, lorsqu'on examine oh gît la certitude de la morale , et d'où en émane l'identité. Nous allons nous occuper de ces deux questions.

Dans les sciences naturelles, dans les sciences positives, en astronomie, en physique, en chimie, en physiologie, il est reçu, comme précepte de méthode, ainsi que nous l'avons déjà dit, que la vérité d'une formule est démontrée lorsqu'elle s'applique facilement, non-seulement aux faits, mais à la coordination qu'on remarque entr'eux, lorsqu'elle est féfonde et produit des pratiques nombreuses et assurées. Cette vérité est reconnue d'autant plus grande que la formule comprend plus de faits et donne plus de fruits. Or, à en juger d'après cette méthode dont la source d'ailleurs est un précepte moral que

A LA SaKNCB DK L'HTSTOIRE. 343

nous pourrions citer, à en juger, d'après cette méthode, qu'y a-t-il de plus vrai qu'une loi, qui, touchant tous, les rapports de l'homme, est partout un guide assuré ; qu'une loi, qui réglemente ce qui est aussi vaste, pour nous, que Tunivers tout entier , c'est-^-dire notre intelligence; qu'une loi, qui conserve la société et les individus au sein d'une nature puissante, où l'erreur est immanquablement mortelle; qu'une loi, dont les conséquences sont la civilisation et les richesses de toutes sortes que nous possédons I Cette loi est évidemment la vérité par excellence ; elle a conduit l'humanité, comme un aveugle,dansla voiedu progrès que celle-ci ne voyait pas; elle l'a menée à des connaissances, h des pratiques, à des résultats dont elle ne se doutait pas quelques siècles avant^ contraires même à ses espérances et à sa science. Elle l'a menée d'autant plus vite qu'elle lui était plus fidèle et qu'elle s'abandonnait, avec plus de confiance, à sa direction énergique et sévère. Quel homme aurait pu jamais imaginer une pareille formule? Quel homme aurait pu savoir, sans l'avoir appris, toute la science, toutes les pratiques, tout l'art à venir?

Ainsi , la preuve de la certitude et de l'origine divine de la morale réside dans une seule vérification qui est supérieure à toute négation : c'est que la morale a conservé et enrichi l'humanité.

Or, si la morale n'était pas reçue par les hommes

344 INTRODIICTÏON

comme un commandement divin, comme une loi doninée par celui qui les a créés et qui règne souverainement sur Tunivers, il n'y aurait, personne qui consentit à obéir à ses préceptes souvent sévères et toujours difficiles. Or, tout le bien produit a été engendré par Tobéissance, c est-à-dire par la foi ; tout le mal par la désobéissance, c'est-à-dire par l'incrédulité Ainsi, c'est en croyant à la divinité de la loi, que nos pères ont fécondé la civilisation, qu'ils ont conservé et amélioré l'état social ; c'est par le doute etl'irreligion que toute société est morte. Serait-il possible que cette divinité de la loi fut un mensonge, et que le doute et l'incrédulité fussent des vérités? Il faudrait alors renoncer à tous les principes auxquels l'espèce humaine se confie ; il faudrait croire que la vérité est nuisible et mortelle, et que le mensonge seul est utile et fécond ; ce qui serait le comble de l'absurdité !

L'identité de la morale fournit, avons-nous dit , une autre preuve de la divinité de cette loi. Cette identité n'existe cependant qu'au point de vue du progrès. Les formules diffèrent comme les termes d'une progression, de telle sorte que chacune d'elles comprend les termes antérieurs, mais, cependant, n'y ressemble pas. Or, comment un homme, nôtre semblable, fut-il doué de tout le génie imaginable, aurait-il pu imaginer un de ces termes ? Il ne pouvait le déduire du terme antérieur ; car celui-ci ne

A LA SCIENCE DE l/ HISTOIRE. 345

contient rien au-delà de lui-même. Il n'aurait pu le déduire que de la connaissance dii but définitif delà création del'humanité, et de sa fonction dans runi-vers! Mais, il n'y a que Dieu qui sache ces choses.

Pour trouver un exemple de l'identité morale, qui soit à la portée de tout le monde, il suffit de citer la Bible. Ce livre est, sans contredit, le monument le plus authentique et le plus ancien que nous possédions. Il est le seul qui offre la continuité de la tradition. Que voyons-nous dans cette tradition? c'est que d'Adam à Jésus-Christ il y a continuité dans les enseignemens moraux. Chaque enseignement nouveau comprend ceux qui étaient antérieurs ou plutôt qui étaient accomplis, et vient proclamer des préceptes quiprescrivent des devoirs déplus en plus difficiles, déplus en plus vastes, embrassant un plus grand nombre d'actions, d'individus et de sociétés. Chaque révélation se pose sur celle qui précède, et y ajoute un avenir inconnu et imprévu. Tout, en un mot, y représente une série dont la raison est identique, mais n'est connue que de celui qui en propose à notre obéissance les termes successifs.

Après avoir traité de la certitude et de l'identité de la loi morale, il nous reste à la montrer comme critérium de la certitude. Nous ne nous occuperons de cette démonstration que sous le point de vue usuel et vulgaire. Nous n avons pas besoin en effet

346 INTRODUCnON

de nous arrêter à prouver qu'elle constitue le cri« terium social, puisque nous avons dit qu'elle formait le but d'activité. Il sera également inutile de rechercher comment elle le devient dans l'art, dans la science, etc. ; nous en parlerons dans les chapitres suivans. Nous nous bornerons à la partie scientifique et philosophique de la question sur laquelle nous n'aurons point occasion de revenir.

Pour reconnaître comment la morale est un critérium scientifique absolu pour les hommes, il ne faut que s'élever à un degré suffisant de généralité dans la considération de cet univers ; c'est-^^re au degré oîi se sont placés les grands inventeurs, A ce point de vue, il est évident que toutes les existences qui composent ce monde sont fonctions les unes des autres, de telle sorte que si une seule d'entr'elles venait à être changée, la nature entière serait modifiée, et le phénomène» dans lequel nous vivons, cesserait d'être. Par suite, posséder la loi d'une de ces existences, c'est savoir le premier mot de l'harmonie de l'univers. Connaître la loi d'une fonction, c'est avoir un pomt de départ scientifique. Si au contraire on était, jeté dans ce monde avec des yeux seulement, sans savoir un seul de ces faits primitifs, qui en forment l'ordonnance,' on ignorerait même qu'il y eût plusieurs fonctions, on ne verrait qu'une totalité sans parties. Qu'est-ce en effet que connaître humainement ? c'est connaître

des rapports. Or, si Ton ne possède pas à Tavance un fait spécialisé, on ne pourra jamais voir qu'il existe des rapports, on ne pourra pas même commencer le travail de chercher s'il en existe. Ce qui constitue Tunité d'unfait à nos yeux, c'est, en effet, de ne point y apercevoir de différences ; et aussi ce qui constitue la possibilité de l'analyse, c'est une première différence aperçue. De même, la loi intime de ce fait, celle par laquelle il est un, nous sera possible à connaître, si nous possédons, d'une manière certaine, une seule de ses constances ; car c'est elle qui nous servira de base pour vérifier toutes les coordinations que] nous essaierons pour lier les autres différences que nous croirons avoir vues. Autrement nous n'apercevrons plus rien. Ainsi, l'histoire des sciences nous montre que les hommes ne percevaient pas même les choses qui nous paraissent aujourd'hui les plus grossièrement évidentes, imiquement parce que la série des déductions scientifiques n'était pas encore arrivée au point oh elles devaient les appeler à regarder.

Ces prémisses posées, il devient facile de voir que les hommes ne connaissent, de prime-abord, que la loi d'une seule des fonctions de l'univers, et c'est la leur. Ce sera donc celle-là qui leur servûra de point de départ analytique et de critérium pour juger la coordination des rapports des fontions entre elles. Or, quelle est la loi de la fonction attribuée à

348 INTROmiCTION

Tespèce humaine, quelle est la loi de la société ? cest la morale. Aussi, les erreurs morales des hommes se sont toutes répétées dans leurs erreurs scientifiques.

On ne nous contestera pas queVhumanité ne soit fonction de lunivers, car ce serait absurde. On nous demandera peut-être en vertu de quoi les hommes sont certains de connaître la loi de leur fonction : nous répondrons que c est en vertu de ce qu'ils subsistent , comme société ; en la pratiquant, etquils périssent, au même titre, en la négligeant.

Quant à la question de savoir comment la morale est le critérium en philosophie, il suffit, pour en montrer la raison, de faire voir que c'est ellemême qui l'engendre.

La logique, en mettant les préliminaires de côté, n'est autre chose qu'une exposition des méthodes. Or, c'est le but qui engendre la méthode. Il suffit de cette réflexion pour montrer que la morale étant le but lui-même, elle est, par ce fait, la certitude unique que l'on puisse invoquer en logique. Nous ne voulons pas dire par là que cette dernière, telle qu'elle est aujourd'hui décrite dans les traités des diverses écoles, soit excellente : loin de là ; il nous serait au contraire facile de prouver qu'elle pêche en proportion même de la distance oh elle est de son critérium.

A LA SCIENCE DE l'HISTOIKE. 349

L'ontologien'est que la description des existences que renseignement et Vexécution de la morale démontrent nécessaires. Ainsi toute morale, en définissant ce qae c'est que le bien et ce que c'est que le mal, enseigne que le premier ne peut être obtenu que par le sacrifice de soi-même, par le travail et par l'effort ; tandis que, pour faire le second, il ne faut que s'aimer soi-même, et s'abandonner à ses appétits charnels, etc. Or, pour que ces règles soient vraies et applicables, il faut que l'homme soit doué d'une volonté libre, active, d'une puissance à priori en quelque sorte, capable de combattre et de subalterniser les appétits die sa chair ; en un mot, qu'il soit àme et corps. Il faut enfin qu'il y ait un milieu qui lui résiste, un milieu tentateur pour qu'il ait occasion de travailler et de lutter, etc. C'est ainsi que la morale suppose un nombre considérable de principes dogmatiques, que Von ne peut mettre en doute sans la nier. Et remarquons ici en passant, bien que notre but ne soit pas de faire de l'ontologie, que la pratique de la morale qui est suivie depuis si longues années, cette pratique dont le résultat a été d'avoir conservéjusqu à ce jour l'humanité, et de l'avoir élevée jusqu'où elle est parvenue , est la meilleure et la plus palpable vérification de ces vérités dogmatiques ; car si ce que la morale suppose n'était pas, jamais elle n'eût été exécutée, et jamais aussi ce qui est, n'eût été produit.

350 mmoDucnoN

C'est ainsi que la loi morale atteint les sujets qui, au premier coup-d'œil, lui paraissent les plus étrangers, ainsi que nous le verrons plus bas. Hais, aussi, c'est parce que la morale est le principe de certitude universelle et absolue qu'il a été vrai de dire que le genre humain en masse ne se trompe jamais, et que la voix du peuple est la voix de Dieu, C'est à cause de cela qu'il peut y avoir égalité parmi les hommes ; que le plus pauvre et le plus petit, quand il est probe, peut juger aussi bien que le plus grand et le plus habile. Parmi les hommes, en effet, il ne peut y avoir qu'une chose commune, qu'une chose oh ils soient égaux : c'est la morale. Hors d'elle, il n'y a plus que des différences et des spécialités.

Pour terminer ce chapitre, il ne nous reste plus qu'à étudier comment un but d'activité général peut engendrer plusieurs sociétés ou plusieurs buts secondaires. Nous allons aborder cettedernière partie de notre exposition,

Le premier effet de la fécondité d'un but d'activité est d'engendrer la société qui doit en être Tinstrumentlogique, société dont nous avons parlé longuement dans le livre précédent. Mais, dans le sein de cette grande société , les nécessités de la division du travail peuvent donner lieu à diverses sociétés secondaires , tribus , ciiés , nations , qui, bien qu'obéissant à la loi d'un hut d'activité commun, agisr

A LA SaENGE DB l'HISTOIRE. 351

sent , cependant , habituellement, dans un but secondaire et spécial qui constitue leur mission ou leur fonction particulière en vue de l'ensemble. Souvent » en effet , il se trouve que la grande société doit étmdre sa population et son influence * ou , même combattre et conquérir au levant , au couchant , au midi et au nord du lieu où elle s'est établi. Ainsi , le catholicisme , en Europe , était entouré d'ennemis et devait se défendre partout. Ce sont les fonctions de ce genre , qui deviennent le principe de formation des tribus , des cités et des nations. De là , la nécessité de distinguer , dans l'histoire , deux espèces de sociétés , la société génératrice ou commune , c'est-à-dire la société religieuse et les sociétés temporelles 6u les nationalités. En d'autres termes , pour nous servir du langage moderne , il faut distinguer la société spirituelle ou l'Église , des nations qui sont les agens temporels de ses œuvres executives.

Toute nation , et sous ce nom nous comprenons les sociétés que l'histoire ancienne appelle castes , tribus ou cités ; toute nation accomplit une fonction ^ciale du but commun. Sous ce rapport, elle a un but particulier qui la conservera autant que durera la nécessité temporelle de ce genre d'activité. Ce but est le point de départ et le principe de la nationalité dans un peuple. En effet , lorsque plusieurs actes ont été produite , il y a une tradi-

tion spéciale à ce peuple ; son nom est d'autant plus illustre qu'il s'est distingué par des travaux plus difficiles et plus grands. Ce nom devient un titre de noblesse , dont chacun est fier , et auquel personne ne voudrait manquer ; de cette manière, l'énergie dans l'œuvre est accrue par le sentiment de la solidarité qui unit les pères aux enfans.D'un autre côté , les modifications que produisent dans l'organisme corporel un certain genre d'occupations , se transmettant et s'accroissant par voie de génération ; il arrive que ce peuple devient , chaque jour , mieux approprié corporellement à sa fonction spéciale. Il se forme une race remarquable par son aspect physique et ses habitudes. La nation enfin existe tant par la conscience de son devoir , de sa tradition et le sentiment de la solidarité qui unit tous les hommes qui portent le même nom , que par ses caractères physiques ; elle existe réellement en esprit et en chair. Cette unité, sous tous les rapports , est d'autant plus grande, qu'elle a duré plus longtemps. Ainsi , dans les peuples de l'Europe moderne, on reconnaît facilement, à mille habitudes intellectuelles et physiques, les portions de ces peuples qui , depuis plusieurs siècles, travaillent ensemble et celles qui ont élé adjointes successivement à des époques moins reculées . L'unité enfin devient telle , que cette nationalité lors même qu'elle est chassée du sol qu'elle occupait , lors

A LA SaENCË DE L*HIST01RE. 353

même qu elle perd la communauté du langage et des habitations lors même qu'elle est dispersée, subsiste enœre, portant partout le même caractère intellectuel et physique. Les Juifs et les tribus dites des Bohémiens nous offrent des exemples remarquables de cette persistance.

Outre les nations , que la société spirituelle engendre dans la marche naturelle de son développement régulier , on doit considérer comme sortant de son sein toutes les populations qui en sont chassées par suite d'une hérésie, ou qui s'en séparent par suite de toute autre négation. Chacun de ces peuples , comme nous l'avons vu, subsiste, en définitive, par la force d'un but d'activité qu'il a emprunté au but commun initial. Au moment de sa séparation , il accepte , toujours , quelque chose de ce dernier; et, en ce sens, il en est encore foncrtion , fonction imparfaite sans doute , mais assez féconde cependant pour devenir le plus souvent une nation.

Il résulte de l'examen, auquel nous nous sommes livrés dans ce chapitre , que la doctrine du but d'activité , envisagée sous forme concrète , satisfait à toutes les conditions que nous avions établies dans nos considérations abstraites, et manifeste même plus de puissance que nous n'en avions alors reconnue. Elle explique, en effet, non-seulement la vie sociale des hommes et les révolutions politiques T. I. 23

des peuples , mais encore elle donne le secret de leur activité intellectuelle et scientifique. Nousn a- Yons pu donner que quelques indications sur ce dernier sujet ; mais , si nos lecteurs veulent nous suivre , si, surtout , ils veulent approfondir ce côté de la doctrine, ils peuvent être certains d*y trouver la solution d'un grand nombre de problèmes, sur les facultés humaines , que la philosophie cherche vainement depuis tant de siècles.

Page 1