‹ Introduction à la science de l'histoireChapitre 22 sur 29 · DE LA SCIENCE · texte numérisé non relu

DE LA SCIENCE

T«iit fiijetdc PactiviU humaine pent être ToBjet d'âne science.— Tontes les spécialités scientifiques se ressembleot en ce «jumelles ne sont c^e le dëveloppement d'un même principe logique dans des fins diverses. — De ce peint de vue, on peot considérer la science comme étant nne. — La science est une méthode.— A ce titre, la science n'est qu^tm moyen d« but. — Aussi elle éprouve des modifications correspondantes à celles qu'éprouve le but d^activitë social.— Conséquences de cette dépendance de la 8cience.-^I>eToirdes satans.-— Comment la science découle du but moral ou social. — > La progression dans lea sciences a lieu par un pas^ sage alternatif de Thypothèse k la vérification. — De rhypothèse.— De I» vérification. *--GdnmieBt elles s'engendrent.— De la question encyclo-^ pédiqoe. -^ Correspondance des périodes du mouvement scientifiqve avec les périodes des âiges logiques.

Tout sujet de Tactivîté humaine fournit matière à une science. Aussi, Tétat scientifique doit-il être considéré comme Tune des formes générales et habituelles dont sont susceptibles les diverses constantes sociales , ou qu'elles sont toutes également destinées à acquérir par l'effet du progrès. Dans la politique, dans la guerre, dans Findustrie, dans

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l'éducation , dans les beaux-arls , dans les arts et métiers, etc. , il y a, aussi bien , lieu à la formation de sciences, que dans la théologie, l'astronomie, la physique, la physiologie, le droit, etc. Ces diverses spécialités diffèrent par le système de connaissances qu'elles embrassent et par la fin particulière qu'on s'y propose ; mais, elles se ressemblent toutes en ce qu'elles ne se composent pas seulement , ainsi que l'affirme la définition vulgaire dont nous avons fait précédemment justice, d'une pure connaissance. Elles ont, au contraire, toujours et uniformément, pour but, une prévoyance appropriée à l'espèce de faits dont on s'y occupe. Par suite , elles ne sont autre chose qu'un même principe logique développé sur des sujets difiFérens, et appliqué à des usages divers. Cette unité générique permet d'établir un même ^tème de considérations applicables à toutes les variétés des sciences, ou, en d'autres termes, de faire abstraction des sciences, pour ne considérer que la science en elle-même.

La science n'est point la même chose que le raisonnement, elle en est le produit; et, lorsqu'elle est produite, elle en devient la base la plus importante, si ce n'est Tunique. En un mot, la science est au raisonnement , ce que tout instrument est à une faculté quelconque. La science, envisagée comme produit ou comme résultat, représente, en

réalité, la somme des raisonnemens opérés, et, par suite, elle constitue comme un raisonnement préparé à l'avance pour toutes les éventualités. D un autre c6té , considérée comme base des raisonnemens à opérer, elle constitue une méthode.

La science, en effet , au point de vue abstrait le plus élevé de la fonction, n'est jamais rien de plus qu'une méthode. Car, qu'est-ce que prévoir en définitive? C'est posséder une méthode. Il y a loin de là sans doute aux procédés simples, mais véritablement universels, que l'on enseigne, dans la logique, sous ce dernier nom. Cependant, si l'on veut y regarder avec attention, on reconnaîtra que le but seul diffère, tandis que la fonction est la même. Les procédés logiques sont destinés à conduire le raisonnement d'une manière seulement générale et le plus sûrement possible, à des conclusions ou à des résultats connus ou incpnnus. Les procédés de prévoyance ont une fin analogue ; salement la destination en est complètement spéciale , et le résultat cherché est toujours connu et désiré; en sorte que l'unique dissemblance qui existe entre la science considérée comme méthode et tout autre moyen logique, consiste seulement en ceci, qu'elle forme une méthode spécialisée d'une telle manière que l'on soit toujours certain des conséquences lorsqu'on en fait usage. Mais, quant à la fonction, elle est entièrement semblable.

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Qr , toute méthode n'est qu'un moyen vers lebnt. Par suite , toute méthode découle du but et Tarie selon celui-ci. En effet , dans ce qui forme la ma<^ tière ou Tobjet d'une science* il y a. outre tous les phénomènes qui peuvent tomber sous les sens lorsqu'ils sont attentif, c'estnà-dire outre les Mis naturels ou factices, outre les coordinations natu^ relies dont elle se compose, l'usage que l'homme veut faire de toutes ces choses, et le point de vue d'oii il les envisage. De là, la recherche et l'étude de rapports particuliers qui changent complètement l'aspect de la science et les propriétés du moyen. C'est ainsi que les nécessités de la pr^ voyance et la direction des études étant modifiées selon le but , il arrive forcément que la méthode ou la science est elle-même modifiée d'une manière proportionnée. Au reste , lorsqu'on tient compte , ainsi qu'on doit le faire, de la définition même de la science { qui est d'avoir pour but de prévoir), lorsque, de cette considération, on tire les inductions nécessaires pour résoudre la ques-tion qui nous occupe dans ce paragraphe, on trouve que, par cette définition même , la science n'est rien de plus qu'un moyen pour atteindre une fin déterminée. Nous ne connaissons pas de spécialité dont, à y bien regarder, ce ne soit le caractère fondamental, la virtualité première et l'utilité pratique. Il est donc tout simple, nou& le répétons»

que la science change avec le principe dont elle est le moyen, c est-à-dire avec le but d'activité social qui engendre, coordonne, et dirige tous les modes de la vie productrice des hommes,

De là , la déduction et la preuve théorique de deux affirmations importantes comme connaissances et comme pratiques , savoir : r que la science travaille dans un but qui est placé en dehors delà science elle-même ; et 2° que toute science découle de la révélation morale , ou est modifiée par elle* Nous allons nous occuper de Texamm de ces deux propositions autant qu'il est nécessaire dans la de»tination spéciale de cet ouvrage. Je commence paf la première.

Nous avons déjà montré que la science ne pouvait être le produit d'un prétendu instinct de cour naître; elle n'est donc point créée .dans l'intérêt d'une pure délectation intellectuelle; mais dans une fin pratique. L'histoire nous apprend que cette fin est Tunique et véritable cause de l'avancement qu'elle a reçu dans tous les temps. Aussi , toute science qui n'est pas acfw, selon l'énergique expression de Bacon, toute science qui ne se propose pas un but, qui ne conclut pas a donner aux hommes une faculté usuelle ou progressive, et qui, en un mot, ne va pas à une démonstration ou à une pratique, est une science morte, ou plutôt est indigne de ce nom. En outre, de ce que le but de la

science est placé en dehors d'elle-même, il s'ensuit que le véritable savant est, comme tous les autres hommes, soumis à la morale du dévouement. Plus que tous les autres, il doit bien connaître le principe du mouvement social ; plus que tous les autres, il doit être instruit et convaincu de la doctrine du but social, ou des tendances de l'époque oîi il vit; c'est là en effet où il doit puiser ses plans, ses hypothèses, sa conclusion et son critérium. Celte conséquence est si vraie, que tous les plus grands hommes dont r histoire de la science fasse mention, tous les génies inventeurs, ont été, aussi bien dans les époques organiques que dans les époques critiques, ceux qui croyaient avec le plus de foi et de savoir aux tendances et au principe fondamental du mouvement social dans lequel ils vivaient. Tels étaient, dans les temps modernes , Copernic , Kepler, Descartes et Newton. Tels étaient, dans une époque critique des temps anciens. Thaïes de Milet, Pythagore et Aristote.

Pour apercevoir comment la vérité , dans l'ordre même des phénomènes de la nature, est d'autant plus voisine des hommes , qu'ils sont placés d'avantage au point de vue de la loi qui conduit les sociétés humaines , il suffit de se rappeler que l'espèce humaine est fonction de ce monde, et que la loi de sa fonction est nécessairement en conformité avec les lois qui règlent l'ordre universel. De

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toutes ces lois, c'est la seule qui puisse nous être parfaitement connue, parfaitement démontrée et affirmée par lexpérience, car. si elle était fausse, rhumanité eût été par elle conduite à la mort. Or, d'après ces préliminaires, il est tout simple que l'on soit d'autant plus près de la vérité, que l'on est moins ignorant de la véritable formule de cette loi sociale, ou du véritable but de l'humanité. Car, connaître la loi d'une des fonctions de l'univers, c'est posséder un premier élément ou une première base scientifique. C'est aussi, pour ce motif, que les découvertes, qui ont lieu dans les époques organiques, sont bien plus nombreuses, bien plus générales, bien plus importantes, que celles qui sont produites dans les époques critiques. Ce fait est un de ceux que l'histoire, mieux faite qu'elle ne l'a encore été, démontrera un jour. Elle fera voir, en même temps, que la richesse des époques critiques consiste surtout soit en des modifications apportées dans les caractères des théories antérieurement établies, les théories restant d'ailleurs fondamentalement les mêmes, soit en une multiplication des détails opérée également sur des données précédemment établies. En un mot , la fécondité de ces dernières époques est proportionnée à la connaissance que l'on y a conservé du but d'activité primitif. L'histoire des sciences en Grèce, comparée h l'histoire des sciences de l'Asie méridionale, nous

offre un exemple remarquable de ce phénomène. Citons un exemple. Thaïes de Milet, que l'on regarde comme le chef de la science greccpie. Thaïes de Milet apporte cette idée générale que , dans le monde, les seuls êtres doués du mouvement spontané, sont les hommes , les animaux et Tambre. C'était un principe scientifique d'une portée considérable chez un peuple qui croyait que tout phénomène était produit par une intelligence douée de Tolonté.Thalès deMilet avait-il trouvé de lui-môme ce principe par excès d'incrédulité envers le paganisme; l'avait-il emprunté à l'Asie moyenne, comme c'est chose probable? C'est une question que nous n'avons pas à examiner en ce lieu. Mais , que fait la science après lui : elle doue la nature, de qualités élémentaires qui, selon l'heureuse expression d'Empédocle , s'approchent par amitié et se repoussent par inimitié. Ainsi, la doctrine des intelligences est convertie en celle de qualités élémentaires ininteUigentes. C'est une modification dans le caractère et non dans la théorie fondamentale. Il y a loin de là au système sorti du christianisme sur le même sujet. Maintenant on dit que ce sont des lois qui gouvernent les choses. La recherche des bis (Jussus Dei, selon l'heureuse expression de Van-Helmont), a remplacé dans la science la recherche des qualités. Mais revenons à notre sujet.

La seconde proposition que nous avons à démon-

trer, est <]ue la science découle du but d'activité initial, ou du but moral proposé à la société hu-maine. Nous ne nous étendrons pas sur cette question autant qu'elle le comporterait peut-être. Nous en avons longuement traité ailleurs (1). Nous ne nous occuperons ici que de ce qui est relatif au but de cet ouvrage.

Pour acquérir, facilement et rapidement, l'idée de la manière dont un but d'activité engendre les sciences, il faut , par hypothèse, faire abstraction de toutes les connaissances déjà acquises au moment oh il est proposé, ou se reporter, par la pensée, à celui qui fut donné à la première société humaine. C'est aussi ce que nous allons faire, nous réservant seulement de parler des choses les plus générales, et de prendre nos exemples là oîi ils nous sembleront les plus significatifs ou les plus authentiques.

En commençant l'étude des générations qui sont produites par le but d'activité commun , il nous semble que la plus générale de ces générations, au point de vue scientifique, consiste dans le principe de distinction, de différence et de définition qui en émane. En effet, sans ce principe, c'est-à-dire si Thomme ne savait, dès le début, soit distinct) Voyez mon Introduction à l'élude des Sciences. Par^, i839i chez Périsse; et mon Traité de philosophie» tom. 2.

guer, soit différencier, soit définir, opérations qui fondamentalement sont cependant identiques, rhomme ne pourrait ni distinguer, ni reconnaître le moindre phénomène ; il n'y aurait pas de science possible. Or, ce principe ressort de la morale de trois manières : d'abord, la morale, en particularisant les actions permises et défendues, en donnant en quelque sorte la science du bien et du mal, affirme un certain nombre d'existences différentes; ensuite, dans le mode même de cette affirmation, elle fournit l'exemple et produit l'habitude de distinguer les êtres et les choses par l'opposition des propriétés, en un mot, de définir l'affirmation par la négation, et réciproquement; enfin, elle porte l'attention sur le fait des différences et des oppositions qui, en toutes choses, aux yeux de l'homme, représentent les deux affirmations fondamentales et contraires de bien et de mal, de oui et de non. Or, personne n'ignore que, sans cette attention à priori qu'inspire aux hommes le sentiment d'un but , les phénomènes passeraient sous leurs sens sans les toucher. Tout le monde sait que, grâce à une attention inspirée par la pure théorie, il est arrivé aux modernes de reconnaître des phénomènes, qui, quoiqu'en apparence, évidens et grossiers, avaient, cependant, frappé les yeux des hommes, pendant des milliers d'années, sans être aperçus. Ainsi, la première fécondité d'un but d'activité con*

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sîste à produire un certain système de distinction et une certaine espèce d'attention ou d action spirituelle. Ce point de départ logique est, en effet, le le lieu sur lequel se montre la première influence de tout grand but d activité nouveau.

Il est un second produit direct, et qu'on ne nous contestera pas, d un but d'activité commun : c'est la théologie. Il suffit d'ouvrir un ouvrage consacré à cette science, pour reconnaître qu'elle est déduite de l'enseignement révélé, et comment elle en est déduite. Or, la théologie a la plus haute influence sur les sciences sociales, philosophiques et naturelles : sur les sciences sociales, en étudiant la catégorie des devoirs et des droits, des culpabilités et des méri tes , ainsi que des peines et des récompenses ; sur les sciences philosophiques, en fondant l'ontologie, et, par suite, en posant la question de tous les problèmes qui s'y rattachent ; et enfin sur les sciences naturelles, en traitant de Dieu et de la création. Nous ne donnerons point d'exemples des deux premières influences ; elles sont trop évidentes pour que personne les ignore ; mais nous en citerons un de la troisième ; nous le choisissons dans la doctrine brahmanique primitive. La théologie indienne disait que tous les êtres, vivant sur la terre, étaient des anges déchus qui y expiaient une faute commise dans le ciel . Elle ajoutait que la sphère terrestre avait été créée dans le but même de cette expiation et pour

en être le lieu ; le soleil, la lune , etc. , ainsi que les intelligences qui les dirigeaient avaient été formées pour éclairer le monde, et servir d'intermédiaires entre le ciel et la terre. Les savans imaginèrent un système astronomique, qui est la calque si parfaite de cette doctrine théologique, qu'il est impossible de ne pas le considérer comme en étant une conséquence. Ils établirent que la terre était immobile au milieu du monde créé, et que tous les autres corps célestes tournaient autour. Il était, en effet, conforme à la logique, quils accordassent la place principale, la place centrale et, en quelque sorte, le rôle de pivot, au corps pour lequel tous les autres avaient été formés. Ce système passa, avec d'autres parties de la science indienne, parmi les Grecs. Elle fut acceptée par eux , quoiqu'ils en ignorassent l'origine ; mais le préjugé resta si fort qu'en vain quelques astronomes émirent l'opinion d'une possibilité contraire ; leurs avertissemens furent rejetés comme des paradoxes ou des hypothèses sans fondement. Le temps n'était pas encore arrivé où l'homme aurait appris et reconnu que lui-même, ainsi que la terre qui le porte, n'étaient que des fonctions de l'ensemble universel. Au reste, si ce n'était pas ici chose inopportune et inutile, si un seul exemple ne suffisait pas, nous pourrions montrer l'influence de la 'théologie indienne jusque dailsla physiologie, jusque dans la doo

trine des élémens ou la chimie de ces anciens temps. Le but d'activité, en réglementant nos rapports avec Dieu, engendre le culte, et parla engendre l'art et la science qui y est relative. En réglant nos rapports avec nos semblables, il engendre les diverses constantes sociales, et par suite la science appropriée à chacune d'elles. En réglant nos rapports avec nous-mêmes, il donne les premiers principes d'une physiologie et d'une hygiène qui lui sont conformes. Dans notre civilisation moderne, cette physiologie et cette hygiène ne sont' point, cependant, encore faites ; elles en sont à peine aux prodromes. Au reste, si l'on tient compte de Texpérience du passé, on reconnaît que le temps n'est pas encore venu. Enfin, le but d'activité, en réglementant nos rapports avec le monde brut, exerce une influence immédiate et puissante sur la direction des sciences naturelles. Ainsi, par exemple, lorsque les hommes croyaient que chaque phénomène était mu par une intelligence, ils ne pouvaient penser à autre chose qu'à fléchir cet être puissant par des prières, ou à invoquer contre lui l'intervention d'une divinité supérieure ; mais jamais à opposer l'art au phénomène. Or, cette pensée a été non-seulement possible, mais inspirée à la science, du moment oîi il a été enseigné que ce monde était brut et inintelligent, et qu'enfin, il nous avait été donné en propriété et en domaine pour l'adminis-

trer el en user de toutes manières. C'est ainsi que lorsque Ton veut étudier la partie scientifique d'une révélation morale, on la trouve partout présente, partout agissante, et partout d'une incontestable fécondité.

Nous avons maintenant à traiter de ce qui est relatif à l'avancement des sciences, à rechercher par quels procédés le progrès s'y opère, comment les richesses acquises se conservent, et quel rapport existe entre les états scientifiques et les diverses périodes du mouvement logique. Nous ne nous occuperons, dans cet examen, que des solutions les plus générales.

En considérant la question del'avancement dans les sciences d'une manière seulement générale, il suffit de dire que le progrès s'y opère par un passage alternatif de l'hypothèse à la vérification, et de décrire quelques-unes des circonstances de ce mouvement. Or, qu'est-ce que l'hypothèse et la vérification?

L'hypothèse n'est jamais autre chose que l'affirmation d'une conviction, d'un désir ou d'une espérance sur un terrain scientifique quelconque. Cette affirmation entraîne nécessairement l'idée d'un rapport d'une certaine espèce , dans un certain ordre de faits. Par exemple, dans la société primitive , lorsque nulle science n'existait encore , on peut se représenter l'hypothèse comme étant,

soit la simple affirmation de quelque partie de renseignement donné, soit de quelque désir ou de quelque espérance qui en ressortait immédiatement. Mais lorsqu'il existe déjà une science faite, r hypothèse, sans changer de nature, change d'aspect ; l'origine en est moins évidente ; elle ne paraît pas sortir aussi immédiatement du but d'activité général ; elle s'en présente comme une induction plus ou moins indirecte. Ainsi, lorsque Descartes affirma qu'il n'y avait dans l'univers créé, Ihomme étant mis à part, que de la matière et du mouvement, peu de personnes, sans doute, s'aperçurent que, dans cette hypothèse, il y eut quelque chose qui vint du sentiment chrétien. Cependant, que faisait par là ce grand inventeur? Si ce n'est affirmer plusieurs rapports qui ressortent du christianisme , savoir que l'homme diffère essentiellement de toute la création, qu'il y est entièrement libre, et qu'il n'a de comptes à rendre qu'à Dieu seul, toutes choses qui ne peuvent être démontrées scientifiquement, à moins qu'il ne soit prouvé de la même manière, que le monde n'a lui-même ni intelligence, ni volonté, ni responsabilité. L'hypothèse de Descartes est certainement incomplète; mais, quoique imparfaite , elle n'en est pas moins une des tentatives les plus vigoureuses qui aient été opérées pour établir au sein des sciences naturelles un point de vue, et par suite un système de

coordination en conformité ayecles toidances delà civilisation moderne.

Lorsque Thypothèse est formulée, le travail de vérification commence aussitôt. Précisément parce que rhypothèse est faite dans un but ou exprime quelque chose qui est en rapport avec le but d'activité social, la pratique commence aussitôt, et cette pratique est une vérification. Autre, sans doute, est la pratique en philosophie , en polilique , dans les sciences naturelles et dans les arts ; mais, partout, elle se ressemble en ceci qu elle consiste en une application qui s'adresse à des choses ou à des existences qui sont indépendantes de notre volonté, que nos théories peuvent prévoir, mais non pas changer. Cette pratique vérificatrice procède par deux voies corrélatives, mais qui sont successivement suivies, voies que Ton a appelées synthèse et analyse. On procède d'abord synthétiquement. Ce premier travail consiste à déduire de l'hypothèse toutes les conséquences qui y sont contenues, el à mettre successivement ces conséquences en pratique , c'est-à-dire au contact des choses auxquelles elles se rapportent. Si les rapports se trouvent tels qu'ils avaient été prévus, si les rapports qui avaient été devinés se trouvent exister, il est évident que l'hypothèse est vraie. Si, au contraire, l'exactitude n'est qu'approximative, l'hypothèse est prouvée incomplète. Quoi qu'il en soit, l'œuvre de la syn-

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thèse étant terminée, celle de lanalyse commence. Dans celle-ci, chaque chose spéciale est étudiée en elle-même et dans la relation qu'elle offre avec rhypothèse primitive, de manière à en montrer de nouveau soit la fécondité, soit les imperfections; de cette manière, une hypothèse devient une cause d'activité qui engendre une multitude de faits antérieurement inconnus, et d'où résulte la formation d'une matière scientifique considérable.

Dans le cours de ce travail, il arrive toujours que l'hypothèse primitive est modifiée plusieurs fois, jusqu'au moment où on l'abandonne enfin comme décidément insuffisante. Alors, on voit apparaître une période d'analyse où l'on ne fait que répéter les œuvres déjà faites et épuiser la fécondité des théories secondaires, jusqu'au moment où l'invention d'une hypothèse nouvelle vient donner un nouveau mouvement de découvertes et d'innovations.

Les hypothèses , sur quelque sujet que ce soit et quelque larges qu'elles soient, sont nécessairement toujours incomplètes, et par suite elles ne constituent jamais que des approximations. Cette imperfection est d'abord une conséquence naturelle de la condition finie , propre à l'espèce humaine ; en outre , elle résulte de la manière même dont nous procédons. Nous ne sommes, en effet, dans une relation assurée avec le monde, qu'au

seul point de vue qui fait de nousdes êtres sociaui; et, à ce point de yue, notre vue ne va jamais audelà de ce que nous sommes actuellement capables d en déduire, quant à l'organisation de notre société ; en d'autres termes, nous apercevons seulelement certaines possibilités; mais nous sonunes loin d'avoir connaissance de toutes. Notre science, même dans l'ordre naturel, est enfermée dans les mêmes limites ; notre regard ne dépasse point les bornes où nous enferme notre condition sociale actuelle. Or, de cette limitation imposée à la science et à l'hypothèse, il résulte que les sciences sont progressives comme la civilisation ; il résulte que l'on peut ranger les hypothèses en série et déduire, dans chaque série, des prévoyances en rapport avec celles que nous établissons dans les séries de toutes les autres constantes sociales.

De tout ce que nous venons de dire, il résulte que l'hypothèse vraie n'est point reflfet de l'arbitraire ou du caprice. Sans doute on peut poser, en toutes circonstances, des hypothèses fausses ; mais celles-là n'ont aucune chance même d'être admises à un commencement de vérification; et, encore dans celles-là quelque inopportunes, quelque absurdes môme qu'elles soient, il est à remarquer qu'il y a toujours une certaine empreinte du caractère de la civilisation où elles ont été imaginées ; elles offrent, en quelque sorte, la parodie de quelqu'un

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des problèmes posés par celle-ci. Quant à Thypothèse vraie, elle ne vient jamais que lorsqu'elle est appelée, c'est-à-dire, à la fin de ces temps d'analyse dont nous avons parlé tout-à-V heure, lorsque laformule précédente étant reconnue insuffisante , la science se borne, en quelque sorte, à faire l'inventaire des matériaux acquis. Alors , le problème est pendant; la question est posée. Ainsi, la vérification est engendrée de l'hypothèse ; elle commence par démontrer l'appropriation de cette hypothèse ; puis atteignant les limites de l'action de celle-ci, elle prouve d'abord qu'elle est insuffisante, et enfin, elle pose pour résultat la question à résoudre par une nouvelle hypothèse. Lorsque cette dernière a paru, elle engendre encore un mouvement semblable qui se termine de la même manière. Par l'effet de cette alternative , la science est incessamment active ; elle est toujours occupée à vérifier une formule ou à en chercher une nouvelle ; elle avance et croit toujours et ne se ressemble jamais, si ce n'est dans le but qui en oiDfre la définition.

11 est une dernière et importimte remarque sur les caractères de ce mouvement alternatif, dont nous ne devons pas manquer de faire mention. L'hypothèse est toujours l'œuvre d'un seul inventeur ; ainsi , elle n'occupe jamais, dans l'histoire de l'humanité, plus que la durée de la vie d'un seul homme. Au contraire, la vérification est toujours T- I. 30

l'œuvre de plusieurs ; c'est le travail ordinaire dont sont occupés les savans aussi bien que les praticiens. La vérification occupe donc, le plus souvent, dos espaces séculaires. Ainsi, aujourd'hui» dans les sciences naturelles, on n'a pas encore épuisé l'hypothèse de Descartes. Mais ce fait, que la vérifica-tion est l'œuvre de tous , pendant que l'invention est l'œuvre d'un seul, est une des circonstances les plus favorables à la certitude de la science ; car c'est le fait qui laisse le moins d'ouverture soit aux idées préconçues, soit au mensonge ou à toute autre espèce d'usurpation de la vérité. Une idée nouvelle a toujours contre elle tout ce qui peut lui nuire, c'est-àdire l'habitude et le préjugé ; elle ne peut en triompher qu'en apportant une réelle utQité.

L'hypothèse, quoique n'étant originellement que l'afObrmation d'une conviction ou d'un désir, se traduit néanmoins sousforme concrète, en une formule représentative des rapports que nous apercevons ou que nous voulons établir dans une classe quelconque de faits. Elle est un signe par lequel nous exprimons un ordre tout entier de relations. Par suite, toute formule nouvelle d'une hypothèse vraie, comprend l'ensemble des connaissances acquises et résume tout ce que les formules antérieures avaient elles-mêmes successivement résumé. Ainsi', elle devient un signe à laide duquel les connaissances scientifiques sont recueillies, concentrées et rendues

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facilement transmissibles et conservables. Une formule vraie a, en effet, cette propriété : qu'on peut en déduire logiquement tous les faits qu'elle a été destinée à coordonner. Ainsi , lorsqu'on disait que la science consistait dans la connaissance des Mis, on se trompait. Si tel était l'unique élément de la connaissance scientifique, cette connaissance serait au-dessus de nos forces ; le nombre de faits est, en effet, si considérable que nulle mémoire humaine ne pourrait les retenir. Mais, à l'aide des théories qui les résument, des formules qui les comprennent, on peut, par le moyen d'un seul signe, en posséder des milliers. Sans ces procédés de concentration , donnés à notre intelUgence, la science n'existerait pas plus pour l'homme, qu'elle n'existe pour les bêtes. 11 y avait donc un bien profond aveuglement chez les écrivains du dernier siècle, qui faisaient une si vive guerre à l'esprit de théorie et de système, et qui plaçaient la science dans l'unique connaissance des faits !

D'après ce qui précède, on voit que, dans les sciences, la conservation s'opère par les mêmes moyens que l'avancement. Cette remarque ne s'applique pas seulement aux procédés que nous venons d'examiner; elle peut encore être faite àl'égard d'un procédé dont nous allons parler, mais dont nous ne dirons ici que quelques mots, attendu qu'il ensera longuement traité dans notre second volume.

Toutes les parties de la science, ou, en d autres termes, toutes les spécialités scientifiques, ont entre elles des relations étroites de dépendance. Ces relations sont nécessaires; car, chaque science ayant pour but une prévoyance appliquable à un système particulier quelconque du système universel, c'est-à-dire d'un ensemble où toutes choses sont coordonnées harmoniquement et au point de vue de l'unité de résultat, chaque science présente forcément l'indieation du rapport qui unit à l'ensemble la portion de phénomène qui en forme la matière. Cette espèce de rapport qui joint chaque spécialité à toutes les autres, a reçu le nom de rapport encyclopédique. Nous montrerons, dans notre second volume, quelles sont les conditions d une véritable encyclopédie et quelles en sont les propriétés, soit quant à l'avancement scientifique, soit quant à la conservation. En ce moment, nous nous bornerons à en indiquer quelques conséquences qui regardent plus particulièrement le sujet de ce chapitre. De ce que chaque spécialité est, par le fait des relations encyclopédiques . en rapport avec plusieurs autres, il en résulte qu'il règne entre elles un certain ordre nécessaire de subordination et de dépendance. Par suite, il est impossible qu'un progrès s'opère dans certaines branches, avant qu'il ait été produit dans quelques autres qui les dominent. Par suite, il est également impossible qu'un

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progrès opéré dans les branches supérieures ne se propage pas dans les branches subordonnées. Par suite, encore, la vérification opérée dans une partie retourne sur toutes les autres. En un mot, la dépendance, qui se montre dans les relations encyclopédiques, se manifeste également dans les progressions. Ces circonstances constituent de nouvelles conditions qu'il faut ajouter à celles dont nous avons précédemment parlé, conditions en vertu desquelles le terrain et le moment des hypothèses sont rigoureusement limités ; conditions en vertu desquelles une invention, du moment oh elle est démontrée, et une vérification, du moment oîi elle est achevée, exercent une influence qui se fait sentir sur tout Tensemble scientifique. C'est aussi en vertu de cette extrême dépendance et en quelque sorte de cette solidarité étroite qui unit toutes les spécialités, que Ton peut dire, en parfaite vérité, qu'il y a, non seulement des sciences, mais une science. C'est enfin dans le mouvement de ces relations que se montrent les tendances scientifiques proprement dites ; c'est là qu'il faut aller chercher le secret des lieux où apparaîtront les futures hypothèses.

Outre les diverses circonstances, dont nous venons de terminer l'examen , et dont on doit principalement s'occuper lorsqu'on étudie le mouvement progressif de la science envisagée isolément, il en est d'autres qui placent ce mouvement sous l'in-

fluence du mouTement social, et y impriment des caractères correspondans à ceux des diverses périodes de l'âge logique. On comprend sans peine quelle est l'espèce de rapports qui met la marche scientifique sous la dépendance des révolutions sociales ; car , du moment où il est reçu que la science est une méthode, ou que la science a pour but de prévoir, il est prouvé que les besoins de prévoyance la gouvernent comme moyen, et que les buts la déterminent comme méthode. Par suite, il est démontré que chaque système de besoin, comme chaque système de but, qui se montre dans la société, doit produire une modification correspondante dans letat scientifique. Ainsi se trouve expliquée la succession des caractères généraux que la science revêt dans la durée d un âge logique.

Le mouvement scientifique, dans la durée d'un âge logique, présente trois périodes correspondantes aux trois grandes périodes qui divisent chacun de ces âges. Nous appellerons la première théologique, la seconde métaphysique ou ontologique, et la troisième pratique ou positive selon le langage moderne. Nous n'entendons pas, par ces noms, exprimer qu'il n'y ait dans chaque période qu'une seule espèce de science ; nous voulons désigner seulement le caractère général que présente l'activité sienlifique propre à chacune d'elle. En effet, il n'existe point dans la science de spécialité qui

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puisse, en aucun temps, être complètement n^ligée par l'humanité ; elles lui sont toutes également nécessaires. Mais elle les poursuit d'un point de vue particulier qui est en rapport avec celui qui la préoccupe dans son œuvre la plus importante et la plus générale, dans l'œuvre sociale. Ainsi, lorsqu'elle travaille à fonder, à démontrer et à faire accepter son but d'activité, c'est la théologie qui prédomine ; et par cela seul que celle-ci forme alors la spécialité qui est mise le plus fréquemment en usage, qui est le plus souvent invoquée dans la pratique des choses sociales, qui est, en un mot, la plus appropriée aux œuvres qu'il s'agit d'opérer, il ne peut manquer d'arriver qu'elle ne s'empare de toutes les intelligences, que, par suite, elle ne se fasse jour dans toutes les branches de la science, et qu'elle ne les remplisse de son esprit. Cette prédominance a, au reste, un effet scientifique utile : si la science n'est pas encore engendrée, la théologie en jette les premières bases ; si, au contraire, il existe déjà des matériaux nombreux légués par les âges antérieurs, la théologie vient y apporter de nouveaux points de vue , et poser la thèse des modifications, des additions et des perfectionnemens futurs. Dans cette période, la science n'est régulièrement cultivée que par le corps sacerdotal. Dans la seconde période, c'est-à-dire lorsque l'humanité s'occupe à poser la thèse de la société civile future,

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puis la discute, la vérifie, et enfin prend parti pour ou contre le plan proposé, la science chai^ de ca* ractère, et la théologie n a plus une importanceaussi universelle. Ce sont, alors, les questions secondes qui préoccupent le plus les esprits , et qui jouent le plus grand rôle; il ne s'agit plus de déduire les principes seconds , du point de vue général et universel ; ces principes sont posés : il s'agit de les démontrer, de les vérifier et de lesappliquer . £n un mot, la métaphysique , l'ontologie, la dialectique, sontà l'ordre du jour et régnent par toutelascience. Alors, si l'on a conservé souvenir de connaissances analogues, ayant appartenu à un âge antérieur, ces connaissances sont remises en lumière et en discussion, n faut que l'ontologie nouvelle efface l'ontologie ancienne ou en absorbe tout ce qui ne lui est pas opposé, tout ce cpii mérite de n'être pas oublié. Cette période est celle où l'on voit paraître les grandes écoles scientifiques, c'est celle où l'on voit la science sortir successivement du temple. Lorsque la période approche de sa fin, elle est signalée par de nombreuses découvertes, qui , lorsqu'il y a eu dissolution du centre social et religieux primitif, revêtent, de plus en plus et en même temps, les formes critiques et analytiques. Les sciences naturelles acquièrent alors une importance supérieure à toutes autres. Mais, il se manifeste alors un phénomène remarquable ; c'est que, quelque soit l'oubli

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oîi Ton ait mis la théologie, toutes les découvertes nouvelles sont en conformité avec T esprit qui en découlait et avec les problèmes qu'elle avait posés. Les conséquences, qu'elle avait posées ontologiquement, ont triomphé de tous les obstacles. Ainsi, souvent sans le savoir, la période, qui succède, recueille une richesse qui lui vient toute entière de la doctrine religieuse, par laquelle Tâge logique a commencé. Quant à la troisième période, elle a, comme nous avons dit, le caractère pratique ; en efiet, la prédominance appartient alors auxsdences qui touchent cette pratique.

L'histoire nous offre plusieurs exemples des phénomènes scientifiques que nous venons de décrire d'une manière abstraite, ainsi que des correspondances que nous avons indiquées. Mais, l'espace nous permet d'autant moins de les citer, que la nature du sujet exigerait de plus longues explications. Nous terminerons donc ce chapitre en renvoyant, pour les détails, à notre second volume, à notre traité de philosophie et enfin à l'ouvrage spécial que nous avons publié sur ce sujet.

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